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Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mar. 17 déc. 2013, 18:33
par etienne lorant
Je vais prendre le poème que j'ai toujours préféré... à cause de sa "musicalité". Il est de Gérard de Nerval: il s'intitule
"El Desdichado" :
Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l'Inconsolé,
Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.
Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;
J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.
Ce poème, je l'ai retenu par coeur dès la première écoute ! Or, il était rempli de mots (Pausilippe, Lusignan, Pampre...) que je ne connaissais pas lorsqu'on m'avait demandé de lire), mais il m'avait touché si profondément que, sans le comprendre parfaitement, je ne l'ai plus jamais oublié.
C'est seulement il y a deux ou trois ans, en feuilletant Simone Weil, que j'ai appris comment reconnaître qu'un poème est bon. Or, divine surprise, ce qu'elle a dit m'a paru tellement bon ... qu'aussitôt j'ai retenu ses critères d'un bon poème.
Bref, voici :
"
Dans un poème, si l'on demande pourquoi tel mot est à tel endroit, et s'il y a une réponse, ou bien le poème n'est pas de premier ordre, ou bien le lecteur n'a rien compris. Pour un poème vraiment beau, la seule réponse, c'est que le mot est là parce qu'il convenait qu'il y fût. La preuve de cette convenance, c'est qu'il est là, et que le poème est beau".
(Cité dans "Formes de l'Amour implicite de Dieu")
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mar. 17 déc. 2013, 19:32
par elenos
Ce sonnet est controversé en raison des signes qu'il envoie aux initiés de l'occultisme et du tarot. Il est aussi une invitation ésotérique à la compréhension de la Femme.
Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la Tour Abolie (1) ...................................(1) Arcane XVI du Tarot
Ma seule étoile (2) est morte, et mon luth constellé.........................(2) Arcane XVII
Porte le soleil noir de la Mélancolie
Dans la nuit du tombeau, toi qui m'a consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie
La fleur (3) qui plaisait tant à mon cœur désolé ........................(3) l'Ancolie, insigne des enfants du Feu.
Et la treille où le pampre à la rose s'allie.
Suis-je Amour ou Phébus ? Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine (4)................................(4) Symbole de la Femme ( Reine de Saba, ...)
J'ai rêvé dans la grotte où nage la sirène
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron (5)......................................(5) Sans doute ses deux derniers séjours dans la clinique du docteur Blanche
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la Fée.
Si les "classiques", jusqu'à André Chénier utilisèrent les personnages mythologiques par goût de "l'antique" Nerval lui, sera passionné par un néo-paganisme peu commun au XIXème siècle. Y croyait-il vraiment ou feignait-il d'y croire ?
Ses vers deviennent des énigmes comme les quatrains de Nostradamus et nous nous interrogeons quant au sens que Nerval voulait leur donner.
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mar. 17 déc. 2013, 19:47
par etienne lorant
Je ne connais rien aux tarots, le poème de Nerval était tout simplement beau à cause de sa tournure et de sa "musique".
Autre choix: Le jardin, de Prévert
Des milliers et des milliers d'années
Ne sauraient suffire
Pour dire
La petite seconde d'éternité
Où tu m'as embrassé
Où je t'ai embrassèe
Un matin dans la lumière de l'hiver
Au parc Montsouris à Paris
A Paris
Sur la terre
La terre qui est un astre.
C'est la chute, le dernier vers qui fait s'envoler tout le texte !
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mar. 17 déc. 2013, 20:34
par Peccator
Nerval était néopaïen.
Prévert n'était guère plus chrétien.
Mais l'un comme l'autre furent pourtant des poètes de très grand talent.
Disons qu'ils ont tous deux mésusé des dons que Dieu leur a attribués.
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mar. 17 déc. 2013, 20:39
par Menthe
J'aime beaucoup ce poème de Nerval. "Mon front est rouge encor du baiser de la Reine"....
Ça m'a fait penser à celui-là (qui n'a rien à voir) :
- [+] Texte masqué
- Elle est venue vers le palais - Maurice Maeterlinck
Elle est venue vers le palais
– Le soleil se levait à peine –
Elle est venue vers le palais
Les chevaliers se regardaient
Toutes les femmes se taisaient.
