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A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mar. 14 mai 2013, 14:34
par etienne lorant
Lorsque les sociétés vont mal, c'est le moment où elles remettent en avant certains ouvrages, qu'elles avaient rejetés en d'autres temps en jurant que jamais plus elles n'y auraient recours... Ici, la justification est que nous sommes dans la phase du regard avec du "recul" ... si, si !

Lorsqu’un livre devient un best-seller, dit l'historien Pierre Nora, il «révèle brusquement un moment historique: c'est l'embrasement soudain d'une sensibilité latente […], il ne relève ni des lois du marché ni de l'industrie éditoriale, mais de l'histoire des mentalités.»

C’est ce qui survient en 1942 lorsque paraît Les Décombres, de Lucien Rebatet. Un succès de librairie, et un livre d’un antisémitisme violent, publié l’été même où se déroule la rafle du Vél d’Hiv.

Mais que peut bien signifier sa republication prochaine par Robert Laffont, dans un contexte radicalement différent? Que peuvent bien signifier les rééditions d’écrivains collabos, ces gens qui trempaient leur plume dans la haine, mais que leur talent a maintenus dans l’Histoire?

La correspondance entre Jacques Chardonne et Paul Morand sera aussi publiée chez Gallimard à la rentrée. Dans ces lettres échangées entre 1949 et 1968, les deux écrivains dissertent entre gens du monde, remarquent par exemple que «là où Juifs et P.D. s'installent, c'est un signe certain de décomposition avancée; asticots dans la viande qui pue».

En 2012, Pierre Drieu La Rochelle, dont l’antisémitisme est indéniable (les Juifs étaient pour lui «incorrigibles, indécrottables, pourris jusqu'à la moelle») mais dont le talent ne l’est pas, est aussi entré en Pléiade. Et trois ans plus tôt, avec l'entrée de Céline dans la célèbre collection, on a pu lire sur papier bible les lignes suivantes, tirées de ses Lettres:

«Comptez sur moi pour mettre Juifs, Jésuites, maçons, synarchistes, curés, anglais, protestants, tièdes, mous, antisémites vagues dans le même bateau et sans fond et dans les eaux de Nantes! Tous ces gens pour moi se raccrochent à cette civilisation pourrie —et doivent disparaître.»

Il y a évidemment des raisons pratiques qui expliquent que ces rééditions se fassent aujourd’hui. Comme l’expliquait L’Express en février dernier, il y a longtemps eu des obstacles à ces publications.

Le fait, notamment, que les livres en question évoquaient des gens de lettres encore vivants. Dans sa correspondance avec Chardonne, Morand médit par exemple de François Nourissier, décédé il y a deux ans, et qui était jusqu’en 2002 président de l’Académie Goncourt. Il n’eut pas été bon pour Gallimard de se trouver en mauvais termes avec l’institution qui, une fois par an, fait et défait les rois (rarement reines) du monde des lettres.

Mais il y a aussi une question de concordance des temps. L’odeur des pestiférés répugne un peu moins au monde littéraire, désormais.

«Nous sommes entrés dans une phase du recul, et non plus de témoins», estime l'historien Laurent Joly, spécialisé dans l’histoire de l’antisémitisme, auteur notamment de Les Collabos. «Ces livres ne parlent plus de notre époque, ce sont désormais des documents d’histoire.»

Selon Emmanuel Debono, historien et auteur de Aux origines de l'antiracisme: La LICA, 1927-1940, «à l’époque originale de certains de ces textes, notamment Les Décombres, tout le monde trouve normal de publier des textes antisémites. En l’occurrence, pas un des éditeurs qui republie ces auteurs ne cautionne leur morale. La situation d’aujourd’hui est absolument incomparable».

