La pensée religieuse après Darwin
Publié : lun. 18 févr. 2019, 0:27
Bonsoir, bonjour,
Il n’est pas question d’opposer, pour la énième fois, « créationnisme » et « évolutionnisme » : vous serez peut-être d’accord avec moi pour considérer que ce couple trop familier n’est pas très intéressant. D’abord parce que, en rigueur des termes, l’évolutionnisme s’oppose au fixisme, et non à la thèse de la Création en soi. Ensuite et surtout, parce qu’il recouvre je crois des problèmes autrement plus difficiles que ceux habituellement et superficiellement évoqués.
Le titre me vient en référence à un livre du philosophe américain John Dewey, récemment traduit en français et intitulé L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine ; mais aussi en référence aux écrits, récents, du Français Patrick Tort — voir, en particulier, Qu’est-ce que le matérialisme ? Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, et Théorie du sacrifice. Sélection sexuelle et naissance de la morale. Deux auteurs après la lecture desquels ma foi, ou du moins la raison soutenant ma foi, ne peut pas ne pas être ébranlée…
Derrière ce titre un peu facile j’entends quelque chose d’assez précis, un problème à plusieurs dimensions qui me paraît directement concerner l’apologétique, et qu’on pourrait formuler comme suit : « Quelle est la crédibilité de la doctrine catholique, de la possibilité même de penser religieusement, étant donné l’état de nos sciences positives et de la philosophie ou métaphysique qu’elles impliquent ? »
Il s’agit de se confronter à la question plus générale : « Quelles sont les idées sérieuses qui, aujourd’hui, rendent difficiles la réception de la doctrine catholique ? » Il s’agit non moins de philosophie et théologie que de pastorale !
Je disais plusieurs dimensions :
1. Comment répondre au « pragmatisme » (Dewey), qui tire de la biologie évolutionniste des leçons pour la pensée en général, lesquelles semblent mettre en difficulté l’« essentialisme / dogmatisme / absolutisme » de toute pense religieuse, et de la catholique en particulier ?
2. Qu’objecter au matérialisme sous la forme du « naturalisme » évolutionniste (Tort) qui prétend rendre raison de la religion elle-même, et en particulier de la chrétienne, c’est-à-dire la neutraliser en la naturalisant intégralement (en même temps que l’homme tout entier…) ?
3. Plus généralement, comment se positionner face aux critiques non-métaphysiques, je veux dire qui ne jouent pas sur le plan des raisons, mais justement neutralisent ces raisons comme la manifestation de quelque chose de plus déterminant — ce qu’on peut appeler les « théories du soupçons », dans leur extrême diversité (Hobbes, Marx, Nietzsche, Freud…)… mais dont le darwinisme me paraît être la version la plus puissante ?
Permettez que je reprenne chaque point un peu en détail, mais sans trop m’étaler pour l’instant du moins :
1’. Darwin parachève le grand mouvement de la science moderne (commencé, par exemple, avec le nominalisme scolastique), en nous révélant qu’il n’y a pas d’entités naturelles fixes, mais plutôt des choses en changement constant ; c’est donc le changement qui est pour ainsi dire permanent, et qui est par conséquent l’objet de la connaissance rationnelle. C’est un retournement complet par rapport à la philosophie antique. Problème : toute la métaphysique et spécialement la théologie reposent sur cet « essentialisme » qui considère des substances. Surtout, si la réalité est en changement constant, il est impensable de défendre une « doctrine » définitive ; la modestie nous oblige en dernière instance au « pragmatisme » (au sens de Dewey). On dira que tout cela n’affecte pas l’objet « Dieu ». Mais, à tout le moins, cela bouleverse tout l’édifice de la doctrine censée nous « lier » à Lui, et la partie morale aussi en particulier. La raison nous pousse à étendre la méthode expérimentale aux champs extra-scientifiques, dit Dewey : à découvrir ainsi toutes les vérités qui nous guiderons dans l’activité sociale.
2’. Plus encore, la biologie évolutionniste permet de « naturaliser » la religion, comme le propose l’athée et matérialiste Tort : elle est un comportement qui apparaît à un moment de l’évolution de l’espèce homine, et on peut expliquer cela avec la biologie (déjà chez Darwin), et les « sciences cognitives » ou la connaissance de la psyché (déjà chez Freud). Troublant.
3’. De manière plus générale, tout cela rejoint et apporte du crédit aux « théories du soupçon », qui malmènent l’apologétique classique pour ainsi dire en la prenant de cours : on peut bien démontrer l’existence de Dieu, exposer la nature de la Trinité, défendre l’Immaculée conception, la rédemption, et que sais-je encore, tout cela n’apparaît que comme les « rationalisations » d’un singe, d’un automate, d’une boule de pulsions, d’un aspirant frustré à la puissance, d’un enfant touchant, et cetera.
