A la recherche d'un bouc émissaire
Publié : mar. 14 mai 2013, 14:34
Lorsque les sociétés vont mal, c'est le moment où elles remettent en avant certains ouvrages, qu'elles avaient rejetés en d'autres temps en jurant que jamais plus elles n'y auraient recours... Ici, la justification est que nous sommes dans la phase du regard avec du "recul" ... si, si !
Lorsqu’un livre devient un best-seller, dit l'historien Pierre Nora, il «révèle brusquement un moment historique: c'est l'embrasement soudain d'une sensibilité latente […], il ne relève ni des lois du marché ni de l'industrie éditoriale, mais de l'histoire des mentalités.»
C’est ce qui survient en 1942 lorsque paraît Les Décombres, de Lucien Rebatet. Un succès de librairie, et un livre d’un antisémitisme violent, publié l’été même où se déroule la rafle du Vél d’Hiv.
Mais que peut bien signifier sa republication prochaine par Robert Laffont, dans un contexte radicalement différent? Que peuvent bien signifier les rééditions d’écrivains collabos, ces gens qui trempaient leur plume dans la haine, mais que leur talent a maintenus dans l’Histoire?
La correspondance entre Jacques Chardonne et Paul Morand sera aussi publiée chez Gallimard à la rentrée. Dans ces lettres échangées entre 1949 et 1968, les deux écrivains dissertent entre gens du monde, remarquent par exemple que «là où Juifs et P.D. s'installent, c'est un signe certain de décomposition avancée; asticots dans la viande qui pue».
En 2012, Pierre Drieu La Rochelle, dont l’antisémitisme est indéniable (les Juifs étaient pour lui «incorrigibles, indécrottables, pourris jusqu'à la moelle») mais dont le talent ne l’est pas, est aussi entré en Pléiade. Et trois ans plus tôt, avec l'entrée de Céline dans la célèbre collection, on a pu lire sur papier bible les lignes suivantes, tirées de ses Lettres:
«Comptez sur moi pour mettre Juifs, Jésuites, maçons, synarchistes, curés, anglais, protestants, tièdes, mous, antisémites vagues dans le même bateau et sans fond et dans les eaux de Nantes! Tous ces gens pour moi se raccrochent à cette civilisation pourrie —et doivent disparaître.»
Il y a évidemment des raisons pratiques qui expliquent que ces rééditions se fassent aujourd’hui. Comme l’expliquait L’Express en février dernier, il y a longtemps eu des obstacles à ces publications.
Le fait, notamment, que les livres en question évoquaient des gens de lettres encore vivants. Dans sa correspondance avec Chardonne, Morand médit par exemple de François Nourissier, décédé il y a deux ans, et qui était jusqu’en 2002 président de l’Académie Goncourt. Il n’eut pas été bon pour Gallimard de se trouver en mauvais termes avec l’institution qui, une fois par an, fait et défait les rois (rarement reines) du monde des lettres.
Mais il y a aussi une question de concordance des temps. L’odeur des pestiférés répugne un peu moins au monde littéraire, désormais.
«Nous sommes entrés dans une phase du recul, et non plus de témoins», estime l'historien Laurent Joly, spécialisé dans l’histoire de l’antisémitisme, auteur notamment de Les Collabos. «Ces livres ne parlent plus de notre époque, ce sont désormais des documents d’histoire.»
Selon Emmanuel Debono, historien et auteur de Aux origines de l'antiracisme: La LICA, 1927-1940, «à l’époque originale de certains de ces textes, notamment Les Décombres, tout le monde trouve normal de publier des textes antisémites. En l’occurrence, pas un des éditeurs qui republie ces auteurs ne cautionne leur morale. La situation d’aujourd’hui est absolument incomparable».