Symbole du recul que permettent les 70 ans écoulés, l'exécuteur testamentaire de Lucien Rebatet se trouve être, par un concours de circonstances, l’écrivain Nicolas D’Estienne d’Orves, petit-neveu de grand résistant. Il expliquait ainsi dans une interview télévisée, au sujet des Décombres:

«Ce texte est une sorte de tumeur qui incarne un certain état d’esprit de la France à un certain moment. Rebatet est l’incarnation de tout ce qu’a pu être l’idéologie collaborationniste à une certaine époque. Et en soi c’est un document passionnant.»

http://www.slate.fr/story/72119/reediti ... n-collabos

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mar. 14 mai 2013, 14:46
par spk
Il se trouve que j'ai lu Les Décombres, et je suis totalement d'accord avec la conclusion, je parle de la citation de Nicolas D'Estienne d'Orves. C'est un document passionnant, non seulement sur l'antisémitisme, mais aussi sur une certaine ambiance collaborationniste, et les milieux fascinés par l'hitlérisme, qui trouvaient que le régime de Pétain n'allait pas assez loin. Le simple fait qu'il ait été un best-seller justifie qu'on s'y intéresse d'un point de vue historique. Il ne faut pas brûler les livres, même ceux dont le contenu idéologique est répugnant.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mar. 14 mai 2013, 19:43
par nad
Il ne faut d'autant pas brûler ces livres parce qu'ils contre-argummentent les négationnismes en tout genre. Ce sont des outils qui permettent de montrer l'horreur de la pensée et l'horreur des actions humaines qui en découlent,. Mais il faut dire, parler, expliquer, dialoguer informer, prévenir, ne jamais rien faire qui permette l'oubli...
Pour que le "plus jamais" soit une réalité et non pas un vœu pieux chuchoté entre semblables.....

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : jeu. 16 mai 2013, 4:30
par Cinci
J'avais un truc de Patrice Plunkett à propos de l'Opus Dei.

Il pourrait se trouver un lien obscur (c'est moi qui le suggère ici) entre le goût des éditeurs parisiens pour les auteurs pestiférés de l'an 42 et l'envie de garder bien vivant la peur des complotistes catholiques toujours montés contre les libertés et les droits de l'homme (pro-fasciste, pro-Pinochet, pro-franco, etc.) Le complo de cathos pouvant assez bien jouer dans l'ordre du mythe un peu à l'égal du Protocole des Sages de Sion, au Juif errant de Eugène Sue et tout. Ainsi, l'influence néfaste du catholicisme des parents et grand-parents maternels (anti-républicains) sur Lucien Rebatet, etc.

:-D

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : ven. 17 mai 2013, 20:37
par Cinci
... mais remarquez que ce n'est pas pour nier non plus, ici, qu'un certain milieu catholique réactionnaire n'aura pas pu influer sur le désenchantement des futurs collabos de l'époque et avoir historiquement, de fait, préparé le terrain pour recevoir la ''bonne semance'' du fascisme. Au travers d'une foule de facteurs, il aura pu se faire que ... mais sans lien direct de causalité.

Il vaudrait la peine quand même de s'informer plus au sujet d'un Rebatet et autres. J'avais acquis son ouvrage portant sur l'histoire de la musique en Occident à l'époque sans savoir qui était Lucien Rebatet au juste. Mais bon ... il n'ôte rien aux informations valables et bouts d'analyses musicales qui se trouvent corrects dans son oeuvre. Tout comme le bouquin Les décombres va rester utile à consulter, mais alors question de retrouver l'état d'esprit d'une époque; la chose qui est toujours utile à savoir pour des chercheurs.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : lun. 20 mai 2013, 16:23
par Cinci
À la question :
Que peuvent bien signifier les rééditions d’écrivains collabos, ces gens qui trempaient leur plume dans la haine, mais que leur talent a maintenus dans l’Histoire?
Hypothèse :

Maintenir une sorte de tension, une relative ''mobilisation des esprits'' en faveur d'un camp plutôt qu'un autre.

Reconduire la valeur du grand combat de tous les instants : celui devant être livré contre les agressifs, les malsains, les ennemis du genre humains, les esclavagistes, les ''nationaleux'', c'est à dire les réfractaires du mondialisme, les «inconfortables» avec le cosmopolitisme, les sceptiques du marché dérégulé.

Continuer d'alimenter un certain climat, concourir à la production d'un état d'âme, conforter les tenants de l'anti-France.

[...]

Il n'y a pas qu'une seule réponse possible. Il peut y avoir plusieurs raisons (parfois des bonnes aussi) pourquoi une maison d'édition décide de publier ceci plutôt que cela. Il y a bien un choix qui s'opère.

