Une des sources du modernisme selon Claude Tresmontant :
«... les philosophies allemandes, Kant bien entendu en ce qui concerne la théorie de la connaissance, la valeur de la raison et sa puissance, ou son impuissance, mais aussi
les grands systèmes de l'Idéalisme allemand, qui ont au moins ceci de commun qu'ils s'opposent tous, et violemment, à la théologie, à la métaphysique, juives et chrétiennes, de la création.
La doctrine de la création, c'est ce que rejettent absolument et Fichte, et Schopenhauer et Hegel, qui la remplace par une théorie de l'aliénation. Si on rejette la doctrine hébraïque, juive et chrétienne de la création, alors on rejette la distinction ontologique entre Dieu et l'Univers. C'est ce rejet que nous avons coutume d'appeler panthéisme.
Nous disons une «poussée de panthéisme» comme nous disons une «poussée de fièvre». Nous l'avons déjà remarqué chez Renan comme chez Loisy, la tentation constante c'est le monisme. «...
la raison veut le monisme», écrivait Alfred Loisy . Le
monisme leur paraissait plus rationnel, plus satisfaisant pour la raison, que la métaphysique issue des Hébreux, qui distingue l'Absolu et le monde.
[...]
A la fin du XIXe siècle, et au début du XXe siècle, ce
monisme évolutionniste, ce spinozisme revu et corrigé à travers Darwin, séduit nombre d'esprits, peu portés sur l'analyse logique.
L'un de ceux-là est l'abbé Marcel Hébert.
«La construction théologique qui paraissait si vivante à nos ancêtres, avec sa durée bornée pour le monde, sa création tirée du néant, sa moralité, son eschatologie juridique, son goût pour les récompenses et les punitions et sa manière de présenter Dieu comme un organisateur extérieur, un gouverneur «moral et intelligent», tout cela est aussi étrange, pour les oreilles de la plupart d'entre nous, que si c'était la religion d'une peuplade sauvage en quelque région lointaine. Les vues plus vastes que l'évolutionnisme scientifique a ouvertes et la marée montante de l'idéal social démocratique ont changé le type de notre imagination, si bien que l'ancien théisme monarchique est vieilli ou en train de vieillir. La place du divin dans le monde doit être plus organique et plus intérieure.
Un créateur extérieur à l'univers et à ses institutions, cela peut encore s'enseigner à l'Église, grâce à des formules que leur inertie même empêche de disparaître; mais la vie s'en est retirée, nous évitons de nous y appesantir; la vie véritable de notre coeur n'est plus là, mais autre part ...Les seules opinions vraiment dignes d'attirer notre attention appartiennent au même ordre d'idées que ce que l'on peut appeler en gros la vision panthéiste, c'est à dire la vision d'un Dieu considéré comme immanent à l'Univers.» (W, James,
Philosophie de l'expérience, p.28)
[...]
En 1902, dans le numéro de juillet de la
Revue de métaphysique et de morale, l'abbé Marcel Hébert publie un article intitulé :«
La dernière idole. Étude sur la personnalité divine».
L'article commence en ces termes :
- «Le problème angoissant qui se pose aujourd'hui pour bien des consciences est celui-ci : l'antique croyance au Dieu transcendant doit-elle céder la place à l'affirmation du Divin immanent? Le Tout-puissant (le «Roi des rois»), n'est-ce pas une de ces métaphores chaldéennes que le christianisme nous a transmises avec sa doctrine si élevée moralement, mais si mélangée, si encombrée de conceptions et comparaisons archaïques? Cette image, la métaphysique l'a retouchée de son mieux, elle l'a de plus en plus idéalisée, mais elle y a conservé la notion de personnalité, de telle sorte que cette construction imaginative, faite non plus à la ressemblance de notre corps, mais de notre âme, n'en reste pas moins, malgré certains avantages d'ordre pratique, la dernière idole contre laquelle proteste notre esprit averti par tant de réflexions et d'expériences. Or, il importe de le remarquer, beaucoup n'arrivent à conclure à un Dieu personnel que parce qu'ils le désirent, ils veulent a priori que Dieu soit personnel. Inconsciemment, ils remplacent leur raison par leur foi.»
Plus loin dans le même article :
- «Les preuves de saint Thomas perdent-elles toute valeur? demande l'abbé Hébert. Et il répond : en tant qu'arguments syllogistiques, elles n'en conservent aucune. Ce sont d'inconscients sophismes. Si nous les envisageons non plus au point de vue logique, mais au point de vue vital, comme une expression de la vie de son époque, nous ne dirons plus de même ... »
Albert Houtin, l'ami et le biographe de Marcel Hébert, écrit dans l'ouvrage qu'il a consacré à ce dernier,
Un prêtre symboliste : Marcel Hébert (1925) :«Depuis 1882, sa croyance au Dieu orthodoxe chrétien avait été peu à peu ébranlée. L'existence du mal lui paraissait inconciliable avec celle d'un Dieu créateur, parfait, infiniment bon et infiniment conscient ... D'autre part, les dissertations de Kant contre la possibilité de démontrer l'existence de Dieu avaient produit en lui une grande impression ... Le Kantisme et l'évolutionnisme lui fournirent la direction qu'il cherchait : un substitut au Dieu traditionnel chrétien, Avec le Kant de la raison pratique, il identifia Dieu et «la loi morale»; avec l'évolutionnisme, il fit de cette loi «La grande Loi», «L'orientation de l'activité universelle», maintenant ainsi les deux termes qu'il voulait concilier: une réalité profonde qui est la raison d'être de l'évolution, de la tendance du monde vers la perfection.»
Dans une lettre adressée le 6 juin 1914 à un pasteur, Marcel Hébert exprime clairement le fond de sa pensée. L'Absolu, je le suis et tu l'es toi aussi : c'est la vieille doctrine formulée déjà il y a bientôt trente siècles dans la théosophie brahmanique. Hébert ajoute ceci, qui ne provient plus de l'Inde, mais de la théosophie germanique : l'Absolu est en régime d'évolution et notre existence singulière, apparemment distincte de l'Absolu, mais qui en réalité n'en constitue qu'une modification provisoire, apporte à la vie et donc à la genèse de l'Absolu une certaine détermination.
[...]
Voilà donc ce qu'était devenu la philosophie allemande dans la tete d'un abbé des premières années du XXe siècle. Ce n'est qu'un exemple. Nous avons vu par Renan, Loisy et Turmel que c'était là une tendance générale. L'idéalisme allemand était, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle pour les ecclésiastiques, ce que le marxisme sera au milieu du XXe siècle : la philosophie tentante.
Source : C. Tresmontant,
La crise moderniste, Paris, Éditions du Seuil, 1979, pp.184-192