Bonsoir,
L'épisode du sacrifice d'Abraham, dont nous faisons mémoire dans la prière eucharistique, et que l'on appelle aussi l'aqeda d'Isaac (la ligature d'Isaac) est en effet un commandement pédagogique, qui a pour sujet principal la résurrection.
Je crois qu'on passe facilement à côté du sens de cet épisode si on s'en tient à la Torah écrite, coupée de la tradition orale dans laquelle elle s'inscrit. L'enseignement synagogal encore connu aujourd'hui sur l'Aqeda d'Isaac est très ancien, bien antérieur à la venue du Christ, et digne du plus grand intérêt. Voici ce que dit le targum Jonathan de Gn 22, c'est-à-dire la traduction interprétative en araméen du chapitre 22 de la Genèse.
TJ Gn 22 a écrit :1. Il advint, après ces événements, après qu'Isaac et Ismaël se fussent querellés, qu'Ismaël disait : "C'est à moi qu'il revient d'hériter de mon père, car je suis son fils premier-né", tandis qu'Isaac disait : "C'est à moi qu'il revient d'hériter de mon père, car je suis fils de Sarah, sa femme, alors que toi tu es fils de Hagar, la servante de ma mère". Ismaël répondit et dit : "Je suis plus juste que toi parce que j'ai été circoncis à treize ans et, si j'avais voulu refuser, je ne me serais pas prêté à la circoncision. Mais toi, tu as été circoncis à huit jours. Si tu avais eu la connaissance, peut-être ne te serais-tu pas prêté à la circoncision". Isaac répliqua et dit : "Voici qu'à ce jour j'ai trente-sept ans, et si le Saint-béni-soit-il me demandait tous mes membres, je ne (les lui) refuserais pas". Aussitôt ces paroles furent entendues devant le Maître du monde et sitôt la Parole de YHVH tenta Abraham, et lui dit : "Abraham !" Il lui dit : "Me voici !"
2. Il dit : "Prends donc ton fils, ton fils unique que tu aimes, Isaac, et va au pays du culte et là sacrifie-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai".
3. Abraham se leva de bon matin, sangla son âne, prit avec lui ses deux garçons Eliézer et Ismaël, et son fils Isaac. Puis il coupa du bois d'olivier, de figuier et de palmier qui conviennent pour l'holocauste ; il se levaet s'en alla vers le lieu que YHVH lui avait dit.
4. Le troisième jour, Abraham, leva les yeux et vit une nuée de gloire fumant sur la montagne et il la reconnut de loin.
5. Et Abraham dit à ses serviteurs : "Attendez ici avec l'âne tandis que moi et le jeune homme irons jusque là-bas pour nous rendre compte si pourra se réaliser ce qui m'a été annoncé : Ainsi seront tes fils. Nous adorerons le Maître du monde et nous reviendrons vers vous".
6. Abraham prit le bois de l'holocauste, (le) plaça sur son fils Isaac, prit en sa main le feu et le couteau et ils s'en allèrent tous deux ensemble.
7. Et Isaac parla à son père Abraham et dit : "Mon père !" Il dit : "Me voici, <mon fils> !" Il dit : "Voici le feu et le bois. Mais où (est) l'agneau pour l'holocauste ?
8. Abraham dit : YHVH se choisira l'agneau pour l'holocauste, mon fils". Et ils s'en allèrent tous deux ensemble d'un coeur parfait.
9. Ils arrivèrent à l'endroit que YHVH lui avait dit et Abraham y (re)construisit l'autel qu'avait construit Adam, et qui avait été démoli par les eaux du déluge. Noé l'avait reconstruit, mais il avait été démoli à la génération de la division. Il y disposa le bois, lia son fils Isaac et le plaça sur l'autel, par-dessus le bois.
10. Puis Abraham étendit la main et prit le couteau pour sacrifier son fils. Isaac prit la parole et dit à son père : "Lie-moi bien pour que je ne me débatte pas à cause de l'angoisse de mon âme de telle sorte qu'il se trouve une tare dans ton offrande et que je sois précipité dans la fosse de perdition". Les yeux d'Abraham étaient fixés sur les yeux d'Isaac et les yeux d'Isaac étaient fixés sur les anges d'en-haut. Isaac les voyait, mais Abraham ne les voyait pas. Les anges d'en-haut disaient : "Venez, voyez deux (personnes) uniques qui sont dans l'univers. L'une sacrifie et l'autre est sacrifiée : celui qui sacrifie n'hésite pas et celui qui est sacrifié tend la gorge."
11. Mais l'Ange de YHVH l'appela (du haut) des cieux et lui dit : "Abraham ! Abraham !" Il dit : "Me voici !"
12. Il dit : "N'étends pas la main sur l'enfant et ne lui fais rien de mal, car il est maintenant manifesté devant moi que tu crains YHVH et que tu n'as pas hésité à me (donner) ton fils, ton unique".
13. Abraham éleva les yeux et vit qu'il y avait un bélier, - celui qui avait été créé au crépuscule de l'achèvement du monde - attrapé par ses cornes dans le branchage d'un arbre. Abraham alla le prendre et le sacrifia en holocauste au lieu de son fils.
14. Puis Abraham rendit grâce et pria là, en cet endroit, en disant : "Je t'en prie, par l'amour de devant toi, YHVH ! Il est manifesté devant toi qu'il n'y a pas eu de réticence dans mon coeur et que j'ai cherché à accomplir ta décision avec joie. Ainsi lorsque les enfants de mon fils Isaac entreront dans le temps de l'angoisse, souviens-toi d'eux, exauce-les et sauve-les. Car toutes les générations à venir iront disant : Sur cette montagne, Abraham a lié son fils Isaac et là lui est apparue la Shekinah de YHVH".
Comme le souligne Michel Remaud, dans sa thèse : "A cause des pères, le « mérite des pères » dans la tradition juive", la liberté d'Isaac, consentant au sacrifice, marchant d'un même pas avec son père (souligné deux fois dans le texte biblique), trop âgé pour être ligoté contre son gré, l'origine du sacrifice dans la querelle avec Ismaël, ... Un midrash du Ier siècle ajoute par ailleurs que le sang d'Isaac a bien été versé, un quart de son sang, avant que YHVH n'arrête la main d'Abraham. Un autre ajoute que l'âme d'Isaac s'éleva aux cieux, puis redescendit et Isaac connut ainsi la résurrection.
Le mérite de ce sacrifice, qui repose entièrement sur la foi en la résurrection d'Abraham et d'Isaac, est tel que le sang d'Isaac sera, par l'analogie du sang de l'agneau pascal, le mérite par lequel les hébreux seront libérés d'Egypte ; comme encore le mérite par lequel Dieu pardonnera la faute du veau d'or, alors que l'intercession de Moïse n'y eut pas suffit.
Pour la tradition chrétienne, l'Aqedah d'Isaac est le type même du sacrifice du fils de Dieu sur la croix, par lequel nous sommes tous sauvés. Car pour éviter de considérer que Dieu est sadique, il faut se souvenir que toute faute commise par l'homme requiert une réparation. Quand vous cassez, il faut réparer. Simplement le mérite des uns peut subvenir au rachat des autres. Ainsi le Christ s'est offert pour nos fautes, non pour les siennes qui sont inexistantes.
Or pour nous, nous avons pris l'habitude de considérer que la miséricorde de Dieu est gratuite, mais ce n'est uniquement que parce qu'il s'est offert lui-même en sacrifice pour notre rachat. Mais il faut toujours un rachat. Et ce sacrifice ultime est aussi celui qui donne la vie, qui fait entrer dans la résurrection.