On pourrait difficilement écarter dans l'ensemble quelque chose comme l'arrière-pensée politique en phase avec les vues du patron. Personnellement, j'ai tendance à ne jamais perdre de vue combien un certain impérialisme culturel anglo-américain dicte souvent l'orientation interprétative au travers de bien des études. Et les préjugés cathophobes et francophobes ont tendance à pouvoir trouver leur miel dans tout cela. Même si je sais que l'important reste qu'un bouquin produit puisse être relativement honnête, que l'on soit d'accord ou pas avec la ligne politique promut au départ.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : lun. 20 mai 2013, 17:04
par Cinci
Sur :
Lorsqu’un livre devient un best-seller, dit l'historien Pierre Nora, il «révèle brusquement un moment historique: c'est l'embrasement soudain d'une sensibilité latente […], il ne relève ni des lois du marché ni de l'industrie éditoriale, mais de l'histoire des mentalités.
Il s'agirait de voir la portée réelle de ce que voulait dire Nora avec sa remarque au sujet d'un embrasement soudain d'une sensibilité latente. De ça, je ne peux juger, n'ayant pas le texte sous la main. Il faudrait plus de détails.


Voir :

En mai 1980, Nora fonde chez Gallimard la revue Le Débat avec le philosophe Marcel Gauchet ; elle devient vite l'une des revues intellectuelles françaises majeures. Il a participé à la Fondation Saint-Simon, créée en 1982 par François Furet et Pierre Rosanvallon et dissoute en 1999.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Nora

ou

Alain Minc et Jean Boissonnat attribuent le choix du nom à Emmanuel Le Roy Ladurie, comme synonyme d'ambiguïté, du fait des homonymies autour de Saint-Simon.

La fondation Saint-Simon se plaçait en opposition à tous les courants de pensée "totalitariste" et soutenait une démocratie accompagnée d'un libre développement du marché.


Président : Roger Fauroux et François Furet
Secrétaire : Pierre Rosanvallon
Trésorier : Alain Minc
Administrateurs : Jean-Claude Casanova, Jean Peyrelevade et Yves Sabouret

Parmi les autres membres on trouvait des chefs d'entreprises tels que Jean-Louis Beffa, Antoine Riboud, Christian Blanc, Jean-Luc Lagardère, Francis Mer, des journalistes comme Jean Daniel, Laurent Joffrin, Serge July, Christine Ockrent, Anne Sinclair, Franz-Olivier Giesbert et Jean-Pierre Elkabbach ou encore le philosophe Luc Ferry, le sociologue Alain Touraine, le politicien Bernard Kouchner et l'économiste Thomas Piketty.


http://fr.wikipedia.org/wiki/Fondation_Saint-Simon


Pierre Nora serait d'origine juive apparemment, tout comme Anne Sinclair ou DSK. C'est une info qui n'est quand même pas négligeable en pareil domaine de publication et d'opinion. Ce n'est pas négligeable en le sens que l'on entrevoit très bien le biais et le parti pris idéologique.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : lun. 20 mai 2013, 22:55
par spk
Je ne comprends absolument pas de quoi vous parlez. Quel rapport avec l'information donnée par etienne lorant, et qu'est-ce que vous voulez nous dire à propos des juifs?
En tous cas je vous rassure, la bienveillance des éditions Robert Laffont à l'égard des bons auteurs maudits de droite est parfaitement sincère. Assez pour les pousser à éditer un livre qui le mérite d'un point de vue éditorial, bien que faisant la propagande d'Hitler, du moment qu'il est indisponible. Qu'allez-vous chercher d'autre?

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mar. 21 mai 2013, 12:59
par Cinci
Bonjour,

Il s'agit de supputations concernant la motivation des éditeurs en premier.

En parallèle, une première réédition d'écrits de Lucien Rebatet avait déjà mené à tout un débat en 1976 apparemment, et alors savoir si ce serait judicieux ou pas de ressortir la prose terrible du collaborationnisme de l'époque. Il serait à la clé la question d'une sorte d'obscure fascination rétromaniaque pour le fascisme. En ressortant de vieux écrits malsains mais ferait-on involontairement aussi le jeu de la bête immonde ?

Parmi plusieurs raisons possibles, je supposais que des éditeurs étaient intéressés à maintenir une certaine tension, souhaitant conserver vivant dans l'actualité la question du fascisme, de l'extrême-droite raciste, sa virulence, sa dangerosité et tout. Les écrits publiés devant servir de repoussoir plus efficace que vingt ou cinquante années de discours.

