1 - La passion de colère.
D’un certain point de vue, celui descriptif des passions que sont la colère et la haine, ces passions sont distinctes, car il y a cette différence que la haine vise seulement à faire du mal, la colère à faire du mal pour venger l’offense faite à ce que l’on tient, à tort ou à raison, pour un bien. Mais du fait même, on peut dire que la haine est une partie intégrante de la colère, qui pousse à faire du mal. Enfin, si l’on se rappelle que toute haine est causée par l’amour, puisqu’on ne hait une chose qu’autant qu’elle s’oppose à celle qu’on aime pour l’avoir jugée bonne, c’est toujours l’amour du bien, réel ou apparent *, qui cause la colère et la haine, et de ce point de vue la haine s’assimile à la colère.
(* dans son opposition au bien réel, le bien apparent est un mal qu’on tient faussement pour un bien).
« L'amour… précède la haine et rien ne peut être objet de haine sinon parce qu'il est contraire au bien que l'on aime. C'est ainsi que toute haine est causée par l'amour. » (saint Thomas d’Aquin, Somme de théologie, II, 29, 2, co).
« L'amour et la haine sont contraires quand ils portent sur le même objet. Mais quand ils ont des objets contraires, ils ne sont plus contraires, ils sont corrélatifs et s'engendrent l'un l'autre : aimer une chose et haïr son contraire relèvent d'un même principe. Ainsi l'amour d'une chose cause la haine de son contraire. » (II, 29, 2, ad.2).
« Aimer quelqu'un, c'est vouloir que tel bien soit en lui ; haïr quelqu'un, c'est lui vouloir du mal. Il en va de même pour la colère. Celui qui s'irrite cherche à se venger de quelqu'un. Le mouvement de colère a donc une double direction : vers la vengeance elle-même, désirée et espérée comme un bien, et de là vient qu'on trouve plaisir à se venger, et aussi vers celui dont on cherche à se venger comme d'un être opposé et nuisible, ce qui le range dans la catégorie du mal. Il y a toutefois une double différence à considérer quand on compare la colère avec la haine et avec l'amour. La première, c'est que l'objet de la colère se dédouble toujours, tandis que l'amour et la haine n'ont parfois qu'un objet simple : c'est ainsi qu'on parle d'aimer ou de détester le vin, par exemple. La deuxième différence, c'est que les deux termes objectifs de l'amour sont l'un et l'autre un bien [= vouloir du bien au bon, c.-à-d. à celui qu’on juge bon ou qu’on veut rendre bon]. Celui qui aime veut du bien à quelqu'un avec qui il s'accorde. Mais l'un et l'autre des objets visés par la haine a raison de mal : celui qui hait veut du mal à quelqu'un comme n'ayant rien de commun avec lui [= vouloir du mal au mauvais]. Mais la colère voit un bien dans la vengeance qu'elle désire et un mal dans l'homme nuisible sur qui elle veut prendre sa revanche. Nous avons donc ici une passion composée en quelque sorte de mouvements affectifs contraires [= vouloir le bien qu’est la vengeance, qui est bonne en tant qu’elle vise à venger du mal, en infligeant un mal]. » (II, 46, 2, co).
« Nous avons dit que la colère est un appétit de vengeance. Or la vengeance comporte une relation entre la peine qu'on veut infliger et le dommage subi. "Celui qui en conclut qu'il doit riposter, s'emporte aussitôt", dit Aristote. Comparer et déduire est le propre de la raison. La colère implique donc un certain accompagnement de la raison. » (II, 46, 4, co).
2 - La malice de la colère.
Ce n’est qu’en un sens très particulier que la colère est une passion mauvaise, lorsqu’elle pousse à se venger en outrepassant les limites de la vertu de justice. La colère est peccamineuse lorsque, sous couvert d’infliger un juste châtiment (un châtiment, autrement dit un « mal de peine »), elle châtie injustement, et en cette injustice, est constitutive d’un péché (un péché, autrement dit un « mal de faute »). La colère doit donc être maîtrisée par la volonté spécifiée par la droite raison, ce d’autant qu’elle est une passion dont l’ardeur pousse à dépasser très fortement la mesure.
« Les passions de l'âme peuvent être envisagées à un double point de vue : en elles-mêmes et en tant qu'elles dépendent de l'emprise de la raison et de la volonté. Donc, si on les considère en elles-mêmes, c'est-à-dire comme mouvements de l'appétit irrationnel, il n'y a en elles ni bien ni mal moral, car cela dépend de la raison, comme nous l'avons vu. Mais si on les considère selon qu'elles relèvent de l'emprise de la raison et de la volonté, alors il y a en elles bien ou mal moral… Donc les passions elles-mêmes en tant que volontaires, pourront être dites bonnes ou mauvaises moralement. Et on les dit volontaires, ou bien parce qu'elles sont commandées par la volonté, ou bien parce que la volonté n'y fait pas obstacle. » (II, 24, 1, co).
« En tant qu'elles s'émancipent de l'ordre rationnel, les passions inclinent au péché, mais, dans la mesure où elles sont réglées par la raison, elles relèvent de la vertu. » (II, 24, 2, ad.3).
« La passion qui tend au mal en devançant le jugement de la raison diminue le péché, mais si elle le suit de l'une ou l'autre manière que nous avons dite, elle augmente le péché ou témoigne de son accroissement. » (II, 24, 3, ad.3).
« Le mal de l'ennemi détesté est voulu par celui qui hait en tant qu'il est un mal. Au contraire, l'homme en colère désire le mal de son adversaire non en tant que c'est du mal, mais en tant qu'il a une certaine valeur de bien, c'est-à-dire qu'il considère ce mal comme juste, en tant qu'il y trouve sa vengeance. C'est pourquoi on a dit plus haut que la haine consiste à vouloir du mal au mauvais tandis que la colère veut du bien au mauvais [= veut du bien, satisfaire à la justice, au mauvais, en frappant l’injuste d’un mal de peine]. Or il est évident que vouloir le mal [de peine] en l'identifiant [faussement] avec ce qui est juste est moins mauvais [est un mal de faute moins mauvais] que vouloir simplement le mal de quelqu'un. En effet, vouloir le mal de quelqu'un pour être juste peut être conforme à la vertu de justice, si l'on obéit au précepte de la raison ; tandis que la colère [la mauvaise colère] a pour seul défaut de ne pas obéir au précepte de la raison lorsqu'elle se venge. On en conclut que la haine [du bien] est bien pire et bien plus impitoyable que la colère. » (II, 46, co).
3 - L’attribution à Dieu de la colère et de la haine.
Quand l’Écriture parle de la haine de Dieu pour les pécheurs endurcis, elle signifie seulement la volonté divine de punir les pécheurs en les frappant d’un mal de peine, un châtiment. De même, elle parle de la colère et de la vengeance divine pour signifier que c’est par amour de Dieu que Dieu châtie ceux qu’il punit d’avoir transgressé sa Loi. Bien évidemment, Dieu étant impassible, ni la colère ni la haine ne sont en lui des passions : ce sont des volitions, des actes de sa volonté ; et plus précisément, elles sont sa volonté opérant ad extra ; et plus précisément encore, elles sont Dieu opérant ad extra.