Elle s’arrêta devant la porte
– Le soleil se levait à peine –
Elle s’arrêta devant la porte
On entendit marcher la reine
Et son époux l’interrogeait.
Où allez-vous, où allez-vous ?
– Prenez garde, on y voit à peine –
Où allez-vous, où allez-vous ?
Quelqu’un vous attend-il là-bas ?
Mais elle ne répondait pas.
Elle descendit vers l’inconnue
– Prenez garde, on y voit à peine –
Elle descendit vers l’inconnue
L’inconnue embrassa la reine
Elles ne se dirent pas un mot
Et s’éloignèrent aussitôt.
Son époux pleurait sur le seuil
– Prenez garde, on y voit à peine –
Son époux pleurait sur le seuil
On entendait marcher la reine
On entendait tomber les feuilles.
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mar. 17 déc. 2013, 23:30
par Fée Violine
Je suis d'accord avec Etienne. Le poème de Nerval est magique, il correspond exactement à la définition de Simone Weil, et ça n'apporte rien de l'éplucher pour savoir d'où vient chaque détail.
Ne vous énervez pas, Elenos. Nerval était dépressif et courageux, et il a lutté de son mieux pour survivre. Certains de ses écrits préfigurent la psychanalyse : "Aurélia", dont le début est : "Le rêve est une seconde vie. Je n'ai jamais pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible". S'il a utilisé des thèmes mythologiques ou ésotériques, c'était pour la beauté de son oeuvre et non pour faire de la publicité au paganisme. On peut trouver dans ses poèmes bien des interprétations, car ils sont d'une grande profondeur.
Peccator, Prévert lui, par contre, était carrément athée, avec agressivité.
Bref, j'aime beaucoup Nerval et je n'aime pas qu'on dise du mal de lui !!!
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mer. 18 déc. 2013, 10:55
par elenos
etienne lorant a écrit :Je ne connais rien aux tarots, le poème de Nerval était tout simplement beau à cause de sa tournure et de sa "musique".
C'est la chute, le dernier vers qui fait s'envoler tout le texte !
...
et vous avez raison. Vous demandiez une opinion sur la
beauté de ce poème et non une "explication de texte". Et c'est vrai qu'à ce titre les poèmes de Nerval sont beaux et ont une musicalité spontanée que l'on ne retrouvera que chez Verlaine : "De la musique avant toute chose..." écrivait ce dernier (en s'y efforçant un peu !). Chez Nerval cela parait tout naturel.
Oui la musicalité est un critère pour juger de la valeur d'un poème..
Avec toute mon amitié
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mer. 18 déc. 2013, 12:01
par etienne lorant
Si j'ai cité ce poème de Nerval, c'est à cause de sa "musicalité". Je ne savais pas du tout de son "néo-paganisme", de son jeu des Tarots, seuls les vers de ce poème avaient retenu mon attention... à l'âge de seize ans, il me semble.
Aviez-vous bien compris qu'ici, je parlais en amateur de poésie et de littérature, sans aucune recherche de "piéger" quiconque ?
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mer. 18 déc. 2013, 12:13
par elenos
C'est vrai qu'à ce titre les poèmes de Nerval sont beaux et ont une musicalité spontanée que l'on ne retrouvera que chez Verlaine : "De la musique avant toute chose..." écrivait ce dernier (en s'y efforçant un peu !).
Chez Nerval cela parait tout naturel.
Il se trouve que je connais fort bien cet auteur dont j'adore aussi la prose (Sylvie, Les filles du feu, récits de ses voyages ...)
Il était un ami de James Pradier (le sculpteur) et était venu à Nîmes pour l'inauguration de la monumentale Fontaine de ce sculpteur.
Gérard Labrunie qui avait pris le nom de Nerval est mort 3 ans après Pradier.
Il faut clore ce qui est futile... Nous avons toujours eu un dialogue fructueux tous les deux, mon cher Etienne.
Continuons dans cet esprit ! Le reste est sans intérêt.
Que Dieu vous bénisse.
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mer. 18 déc. 2013, 16:31
par Fée Violine
elenos a écrit :une musicalité spontanée que l'on ne retrouvera que chez Verlaine : "De la musique avant toute chose..." écrivait ce dernier (en s'y efforçant un peu !).