L'identité juive n'est pas totalement indifférente là-dedans ? Oui, dans la mesure même où des intervenants du milieu seront non seulement juifs (les intéressés bien entendu; dire ''protestant'' ce serait pareil) mais encore que tenant d'une ligne politique déjà stigmatisée anciennement par la bonne vieille droite d'avant-guerre, le collaborationnisme ensuite. Il serait facile de comprendre que les intervenants d'aujourd'hui (anciennement ciblés) seraient tentés de ravaler leurs opposants d'aujourd'hui à ceux de jadis; façon commode de ruiner politiquement dans l'opinion le crédit d'objecteurs politiques divers.

Enfin, il me semble que l'éditeur de 1975 ou 1976 qui aura ressorti Lucien Rebatet une première fois des limbes (Pauhlan ?) eût été plutôt associé au camp socialiste. Je peux me tromper sur le détail ici. Ce serait relativement logique en tout cas. Mais ce serait à vérifier.

Je me questionne donc, je réfléchis (le travail est en progrès). Tout n'est pas coulé dans le béton. Je continue d'apprendre des choses. Des points sont revisables.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mar. 21 mai 2013, 15:52
par spk
Je ne suis pas sûr d'avoir bien saisi, mais cela progresse!
Votre idée serait que la réédition de Rebatet aurait pour but de faire en sorte qu'on en parle, car plus l'on parle du fascisme plus une certaine gauche se porte bien, est-ce cela?
Dans ce cas, cela me paraît tiré par les cheveux. Voit-on l'extrême-droite tout faire pour exhumer les écrits de Lénine, par exemple?
De plus, il y a tout de même une explication naïve, mais qui est la mienne. Editer Rebatet intéresse les amoureux de la littérature, car ce n'est pas un écrivain sans intérêt, loin de là, même. Tout simplement.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mer. 22 mai 2013, 5:26
par Cinci
Je disais que les motivations pouvaient varier chez les éditeurs.


Tous ne sont pas du même avis chez les littéraires. L'un aimerait mieux enterrer le tout et n'en parlons plus ! Un autre estimerait préférable de ne rien cacher pour fin d'édification des générations futures. Seulement, ramener la mine à la surface pourrait provoquer des dommages collatéraux.


Je disais Pauhlan, mais c'est Pauvert qui avait publié Rebatet en 1976

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Jacques_Pauvert



«... ce passé va ressurgir quatre ans après la mort de Rebatet, par la grâce de la réédition posthume des Décombres accompagnée d'une centaine de pages de ses Mémoire politiques dans lesquelles on chercherait en vain l'ombre d'une palinodie ou d'une autocritique - son choix collaborationniste, à ses yeux, «n'a rien eu de vil» - pas plus d'ailleurs qu'une volonté de nier sa responsabilité. Nouveau scandale, procès et campagne de presse, avec l'inévitable passage à l'émission «Apostrophe»[...] On s'interroge sur le droit à l'oubli : «L'écrit ne se prescrit pas, tranche Bertrand Poirot-Delpech. Un texte dégueulasse reste un texte dégueulasse.» Si le temps légal a pu prescrire l'intelligence avec l'ennemi, on s'accorde pour penser que la complicité dans les crimes contre l'humanité n'est pas effacée par la loi. A Aspect de la France, où l'on se dit révulsé devant cette pesante défécation d'un homme avide de salir les victimes pour complaire aux bourreaux et où on n'hésite pas à affirmer que la femme de Lucien Rebatet est d'origine juive, on va remettre en cause le régime qui a accordé la grâce à l'ancien condamné à mort et autorisé cette réédition «scandaleuse». Certains proposent le mépris devant ce livre de haine et de mort. D'autres y vont de leur crachat à la gueule du fasciste Rebatet, estimant que cette réédition ouvre l'ère de complaisance. (R. Belot, p. 394)

En renvoi de notes infras :

Pascal Ory, «Faut-il relire Rebatet ?», Le quotidien de Paris, 15 juillet 1976; Th. Maulnier «Faut-il brûler Les Décombres ?», Le Figaro, 27 juillet 1976 («Méfions-nous des pressions et des intimidations qui parfois se réclament de la liberté. Si le lecteur éventuel n'est pas jugé capable de s'immuniser contre le poison des Décombres, dans quel mépris n'est-il pas tenu ?»); François Furet, Le Nouvel Observateur, 5 juillet 1976

Source : Robert Belot, Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste, Parsi, Seuil, 1994, p.
464



J'ai tendance à soupçonner comme élément important une volonté de maintenir l'ancien crime dans la mémoire, tel du côté des types qui seraient marqués à gauche en particulier


Dans ce cas, cela me paraît tiré par les cheveux
. cf car plus l'on parle du fascisme plus une certaine gauche se porte bien, est-ce cela?

