Commentaire des dimanches du Temps du Carême (A)
Publié : mer. 13 févr. 2008, 23:17
Dominica I in Quadragesima
Premier dimanche de Carême (A)
Les oraisonsPremier dimanche de Carême (A)
Quoique l’ouvrage de dom Patrick HALA sur les collectes du Temps de Carême, suite logique de ses précédents travaux, ne soit pas encore paru, et que le Père ZUHLSDORF n’en dise mot (cf. ici), il semble bien que la collecte d’entrée de ce premier dimanche de Carême (1), absente de l’édition de 1962 du Missale Romanum, soit tirée du sacramentaire gélasien ancien, où elle était employée comme oratio super populum le samedi de la quinquagésime (Fer. VII in quinquagesima) (oraison 104 ici). Nous y demandons au Seigneur de permettre que nous mettions à profit ce temps du Carême pour augmenter notre intimité avec Jésus et en tirer de dignes fruits dans notre vie quotidienne.
(1) Concéde nobis, omnípotens Deus, ut, per ánnua quadragesimális exercítia sacraménti, et ad intellegéndum Christi proficiámus arcánum, et efféctus eius digna conversatióne sectémur. | Accordez-nous, Dieu tout-puissant, que, pendant les exercices annuels de la sainte quarantaine du Carême, nous puissions progesser dans l’intelligence du mystère du Christ et en rechercher l’effet [dans notre vie] par une conduite digne.
Merci encore à A. Jore pour son aide précieuse et sa disponibilité dans l’effort de traduction...
Comme l’oraison précédente, la prière sur les offrandes (2) se trouve dans le sacramentaire gélasien, mais contrairement à elle, elle est passée dans le Missel tridentin, où elle est employée au mercredi des cendres.
(2) Fac nos, quǽsumus, Dómine, his munéribus offeréndis conveniénter aptári, quibus ipsíus venerábilis sacraménti celebrámus exórdium. | [Traduction Dom LEFEBVRE] Faites-nous entrer, Seigneur, dans les dispositions qu’exige l’offrande de ces dons, par laquelle nous célébrons l’ouverture de cette sainte institution.
La collecte d’action de grâce après la sainte communion (3) se différencie nettement des deux prières précédents : c’est une composition nouvelle pour le Novus Ordo, et elle ne fait aucune référence à la quadragésime. Sa deuxième partie a pour références scripturaires Mt IV, 4 et Jn VI, 51.
(3) Cælésti pane refécti, quo fides álitur, spes provéhitur et cáritas roborátur, quǽsumus, Dómine, ut ipsum, qui est panis vivus et verus, esuríre discámus, et in omni verbo, quod procédit de ore tuo, vívere valeámus. | Restaurés par le pain céleste, par lequel la foi est nourrie, l’espérance augmentée et la charité renforcée, nous vous prions, Seigneur, afin que nous puissions apprendre à toujours avoir faim de Jésus-Christ, qui est le pain vivant et vrai, et à vivre de chaque parole qui sort de votre bouche.
A ces trois oraisons habituelles s’ajoute une prière propre au Temps du Carême : l’oraison « sur le peuple » (super populum). Nous avons déjà entamé la publication de ces oraisons, qui se poursuivra, si Dieu le veut, jusqu’à la Semaine Sainte. On notera que la super populum de ce premier dimanche de Carême (4) est très proche de l’oraison qui conclut la liturgie des présanctifiés du Vendredi Saint (5). C’est que, nous explique Dom SCHUSTER, cette dernière prière concluait primitivement la messe du premier dimanche de Carême (6). Le Missel actuel a dédoublé l’oraison : tout en maintenant sa forme primitive au Vendredi Saint, il a rétabli au premier dimanche de Carême un texte similaire, mais adapté en fonction de l’évangile de la Tentation du Christ au désert.
(4) Super pópulum tuum, Dómine, quǽsumus, benedíctio copiósa descéndat, ut spes in tribulatióne succréscat, virtus in tentatióne firmétur, ætérna redémptio tribuátur. Per Christum. | Sur ton peuple, Seigneur, que descende, nous t’en prions, une abondante bénédiction, afin que notre espérance grandisse dans l’épreuve, notre force dans la tentation, et que nous soit accordé le salut éternel. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur.
