Bonjour
il ne faut pas faire l'erreur de projeter nos conditions actuelles sur le passé :
il n'y a pas eu de traduction DU texte grec au latin.
* d'une part car il n'y avait pas LE texte grec
* d'autre part car il ne s'agit pas d'une traduction.
1. La fixation du corpus de référence de l'église latine s'est fait dans les premiers siecles, à cette époque il existe de grands groupes de textes, et chaque communauté à tendance à adopter des variantes, ceci pour le grec. Pour l'hebreu il faut conserver à l'esprit que la fixation s'est fait aprés l'an mil, certes les textes n'ont pas fait l'objet de retouches constantes mais dans les siecles qui précédent et suivent l'Incarnation il n'y a pas non plus UN texte hebreu mais des versions différentes. Le texte grec a aussi été retouché selon les traductions hebraiques : il y a des influences réciproques, regardez Theodotion par exemple, je pense que wikipedia à l'article LXX doit donner déjà un aperçu de la complexité. cet article
http://thierry.koltes.free.fr/septante.htm vous donne un abrégé d'un livre disponible sur le site du Cerf en PdF de Mme Harl.
St Irénée si je me souviens bien, enfin l'exemple est connu et on le retrouvera facilement, cite à un moment le même verset selon une version et quelque lignes plus bas selon une autre version. Pour en dégager tout le sens bien sûr.
Cela est dérangeant car suppose d'accepter qu'il y a un mythe d'une Bible fixée avant l'Incarnation, dont l'Eglise se fait l'héritiére, et y ajoute l'Evangile et les lettres, en grec, qu'on traduit ensuite en latin. Désolé mais cela est faux. Non seulement la plupart des manuscrits que nous avons sont postérieurs à l'Incarnation, et il me semble qu'il y a là un signe : c'est l'Eglise qui produit le texte et non l'inverse, mais la science nous indique que circulaient en même temps des versions en grand nombre, non seulement divergentes dans le même temps (du fait de raisons ecclesiologique ou théologique) mais qui ont connu des divergences aussi au fil des âges.
Avoir LE texte grec suppose donc un artifice : recourir à une reconstruction, une édition critique, qui n'est du reste pas encore terminée. La plus commune étant Nestlé-Aland, sortie l'année dernière mais seulement nouvelle pour les lettres apostoliques, integrant plus largement les leçons de tradition byzantine (en gros) qu'on tenait pour tardives.
2. St Jerôme n'a donc pas
traduit un texte grec, qui n'existait pas du reste, mais opéré une
synthése sur la base de manuscrits en langue greque, sémitique, et
surtout des explications du sens des textes, tant auprès de textes que nous n'avons plus, que de traditions recueillies aussi bien dans les milieux chrétiens que juifs du reste.
Je vous donne un exemple extrait d'un article de Christophe Rico :
"et cognosco meas
et cognoscunt me meae
sicut novit me Pater et ego agnosco Patrem"
Dans ce verset de la Vulgate, le choix de trois termes latins différents pour rendre un même verbe grec ne tient nullement au simple souci de variatio stylistique : chaque mot, au contraire, semble avoir été pesé.
La connaissance réciproque liant Jésus à ses brebis appelle un verbe latin évoquant le processus cognitif (cognosco).
La connaissance éternelle que le Père a du Fils suscite en revanche la forme novit, qui dénote la perfection de cette
intellection. Marquée en latin par agnosco (‘reconnaître’), la connaissance que le Fils a du Père évoque enfin l’exemple du Christ entraînant les hommes vers celui qui l’a envoyé.
Cet exemple illustre le fait que St Jerôme n'a pas procédé à une
traduction mais à une
synthése, laquelle conformément à la nature des choses n'a pas pour objet de transmettre la lettre, des formules, mais le sens théologique.
Christophe Rico est un ami que j'ai connu en Terre Sainte, et ce n'est vraiment pas le genre de personne à s'avancer dans des hypothéses gratuites.
4. cette remarque introductive vaut pour le texte de la Bible.
Pour la liturgie il n'en va pas ainsi du fait qu'à cette même époque nous avons une liturgie fixée, mais sans doute créée, retrouchée comme l'indique le canon romain dans la liste de noms qu'il donne. Le necessité de traduire est ici moins évidente. Il est aussi moins évident que l'hellenisme ait prédominé dans la liturgie romaine, notamment de ce fait que le canon semble fruit de strates antérieures au IVeme, et aux formules archaïques, mais je n'y connais rien.
5. la question d'une déperdition lors de la traduction ne se pose donc pas exactement en ces termes pour une langue sacrée.
* Le latin a eu l'avantage justement de fixer tôt un vocabulaire, une langue au service de la Foi, pour faire bref.
Mais coexistent le grec et les autres langues notamment le syriaque, chacune remontant aux origines et disposant d'une littérature théologique et spirituelle, mais aussi de liturgies et d'une approche spécifique de la Foi. En ce sens il n'y a pas de déperdition : on peut toujours avoir recours à ce qui se dit et pense au seins d'un autre patrimoine. On recommande dans les séminaires, pour le simple prêtre de paroisse, l'initiation au grec et à l'hebreu (l'hebreu à mon sens étant un peu une tarte à la crême, le syriaque serait plus opportun).
* L'objectif d'une traduction ecclésiale n'a jamais été le même que celui de la traductologie universitaire, c'est à dire restituer la lettre d'un texte, mais d'en transmettre le sens. On le voit du reste dans l'Evangile où les références à l'Ancien Testament sont assez libres ou alors pour reprendre le point (1) sur une version que nous n'avons plus. Les commentaires des Pères sont eux aussi parfois déconcertant, n'héistant pas à forcer un peu la lettre. Car ce qui importe est le sens, la signification théologique et non la transmission exacte d'un mot ou d'une formule.
Autre citation que j'apprécie :
La comparaison entre Vulgate et Néovulgate révèle en effet chez saint Jérôme
une fine perception du grec néotestamentaire et de ses sémitismes,
au point que certaines traductions françaises réalisées sur la version latine traditionnelle
peuvent parfois manifester sur des versets déterminés des qualités de précision supérieures
à celles qui se fondent sur les originaux.
De sorte que pour ce spécialiste, polyglotte, et chercheur à l'école biblique, une bible en français, comme celle de Fillion (qui n'est pas nommée mais visée) transmettra plus de sens à un lecteur français que s'il s'amusait à apprendre le grec pour lire les manuscrits anciens (encore faudrait il qu'il se frotte outre la langue avec la littérature, la théologie, etc)
C'est une des réponses aux discussions sans fin sur la traduction moderne du Notre Père en français : sans doute est elle plus proche du latin, mais elle en transmet moins bien le sens.
Heureuse fête de l'Assomption
C'était du reste mon anniversaire aujourd'hui qui fait que St Maximilien Kolbe est mon saint patron.