Non.

L'opération de la mémoire (la publication, l'agitation-débat, scandale, etc.) est récupérable comme autant d'occasion opportune pour faire ensuite des associations avec des adversaires politiques d'aujourd'hui. On maintient donc une tension chez les militants. Il serait comme une sorte d'intérêt politique au global et expliquant assez bien pourquoi le feu vert l'emporte sur la censure.

C'est comme si je vous disais qu'il serait un intérêt au global à publier des ouvrage du marquis de Sade (illustrant l'odieux de l'Ancien Régime, les lettres de cachet, etc.) Une Église au pouvoir il y a deux cents ans n'aurait pas trouvé de l'intérêt à sortir Sade, mais dans notre culture actuelle ? les bonzes et faiseurs d'opinions d'aujourd'hui vont trouver globalement un intérêt à ce que puisse être publier le marquis libertin. Je n'exclus pas le fait que tel ou tels seront intéressés principalement par le fait de contourner «la censure», l'autre par un principe purement libertarien, un troisième pour l'amour des débats et de l'avancement des idées, etc. Une chose n'empêche pas l'autre.


Un Céline aimait mieux que l'on fit disparaître son vieil écrit personnel répudié, Un Rebatet eût préféré que l'on oubliât un peu les Décombres au profit d'un autre de ses ouvrages dont il aurait été plus fier, etc. Mais ... mais on nous les ressortira quand même. C'est un peu comme une fatalité.pour les boucs.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mer. 22 mai 2013, 13:22
par Cinci
Bonjour Spk,
Editer Rebatet intéresse les amoureux de la littérature, car ce n'est pas un écrivain sans intérêt, loin de là, même. Tout simplement.
Ce serait quand même discutable à savoir si Les Décombres représenterait une oeuvre littéraire très valable sur le plan esthétique. Ce n'est pas certain que le réquisitoire d'époque représenterait un chef d'oeuvre auquel l'amant de la littérature pourrait s'attacher, pour cette raison précise que Rebatet y aurait manifesté là une qualité d'écrivain extraordinnaire. L'auteur semblait considérer beaucoup plus son ouvrage intitulé Les deux étendards. Encore ... Il faudrait voir.

:?:

L'ouvrage devrait intéresser les historiens ou les sociologues peut-être ? les amateurs d'histoire des idées au XXe siècle ? mais les esthètes ... je ne sais pas. Dubitatif.

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : mer. 22 mai 2013, 17:12
par spk
Les deux étendards est un très grand livre, bien supérieur aux Décombres, je vous le confirme, et du coup donnant envie d'en savoir plus sur l'auteur, et donc de lire aussi son oeuvre peut-être la plus célèbre.
Je ne pense pas, si mes souvenirs sont justes (car c'est une lecture d'il y a plus de vingt ans), que la lecture des Décombres soit malsaine, et qu'il y ait de quoi satisfaire les chercheurs d'abjection (alors que Sade, ma foi...). Ce livre est abject, dit-on, pour une raison très simple. Il est le témoignage, écrit dans une langue alerte et plaisante, d'un journaliste pro-nazi sous l'occupation allemande (plus admirateur de Hitler que de Vichy, qu'il n'épargne pas). Faut-il le lire, sachant cela? Personnellement, il m'aurait plutôt définitivement vacciné contre le nazisme si j'étais menacé de la contamination. Mais j'ai eu l'impression de mieux comprendre quelles pouvaient être les motivations de ceux qui se sont ainsi égarés. Peut-être n'est-ce pas à mettre entre toutes les mains, mais j'ai, honte à moi, un plutôt bon souvenir de lecture.
Si vous avez lu Histoire de la musique, cela vous donne une idée du style de Rebatet. Ses jugements musicaux, soit dit en passant, sont souvent éclairés et passionnés, mais parfois aussi lamentables que ses opinions politiques!