Chez Nerval cela parait tout naturel.
La preuve que Nerval est génial, c'est que ça a l'air naturel. Mais n'en croyez rien ! Il n'y a rien de moins naturel, de plus travaillé que l'écriture.
De même quand on voit une danseuse, un violoniste ou autre (du moins les grands artistes), leur art semble facile, aisé, ça a l'air de se faire tout seul. Pourtant, chaque geste a nécessité des heures, des mois, des années de travail acharné. C'est pareil pour la poésie.
Mais dire que Nerval est païen parce qu'il utilise des images et des mots tirés du paganisme ou du tarot, c'est comme si vous disiez que je m'intéresse à l'ésotérisme parce que mon pseudo parle de fée (toutes proportions gardées, bien entendu, car je ne suis pas artiste).
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mer. 18 déc. 2013, 16:47
par elenos
Fée Violine a écrit :
La preuve que Nerval est génial, c'est que ça a l'air naturel. Mais n'en croyez rien ! Il n'y a rien de moins naturel, de plus travaillé que l'écriture.
.
Comme c'est vrai !
Mais il vaut mieux ne pas ressentir le "travail". C'est là que réside le génie de l'artiste ! Quand l'art ne se voit pas c'est là qu'est le génie !
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : mer. 18 déc. 2013, 18:23
par etienne lorant
Souvent la poésie défie les raisons, mais quoi, n'est-ce pas son rôle ?
Dans la poésie se glisse le Verbe, Celui qui est venu habiter parmi nous et qui remet en question toute connaissance que nous tenons pour certaine.
Je dédie, Seigneur, tout ce que j'écrirai ici afin que tu fasses grâce à Karine. Karine, amie inattendue que je désire revoir, la seule et unique personne, en dix ans, dans cette si froide ville, qui m'a quelque peu deviné et servi et aimé aussi, sans jamais rien demander.
Pour continuer : avec Aragon : Il n'y a pas d'amour heureux
https://www.youtube.com/watch?v=Q4ut1ve2K8k
Et puis encore sous un soleil flamand, pour moi qui me réclame Belge encore :
https://www.youtube.com/watch?v=2Qrgqt03hgg
Re: Comment reconnaître qu'un poème est bon ?
Publié : lun. 30 déc. 2013, 1:13
par p.cristian
Bonjour Etienne,
Les poèmes que vous citez sont parmi ceux que j'adore le plus.
El desdichado est un des rares poèmes que je connais toujours par cœur et Prévert le poète qui m'a été un de mes premiers émois poétiques, même si je reconnais désormais ses limites.
Je suis mal placé pour parler de la qualité d'un poème. Peut-être la réponse est-elle personnelle. Est-ce que le poème vous parle? semble-t-il dire plus qu'il vous semble? serez-vous identique après l'avoir lu? avez vous envie de l'apprendre?
Prévert était effectivement athée et parmi d'autres le poème la Crosse en l'air est le plus anticlérical que je lui connaisse, mélange entre surréalisme et diatribe politique alors que l'Espagne s'enfonçait dans la guerre civile, et l'Italie dans le fascisme.
Poussière tout n’est que poussière et tout retournera en poussière
Tais-toi dit le veilleur
tu parles comme un aspirateur
Il a même écrit un Pater Noster assez particulier:
Notre Père qui êtes aux cieux
Restez-y
Et nous nous resterons sur la Terre
Qui est quelquefois si jolie
Avec ses mystères de New York
Et puis ses mystères de Paris
Qui valent bien celui de la Trinité
Avec son petit canal de l'Ourcq
Sa grande muraille de Chine
Sa rivière de Morlaix
Ses bêtises de Cambrai
Avec son Océan Pacifique
Et ses deux bassins aux Tuileries
Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets
Avec toutes les merveilles du monde
Qui sont là
Simplement sur la terre
Offertes à tout le monde
Éparpillées
Émerveillées elles-même d'être de telles merveilles
Et qui n'osent se l'avouer
Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer
Avec les épouvantables malheurs du monde
Qui sont légion
Avec leurs légionnaires
Avec leur tortionnaires
Avec les maîtres de ce monde
Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres
Avec les saisons
Avec les années
Avec les jolies filles et avec les vieux cons
Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.