Se dessine une neutralisation de la « pensée religieuse » elle-même, et donc de toute apologétique. Il me semble remarquable que ces positions ou propositions choquent de front toute la pensée classique, celle du Grand siècle qui a rassemblé, concilié ou réconcilié rationalisme philosophique (ex. Descartes), Pères de l’Eglise (Augsutin) et mystique ; et qui est comme le fond substantiel de la doctrine catholique contemporaine, comme on le trouve de manière exemplaire, à mon humble avis, chez un Newman : par sa conscience même, l’être rationnel connaît qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire l’être infini et absolu en le repos duquel sont satisfaits tous les désirs, le reste n’étant qu’illusion idolâtrique ; c’est là notre commencement et notre fin, l’Alpha et l’Oméga. Comme dirait Descartes ou Bossuet, le seul nom de Dieu prouve absolument qu’il y a un Dieu, parce que le fini ne peut se créer l’infini. Avec le « soupçon » néo-rationaliste, toutes nos idées, fut-ce la plus haute, apparaissent comme des « croyances » au sens de phénomènes cognitifs explicables par d’autres phénomènes, naturels, ou au moins matériels, et à passer au crible de la méthode expérimentale étendue.
Mon propos est sans doute confus.
Mais je laisse à vos intelligences le soin de le débrouiller et, je l’espère, de me faire entrevoir quelques solutions !
En particulier, j’aimerais bien avoir la réponse d’un thomiste, je n’ose dire de Thomas.
Il me semble en effet que ce qui est en question, au moins sur un plan technique, c’est la métaphysique aristotélico-thomiste, face à la « philosophie après Darwin ». Mais mon petit doigt me dit qu’il faudrait remonter bien plus loin, comme je l’ai laissé entendre : à Occam…
Un constat pour éclairer le tout et conclure : il était certainement plus « facile » de croire en la vérité de l’Eucharistie à l’époque de Thomas d’Aquin, qu’aujourd’hui. Et donc, si je puis dire, de croire tout court…
Est-ce irrémédiable ? Comment soutenir la foi d’un pauvre pékin d’aujourd’hui, honnêtement rationnel ?
Pour finir, je dirais qu’on pourrait ignorer tout ce pavé et seulement « répondre » au titre.
Merci.
[Pour débattre du créationnisme vs. évolutionnisme, c'est ici : viewtopic.php?f=84&t=6404&p=58804&hilit=Darwin#p58804]
Il n’est pas question d’opposer, pour la énième fois, « créationnisme » et « évolutionnisme » : vous serez peut-être d’accord avec moi pour considérer que ce couple trop familier n’est pas très intéressant. D’abord parce que, en rigueur des termes, l’évolutionnisme s’oppose au fixisme, et non à la thèse de la Création en soi. Ensuite et surtout, parce qu’il recouvre je crois des problèmes autrement plus difficiles que ceux habituellement et superficiellement évoqués.
Le titre me vient en référence à un livre du philosophe américain John Dewey, récemment traduit en français et intitulé L’influence de Darwin sur la philosophie et autres essais de philosophie contemporaine ; mais aussi en référence aux écrits, récents, du Français Patrick Tort — voir, en particulier, Qu’est-ce que le matérialisme ? Introduction à l’Analyse des complexes discursifs, et Théorie du sacrifice. Sélection sexuelle et naissance de la morale. Deux auteurs après la lecture desquels ma foi, ou du moins la raison soutenant ma foi, ne peut pas ne pas être ébranlée…
Derrière ce titre un peu facile j’entends quelque chose d’assez précis, un problème à plusieurs dimensions qui me paraît directement concerner l’apologétique, et qu’on pourrait formuler comme suit : « Quelle est la crédibilité de la doctrine catholique, de la possibilité même de penser religieusement, étant donné l’état de nos sciences positives et de la philosophie ou métaphysique qu’elles impliquent ? »
Il s’agit de se confronter à la question plus générale : « Quelles sont les idées sérieuses qui, aujourd’hui, rendent difficiles la réception de la doctrine catholique ? » Il s’agit non moins de philosophie et théologie que de pastorale !
Je disais plusieurs dimensions :
1. Comment répondre au « pragmatisme » (Dewey), qui tire de la biologie évolutionniste des leçons pour la pensée en général, lesquelles semblent mettre en difficulté l’« essentialisme / dogmatisme / absolutisme » de toute pense religieuse, et de la catholique en particulier ?
2. Qu’objecter au matérialisme sous la forme du « naturalisme » évolutionniste (Tort) qui prétend rendre raison de la religion elle-même, et en particulier de la chrétienne, c’est-à-dire la neutraliser en la naturalisant intégralement (en même temps que l’homme tout entier…) ?