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : jeu. 23 mai 2013, 1:47
par Cinci
Pour faire suivre :
Je ne pense pas, si mes souvenirs sont justes (car c'est une lecture d'il y a plus de vingt ans), que la lecture des Décombres soit malsaine, et qu'il y ait de quoi satisfaire les chercheurs d'abjection (alors que Sade, ma foi...). Ce livre est abject, dit-on, pour une raison très simple. Il est le témoignage, écrit dans une langue alerte et plaisante, d'un journaliste pro-nazi sous l'occupation allemande (plus admirateur de Hitler que de Vichy, qu'il n'épargne pas).
C'est vrai que Rebatet avait fait rupture avec la pensée de droite traditionnelle en France, aussi bien la droite que la gauche. Il était remonté contre Maurras, contre Vichy, un peu contre tout en-dehors du fascisme.

La copie d'il y a vingt ans du livre Les Décombres était possiblement une version expurgée de l'original. Dans l'ouvrage de Robert Belot que j'ai cité l'on y expliquera bien que la version parut à l'époque (1976) était amputée d'une bonne centaine de pages, et notamment les pages les plus assassines pour la figure de Rebatet. C'est un élément qui faisait partie du débat à l'époque (la version édulcorée du livre de Rebatet). Il en expliquerait en bonne partie pourquoi certains voudront une nouvelle réédition avec l'oeuvre intégrale telle qu'elle se présentait aux lecteurs de 1942.


Pour situer la chose :

«... l'avenir de la France ? L'auteur des Décombres en parle assez peu : c'est le destin de tout pamphlet - surtout portant un tel titre ! - que de se complaire dans la négativité. [...] Le destin de la France fasciste [...] il le voit naturellement inscrit dan l'ordre sain (malsain ?) initié par une Allemagne représentant «la force et l'esprit» dans une nouvelle Europe. Cette Europe, pour laquelle «le vaste génie de Hitler aurait conçu un magnifique avenir», l'auteur la définit surtout par ceux qu'elle doit exclure : les juifs.

C'est sur ce dernier point, dans l'ultime partie de son livre, intitulée «Petite méditation sur quelques grands thèmes» - qui disparaîtront de la réédition de 1976, que l'auteur, après avoir regretté une nouvelle fois la timidité des gribouilleurs de décrets de Vichy en ce domaine, va commettre l'insoutenable. Considérant que «la juiverie offre l'exemple unique dans l'histoire de l'humanité d'une race pour laquelle le châtiment collectif soit le seul juste». Rebatet ne propose rien de moins cette fois que de déchoir le Juif de son humanité : «La première tentative universelle, depuis l'Antiquité, pour faire accéder le juif au rang d'homme libre a porté de beaux fruits. Nous avons compris. Après cent cinquante années d'émancipation judaïque, ces bêtes malfaisantes, impures, portant sur elles les germes de tous les fléaux, doivent réintégrer les prisons où la sagesse séculaire les tenait enfermées». Rebatet ne sait peut-être pas encore que le pire a été prévu pour ces populations, mais sa parole, entachée d'une responsabilité sans précédent, se trouve préparer et justifier le mouvement de déportation de ces hommes vers les lieux de l'inhumain et de l'indicible. [...]

Cet écrivain a aussi le triste privilège d'être le seul intellectuel français qui a exprimé, dans un livre, une politique aussi radicale, convaincu qu'il est, selon une expression tirée du manuscrit du pamphlet, mais qui n'a pas été publiée, qu'«on ne saurait assigner aucune limite à l'antijudaïsme de l'État fasciste». Comme il a été un des rares journalistes de quelque renom à exprimer sa joie quand l'occupant rendra obligatoire, en mai, le port de l'étoile jaune.» (p. 293)

et

« ... Maurras, ulcéré, doit ruser [avec la censure allemande] pour lui donner la réplique. Dans l'article terrible qu'il lui consacre - «Gribouille ? Non, Fripouille - et sans jamais le nommer, c'est bien du livre de Rebatet qu'il s'agit : «Le gros crachat de 664 pages va plus loin que l'effarante sottise dont il me semble que vous vous êtes uniquement ébloui. Cette volumineuse saleté essaye de salir non seulement l'Action Française, mais le gouvernement du Maréchal, l'Armée française, ses officiers, ses hommes, les vivants et les morts, et c'est peut-être là que l'on trouverait les plus basses immondices qui aient jamais été écrites sur les femmes de France. On voit que le triste garçon n'a pas trouvé la sienne dans notre pays. Vous le connaissez bien, nabot impulsif et malsain, l'oeil égaré, éminement grégaire et cramponné à toutes les têtes du troupeau. Il faisait sa partie dans un petit groupe que l'idée de la France met en transe de rage et d'insultes. [...] Ce qu'il a appelé lui-même l'épilepsie juive et dont il offre un exemple le plus parfait, fait de son livre une exhibition ingénue et cynique de tous les attributs du pourceau intégral.»