Symbole du recul que permettent les 70 ans écoulés, l'exécuteur testamentaire de Lucien Rebatet se trouve être, par un concours de circonstances, l’écrivain Nicolas D’Estienne d’Orves, petit-neveu de grand résistant. Il expliquait ainsi dans une interview télévisée, au sujet des Décombres:
«Ce texte est une sorte de tumeur qui incarne un certain état d’esprit de la France à un certain moment. Rebatet est l’incarnation de tout ce qu’a pu être l’idéologie collaborationniste à une certaine époque. Et en soi c’est un document passionnant.»
http://www.slate.fr/story/72119/reediti ... n-collabos
Lorsqu’un livre devient un best-seller, dit l'historien Pierre Nora, il «révèle brusquement un moment historique: c'est l'embrasement soudain d'une sensibilité latente […], il ne relève ni des lois du marché ni de l'industrie éditoriale, mais de l'histoire des mentalités.»
C’est ce qui survient en 1942 lorsque paraît Les Décombres, de Lucien Rebatet. Un succès de librairie, et un livre d’un antisémitisme violent, publié l’été même où se déroule la rafle du Vél d’Hiv.
Mais que peut bien signifier sa republication prochaine par Robert Laffont, dans un contexte radicalement différent? Que peuvent bien signifier les rééditions d’écrivains collabos, ces gens qui trempaient leur plume dans la haine, mais que leur talent a maintenus dans l’Histoire?
La correspondance entre Jacques Chardonne et Paul Morand sera aussi publiée chez Gallimard à la rentrée. Dans ces lettres échangées entre 1949 et 1968, les deux écrivains dissertent entre gens du monde, remarquent par exemple que «là où Juifs et P.D. s'installent, c'est un signe certain de décomposition avancée; asticots dans la viande qui pue».
En 2012, Pierre Drieu La Rochelle, dont l’antisémitisme est indéniable (les Juifs étaient pour lui «incorrigibles, indécrottables, pourris jusqu'à la moelle») mais dont le talent ne l’est pas, est aussi entré en Pléiade. Et trois ans plus tôt, avec l'entrée de Céline dans la célèbre collection, on a pu lire sur papier bible les lignes suivantes, tirées de ses Lettres:
«Comptez sur moi pour mettre Juifs, Jésuites, maçons, synarchistes, curés, anglais, protestants, tièdes, mous, antisémites vagues dans le même bateau et sans fond et dans les eaux de Nantes! Tous ces gens pour moi se raccrochent à cette civilisation pourrie —et doivent disparaître.»
Il y a évidemment des raisons pratiques qui expliquent que ces rééditions se fassent aujourd’hui. Comme l’expliquait L’Express en février dernier, il y a longtemps eu des obstacles à ces publications.
Le fait, notamment, que les livres en question évoquaient des gens de lettres encore vivants. Dans sa correspondance avec Chardonne, Morand médit par exemple de François Nourissier, décédé il y a deux ans, et qui était jusqu’en 2002 président de l’Académie Goncourt. Il n’eut pas été bon pour Gallimard de se trouver en mauvais termes avec l’institution qui, une fois par an, fait et défait les rois (rarement reines) du monde des lettres.
Mais il y a aussi une question de concordance des temps. L’odeur des pestiférés répugne un peu moins au monde littéraire, désormais.
«Nous sommes entrés dans une phase du recul, et non plus de témoins», estime l'historien Laurent Joly, spécialisé dans l’histoire de l’antisémitisme, auteur notamment de Les Collabos. «Ces livres ne parlent plus de notre époque, ce sont désormais des documents d’histoire.»
Selon Emmanuel Debono, historien et auteur de Aux origines de l'antiracisme: La LICA, 1927-1940, «à l’époque originale de certains de ces textes, notamment Les Décombres, tout le monde trouve normal de publier des textes antisémites. En l’occurrence, pas un des éditeurs qui republie ces auteurs ne cautionne leur morale. La situation d’aujourd’hui est absolument incomparable».
Symbole du recul que permettent les 70 ans écoulés, l'exécuteur testamentaire de Lucien Rebatet se trouve être, par un concours de circonstances, l’écrivain Nicolas D’Estienne d’Orves, petit-neveu de grand résistant. Il expliquait ainsi dans une interview télévisée, au sujet des Décombres:
«Ce texte est une sorte de tumeur qui incarne un certain état d’esprit de la France à un certain moment. Rebatet est l’incarnation de tout ce qu’a pu être l’idéologie collaborationniste à une certaine époque. Et en soi c’est un document passionnant.»
http://www.slate.fr/story/72119/reediti ... n-collabos