3. Plus généralement, comment se positionner face aux critiques non-métaphysiques, je veux dire qui ne jouent pas sur le plan des raisons, mais justement neutralisent ces raisons comme la manifestation de quelque chose de plus déterminant — ce qu’on peut appeler les « théories du soupçons », dans leur extrême diversité (Hobbes, Marx, Nietzsche, Freud…)… mais dont le darwinisme me paraît être la version la plus puissante ?
Permettez que je reprenne chaque point un peu en détail, mais sans trop m’étaler pour l’instant du moins :
1’. Darwin parachève le grand mouvement de la science moderne (commencé, par exemple, avec le nominalisme scolastique), en nous révélant qu’il n’y a pas d’entités naturelles fixes, mais plutôt des choses en changement constant ; c’est donc le changement qui est pour ainsi dire permanent, et qui est par conséquent l’objet de la connaissance rationnelle. C’est un retournement complet par rapport à la philosophie antique. Problème : toute la métaphysique et spécialement la théologie reposent sur cet « essentialisme » qui considère des substances. Surtout, si la réalité est en changement constant, il est impensable de défendre une « doctrine » définitive ; la modestie nous oblige en dernière instance au « pragmatisme » (au sens de Dewey). On dira que tout cela n’affecte pas l’objet « Dieu ». Mais, à tout le moins, cela bouleverse tout l’édifice de la doctrine censée nous « lier » à Lui, et la partie morale aussi en particulier. La raison nous pousse à étendre la méthode expérimentale aux champs extra-scientifiques, dit Dewey : à découvrir ainsi toutes les vérités qui nous guiderons dans l’activité sociale.
2’. Plus encore, la biologie évolutionniste permet de « naturaliser » la religion, comme le propose l’athée et matérialiste Tort : elle est un comportement qui apparaît à un moment de l’évolution de l’espèce homine, et on peut expliquer cela avec la biologie (déjà chez Darwin), et les « sciences cognitives » ou la connaissance de la psyché (déjà chez Freud). Troublant.
3’. De manière plus générale, tout cela rejoint et apporte du crédit aux « théories du soupçon », qui malmènent l’apologétique classique pour ainsi dire en la prenant de cours : on peut bien démontrer l’existence de Dieu, exposer la nature de la Trinité, défendre l’Immaculée conception, la rédemption, et que sais-je encore, tout cela n’apparaît que comme les « rationalisations » d’un singe, d’un automate, d’une boule de pulsions, d’un aspirant frustré à la puissance, d’un enfant touchant, et cetera.
Se dessine une neutralisation de la « pensée religieuse » elle-même, et donc de toute apologétique. Il me semble remarquable que ces positions ou propositions choquent de front toute la pensée classique, celle du Grand siècle qui a rassemblé, concilié ou réconcilié rationalisme philosophique (ex. Descartes), Pères de l’Eglise (Augsutin) et mystique ; et qui est comme le fond substantiel de la doctrine catholique contemporaine, comme on le trouve de manière exemplaire, à mon humble avis, chez un Newman : par sa conscience même, l’être rationnel connaît qu’il y a un Dieu, c’est-à-dire l’être infini et absolu en le repos duquel sont satisfaits tous les désirs, le reste n’étant qu’illusion idolâtrique ; c’est là notre commencement et notre fin, l’Alpha et l’Oméga. Comme dirait Descartes ou Bossuet, le seul nom de Dieu prouve absolument qu’il y a un Dieu, parce que le fini ne peut se créer l’infini. Avec le « soupçon » néo-rationaliste, toutes nos idées, fut-ce la plus haute, apparaissent comme des « croyances » au sens de phénomènes cognitifs explicables par d’autres phénomènes, naturels, ou au moins matériels, et à passer au crible de la méthode expérimentale étendue.
Mon propos est sans doute confus.
Mais je laisse à vos intelligences le soin de le débrouiller et, je l’espère, de me faire entrevoir quelques solutions !
En particulier, j’aimerais bien avoir la réponse d’un thomiste, je n’ose dire de Thomas.
Il me semble en effet que ce qui est en question, au moins sur un plan technique, c’est la métaphysique aristotélico-thomiste, face à la « philosophie après Darwin ». Mais mon petit doigt me dit qu’il faudrait remonter bien plus loin, comme je l’ai laissé entendre : à Occam…
Un constat pour éclairer le tout et conclure : il était certainement plus « facile » de croire en la vérité de l’Eucharistie à l’époque de Thomas d’Aquin, qu’aujourd’hui. Et donc, si je puis dire, de croire tout court…
Est-ce irrémédiable ? Comment soutenir la foi d’un pauvre pékin d’aujourd’hui, honnêtement rationnel ?
Pour finir, je dirais qu’on pourrait ignorer tout ce pavé et seulement « répondre » au titre.
Merci.
[Pour débattre du créationnisme vs. évolutionnisme, c'est ici : viewtopic.php?f=84&t=6404&p=58804&hilit=Darwin#p58804]