Sous l'écume de la polémique et de la juste rancoeur, Charles Maurras accuse plus fondamentalement son disciple rebelle d'avoir rejoint le camp de l'anti-France : en présentant la France comme le pays de l'universelle abjection, en diffamant le gouvernement légal sous l'oeil de l'étranger, en proposant, «pour nourrir nos maux de la guerre étrangère, un petit additif de guerre civile». Le vieux Maurras a compris que les quatre pierres de touches de la politique des Décombres - européanisme, anticléricalisme, racisme et étatisme - sont la négation même de sa doctrine de toujours.» ( p. 298)

ou

«... Bernard Payr, patron de l'Office nazi de littérature, dans le bilan qu'il dresse en 1942 de la vie littéraire française, va juger ce brûlot intraduisible «à cause du grand nombre de ses excentricités, de ses entêtements et de ses descriptions trop crues» Même s'il le range parmi les écrits politiques les plus clairs de ces derniers temps. C'est l'avis du censeur de Rebatet, le francophile lieutenant Gerhard Heller, «révolté de lire ces vomissures sur des auteurs qui lui étaient chers».

Un témoin :

«Je sors de la conférence [23 février 1943] de Lucien Rebatet [...] devant une salle bondée [...] au milieu des applaudissements constants, Rebatet nous a, pendant deux heures, entretenu sur Les Décombres, a insisté sur les passages qui lui tenaient à coeur et a mis son oeuvre à jour. Il a soulevé l'enthousiasme de la salle entière : il a tout démoli, la religion, l'armée, la morale, il a flétri les ministres, les putains, les évêques, les pédérastes et les militaires, il a décrié la démocratie, l'Angleterre, les juifs, il a honni Giraud, Delattre de Tassigny, il a montré que le seul destin de la France était de suivre l'Allemagne [...] Si Rebatet plaît, c'est qu'il dit des choses répugnantes ou du moins qu'il a l'art pour nous rendre toutes choses dégoûtantes; c'est le Montherlant de notre société bourgeoise : les femmes raffolent de Montherlant qui les déculotte, les fesse publiquement en les traînant dans la boue. [...] Il était en effet tristement risible de voir des dames patronnesses, portant francisque, se faisant traiter de receleuses et de putains qui applaudissaient à tout rompre. J'affirme avoir vu au septième rang de l'orchestre une tonsure en bourgeois jubilant sous les coups portés à la religion. Il y avait des intellectuels, de grands industriels, des financiers catholiques mal convertis ou réformés de la désertion qui se trémoussaient de joie de s'entendre traiter de gredins, de bandits, de c ... et de pédérastes. [...]

Admirateurs de Rebatet, vous ressemblez très étrangement aux admirateurs de Beaumarchais, à ces marquises à robes à paniers, à ces abbés de salon, à ces philosophes et financiers incroyants, enfin à toute une catégorie sociale que la Revolution devait balayer parce qu'elle ne répondait plus à rien.» (Jacques Benoist-Méchin, lettres, collection privée) (p. 300)

Source : R. Belot, Lucien Rebatet. Un itinéraire fasciste, Paris, Seuil, 1994,

Re: A la recherche d'un bouc émissaire

Publié : jeu. 23 mai 2013, 16:10
par spk
Vous avez raison, c'est bien la version de 1976 que j'ai lue. Je savais qu'elle était expurgée, mais je pensais qu'elle l'était moins, qu'on n'avait enlevé que quelques pages insoutenables, je ne pensais pas qu'il y en avait une centaine.
Rebatet a été jugé à la libération, et condamné à mort. C'est en attendant son exécution qu'il a terminé Les deux étendards. Il a été gracié, peut-être parce que Brasillach a suffi pour calmer les besoins d'expiation, alors que Rebatet était sans doute plus coupable encore que Brasillach.
Tout cela me fait penser à une idée toute bête. La qualité de la réédition des Décombres dépendra étroitement de la qualité de la préface! (et des notes).