(5) Super pópulum tuum, quǽsumus, Dómine, qui mortem Fílii tui in spe suæ resurrectiónis recóluit, benedíctio copiósa descéndat, indulgéntia véniat, consolátio tribuátur, fides sancta succréscat, redémptio sempitérna firmétur. | [Traduction Dom LEFEBVRE] Sur votre peuple qui vient de revivre la mort de votre Fils dans l’espérance de sa propre résurrection, faites descendre, Seigneur, une abondante bénédiction ; accordez-lui le pardon, prodiguez-lui le réconfort, faites renaître sa foi sainte, assurez son éternelle rédemption. - Il s’agit là de la version du MR2002, légèrement modifiée par rapport à celle de MR1962 (ajout de l’incise “in spe suae resurrectionis”).
(6) Liber Sacramentorum, t. III, p. 73. Cf. oraison 108 ici.
Les lectures
Commençons par dire quelques mots de l’organisation triennale des lectures proposées pour les cinq dimanches du Carême (7).
Les leçons vétéro-testamentaires nous font revivre en un vaste panorama le long cheminement de l’humanité - symbolisée par les quarante jours du Carême - des origines jusqu’à la Rédemption en Jésus-Christ. La liturgie nous présente ainsi successivement : les alliances originelles de Dieu avec l’homme (Dom. I), la figure d’Abraham (Dom. II), celle de Moïse (Dom. III), le peuple hébreux en Terre promise (Dom. IV) et la prédication des prophètes d’Israël (Dom. V).
Pour les évangiles, il est nécessaire de distinguer deux séries différentes. Les trois derniers dimanches forment un tout homogène : en l’année A, les antiques évangiles de la catéchèse baptismale sont proposées en vue de l’enseignement des catéchumènes : Samaritaine (3ème), aveugle-né (4ème) et Lazare (5ème) ; les autres années, les évangiles annoncent la Passion (année B) ou invitent de manière pressante à la conversion (année C). Les deux premiers dimanches de Carême résume en quelque sorte la spiritualité du temps liturgique : on y lit successivement l’évangile de la Tentation de Jésus au désert (lutte contre le Mauvais) et la Transfiguration (illumination divine).
Quant aux épîtres, elles éclairent selon le cas soit la première lecture, soit l’évangile.
Si la lecture vétéro-testamentaire et l’évangile forment deux cycles nettement séparés ayant leur propre logique interne, on aura l’occasion de constater que l’Eglise parvient tout de même bien souvent à établir un rapport entre les deux, de telle manière que la liturgie de la Parole puisse y gagner en cohérence et les fidèles en tirer un enseignement solide pour leur foi. Prenons l’exemple du premier dimanche de Carême. La première lecture (L1 ; Gn II, 7...III, 7) nous présente le récit de la tentation d’Adam et Eve par le Serpent et la chute originelle, origine du péché et du mal dans le monde. L’évangile de la Tentation du Seigneur au désert (L3 ; Mt IV, 1-11) y répond de manière parfaite, de même que la belle préface propre de ce premier dimanche (8). C’est saint Paul, dans la deuxième leçon (L2 ; Rm V, 12-19), qui éclaire pour nous d’une manière admirable l’enseignement contenu dans la correspondance des deux autres lectures : “par un seul homme, Adam, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, du fait que tous ont péché”. Mais “là où le péché a abondé, la grâce a surabondé” (Rm V, 20) : “si, à cause d'un seul homme, par la faute d'un seul homme, la mort a régné, combien plus, à cause de Jésus-Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en plénitude le don de la grâce qui les rend justes. (...) de même que tous sont devenus pécheurs parce qu'un seul homme a désobéi, de même tous deviendront justes parce qu'un seul homme a obéi.” Le texte de l'apôtre des nations se suffit à lui-même. L’ensemble forme un tout d’une cohérence admirable. On peut certes regretter la disparition de l’autre épître de saint Paul (2 Co VI, 1-10) qui accompagnait depuis la plus haute antiquité (saint Léon le Grand, au moins) l’évangile de la Tentation : la cohésion des lectures proposées dans le nouveau lectionnaire en ce premier dimanche de Carême n’en reste pas moins incontestable.
(7) Tout le développement qui suit est basé sur la synthèse qu’en a donnée le Père JOUNEL dans son célèbre “Missel du dimanche”, pp. 488-490.
(8) Vere dignum et iustum est, æquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens ætérne Deus : per Christum Dóminum nostrum.
Qui quadragínta diébus, terrénis ábstinens aliméntis, formam huius observántiæ ieiúnio dedicávit, et, omnes evértens antíqui serpéntis insídias, ferméntum malítiæ nos dócuit superáre, ut, paschále mystérium dignis méntibus celebrántes, ad pascha demum perpétuum transeámus.
Et ídeo cum Angelórum atque Sanctórum turba hymnum laudis tibi cánimus, sine fine dicéntes : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus Deus Sábaoth...
Il est vraiment juste et digne, c’est notre devoir et notre salut, de vous rendre grâces toujours et en tout lieu, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant : par Jésus-Christ notre Seigneur.
Lui qui, pendant quarante jours, en s’abstenant des aliments terrestres, a consacré la forme de l’observance du jeûne, et, en déjouant toutes les tentations insidieuses du serpent ancien, nous a appris à nous élever au-dessus de la corruption du mal, afin qu’en célébrant le Mystère pascal avec de bonnes dispositions, nous puissions finalement passer à la Pâque éternelle.
C’est pourquoi, avec les Anges et la troupe entière des saints, nous chantons une hymne à votre gloire, redisant sans fin : Saint, Saint, Saint le Seigneur Dieu des armées célestes...
Les chants grégoriens
Dans l’évangile, Satan cite les versets 11 et 12 du psaume 90 pour tenter le Seigneur : “Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre”. C’est justement ce psaume, et uniquement lui (9), que la liturgie nous donne à entendre dans les chants grégoriens de ce premier dimanche du Carême. “Le psaume 90, écrit Dom SCHUSTER, exprime si bien les sentiments de l’âme qui revient à Dieu par la pénitence et met en lui toute sa confiance, que l’Eglise en a fait comme le chant quadragésimal par excellence” (p. 68).
Le Trait, qui remplace l’Alleluia festif en ce temps de pénitence, nous donne à entendre presque en entier le psaume (10).
(9) “Les chants du propre de la messe de ce dimanche présentent une particularité unique dans la liturgie, c’est qu’ils sont tous tirés du même psaume, le psaume 90, Qui habitat in adjutorio Altissimi ; il chante la protection que le Seigneur nous accorde dans notre combat, et la certitude de la victoire grâce à cette protection si nous sommes fidèles.” - Y. GIRE, L’année grégorienne, p. 64.
On regrettera à ce propos que le psaume responsorial donné dans le lectionnaire soit le psaume 50, le célèbre Miserere, certes très adapté dans le cadre de la Quadragésime, mais de moindre convenance en ce premier dimanche.
(10) “Le trait de ce jour est un des rares exemples subsistants de l’extension qu’avait d’abord ce chant, qui consistait ordinairement en un psaume tout entier”. - Dom SCHUSTER, p. 71.
Voici le trait en question. Les titres intermédiaires, qui donnent les grandes inflexions du psaumes, sont donnés par Dom BARON, L’expression du chant grégorien, pp. 245-247 :
[Ps 90, 1-7, 11-16] Qui hábitat in adiutório Altíssimi, in protectióne Dei cæli commorántur. V/ Dicet Dómino : Suscéptor meus es tu et refúgium meum : Deus meus, sperábo in eum.V/ Quóniam ipse liberávit me de láqueo venántium et a verbo áspero. V/ Scápulis suis obumbrábit tibi, et sub pennis eius sperábis. V/ Scuto circúmdabit te véritas eius : non timébis a timóre noctúrno. V/ A sagítta volánte per diem, a negótio perambulánte in ténebris, a ruína et dæmónio meridiáno. V/ Cadent a látere tuo mille, et decem mília a dextris tuis : tibi autem non appropinquábit. V/ Quóniam Angelis suis mandávit de te, ut custódiant te in ómnibus viis tuis. V/ In mánibus portábunt te, ne umquam offéndas ad lápidem pedem tuum. V/ Super áspidem et basilíscum ambulábis, et conculcábis leónem et dracónem. V/ Quóniam in me sperávit, liberábo eum : prótegam eum, quóniam cognóvit nomen meum. V/ Invocábit me, et ego exáudiam eum : cum ipso sum in tribulatióne. V/ Erípiam eum et glorificábo eum : longitúdine diérum adimplébo eum, et osténdam illi salutáre meum. | [Chant de l’âme qui se confie à la garde du Très Haut] Celui qui habite sous l’assistance du Très-Haut demeurera sous la protection du Dieu du ciel. V/ Il dira au Seigneur : Vous êtes mon défenseur et mon refuge. Il est mon Dieu ; j’espérerai en lui. V/ Car c’est lui qui m’a délivré du piège du chasseur, et de la parole âpre et piquante. [Réplique de l’Eglise] V/ Il te mettra à l’ombre sous ses épaules et sous ses ailes tu seras plein d’espoir. V/ Sa vérité t’environnera comme un bouclier ; tu ne craindras pas les frayeurs de la nuit. V/ Ni la flèche qui vole pendant le jour, ni les maux qui s’avancent dans les ténèbres, ni les attaques du démon de midi. V/ Mille tomberont à ton côté, et dix mille à ta droite ; mais la mort n’approchera pas de toi. V/ Car le Seigneur a commandé pour toi à ses anges de te garder dans toutes leurs voies. V/ Ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre la pierre. V/ Tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras au pied le lion et le dragon. [Intervention du Seigneur] V/ Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai ; je le protégerai, parce qu’il a connu mon nom. V/ Il criera vers moi, et je l’exaucerai ; je suis avec lui dans la tribulation. V/ Je le sauverai et je le glorifierai. Je le comblerai de jours et je lui ferai voir mon salut.
L’introït est emprunté aux derniers versets du psaume. C’est Dieu Lui-même qui parle pour promettre la victoire la victoire à ceux qui se confient en Sa protection (11).
(11) [Ps 90, 15-16 V/ 1] Invocábit me, et ego exáudiam eum : erípiam eum, et glorificábo eum : longitúdine diérum adimplébo eum. V/ Qui hábitat in adiutório Altíssimi, in protectióne Dei cæli commorábitur. | Il m’invoquera et je l’exaucerai ; je le sauverai et je le glorifierai, je le comblerai de jours. V/ Celui qui habite sous l’assistance du Très-Haut demeurera sous la protection du Dieu du ciel.
“Ces deux versets sont comme l’ouverture du drame de la tentation de Notre-Seigneur, qui est aujourd’hui l’objet de tous les chants. Le Père entre en scène et annonce ce qui va se passer. C’est donc au Christ qu’ils s’appliquent en tout premier lieu. Mais, comme le drame continue et qu’il s’étend à tous les membres du Christ, c’est le processus de l’aide divine dans la lutte qui se livre, à un moment ou à un autre en chacun de nous, que le Père décrit et qu’il enveloppe de sa parole forte et pleine de réconfort.” - Dom BARON, pp. 242-243.
Le graduel évoque l’aide spirituelle que les anges nous apportent dans le combat spirituelle (12). Eux qui servirent le Seigneur après Sa victoire sur le démon : “Alors le démon le quitte. Voici que des anges s'approchèrent de lui, et ils le servaient”, ont aussi été commis à notre garde pour nous soutenir dans les épreuves et les tentations suscitées par le Mauvais en cette période de Carême.
(12) [Ps 90, 11 V/ 12] Angelis suis Deus mandávit de te, ut custódiant te in ómnibus viis tuis. V/ In mánibus portábunt te, ne umquam offéndas ad lápidem pedem tuum. | Dieu a commandé pour toi à ses anges de te garder dans toutes tes voies. V/ Ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre la pierre.
L’offertoire et la communion ont le même texte (13), autre particularité unique de ce dimanche. “Après avoir entendu le récit de la tentation du Christ et l’avoir vu, dans le triomphe de sa victoire, servi par les anges de Dieu, l’Eglise chante ces deux versets aux fidèles pour leur dire tout ce qu’ils trouveront de confiance, de force, de tendresse maternelle, dans le Seigneur s’ils veulent s’abandonner à sa protection et se réfugier en lui, comme les poussins sous les ailes de leur mère” (Dom BARON, pp. 247-248).
(13) [Ps 90, 4-5] Scápulis suis obumbrábit tibi Dóminus, et sub pennis eius sperábis : scuto circúmdabit te véritas eius. | Le Seigneur te mettra à l’ombre sous ses épaules et sous ses ailes tu seras plein d’espoir.