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Stéphane Charpier et l’illusion de la liberté

Publié : ven. 29 août 2025, 13:19
par Xavi
Selon le professeur Charpier, professeur de neurosciences à Sorbonne Université et directeur de recherche à l'Institut du Cerveau à Paris, qui vient de publier un livre intitulé « Le cauchemar de Descartes », « Il est clair que la liberté, en tous les cas le libre arbitre tel qu'on le considère habituellement, est une illusion. Par exemple, je vais avoir envie consciemment de prendre ce verre devant moi et de boire. Cette volonté consciente de vouloir réaliser un mouvement est toujours, je dis bien toujours, précédée dans le cerveau par une modification progressive de l'activité des neurones. » (lalibre.be, 22 août 2025)
https://www.lalibre.be/planete/sciences ... Y6HCUTYHM/

Il en conclut que « Cette découverte scientifique met le doigt sur un point sensible : finalement, nous ne sommes que des marionnettes dans les mains de notre cerveau. C'est lui qui nous contrôle et, nous en fait, nous sommes toujours un peu à la traîne, toujours un peu derrière lui. L'intervalle de temps entre le moment où le cerveau décide et le moment où, nous, on "veut" réaliser un acte conscient particulier varie entre 500 millisecondes, une seconde et même parfois jusqu'à 7 à 8 secondes. » (id.)

L’analyse du professeur Charpier évoque des « découvertes scientifiques », mais il semble, en réalité, enfoncer ici une porte ouverte car le bon sens n’aurait pas dit autre chose : il semble normal et logique que la réflexion (le travail neuronal) précède la décision (la volonté consciente d’agir selon la réflexion faite).

Mais, l’antériorité du travail de réflexion des neurones qui est un outil pour la méditation consciente de n’importe quelle décision à prendre ne permet pas de comprendre en quoi il faudrait en déduire que l’acte humain conscient serait la marionnette de son cerveau.

Il suffit déjà à cet égard de considérer les innombrables aller-retour entre la conscience et les neurones qui précèdent une décision durant sa réflexion consciente. À cet égard, le professeur Charpier ne dit rien, car il ne semble considérer la réalité observée en laboratoire comme un instantané, ce qui ne rend pas compte des opérations complexes entre le cerveau et la conscience qui se développent et interagissent sans cesse.

Quoi qu’il en soit, il considère, en conclusion, que « La conscience existe effectivement, elle est produite par l'activité des neurones, mais en soi elle n'a pas de rôle particulier. Car tout ce que l'on fait dans notre existence est soit déterminé par des contraintes de l'environnement, soit déterminé par des activités neuronales qui précèdent toujours notre volonté consciente d'agir. » (id)

La conscience apparaît ainsi comme un enregistrement, une capture d’écran subjective, d’informations provenant d’activités neuronales.

Plus encore, ces activités neuronales détermineraient entièrement le champ conscient, y compris dans l’expérience de la volonté et de la décision. Ce que je veux et décide consciemment ne serait que l’expression de ce qui est déjà décidé dans les activités neuronales préalables de sorte que, selon Stéphane Charpier, « Notre conscience est sans influence sur nos actes » et « sans véritable pouvoir d’action sur nos vies » (www.cerveauetpsycho.fr)
https://www.cerveauetpsycho.fr/sr/inter ... -27705.php

Selon le titre de La Libre qui résume la pensée du professeur Charpier, « Les neurosciences prouvent que la liberté est une illusion » (op. cit.)

Cela semble ramener l’humain à son seul instinct animal déterminé par son cerveau qui le ferait agir sans le filtre d’une conscience réfléchie.

Nous ne serions que des robots dont les « algorithmes » du cerveau fonctionneraient automatiquement, mais le professeur Charpier admet cependant que le cerveau peut être « déterminé par des contraintes de l'environnement » (op. cit.)

Il faut à cet égard observer qu’il ne s’agit pas ici du sujet lui-même mais de son cerveau et d’influences qui s’exercent de l’extérieur sur les activités neuronales de ce cerveau.

Le professeur Charpier propose ainsi de comprendre chaque destinée humaine comme une prédestination déterminée par une forme d’intelligence naturelle hors de contrôle qui fait penser aux craintes que certains ont à l’égard de l’intelligence artificielle en imaginant qu’elle finirait par nous imposer ses propres réponses dans le réel au pire jusqu’à décider de nous détruire pour nous éviter ce qu’elle considérerait, selon ses algorithmes, comme un mal plus grand.

On peut craindre que s’il n’existe pas de liberté, il n’y pas de liberté, de libertés, à protéger et que la démocratie puisse paraître sans réelle base….

Mais, en fait, il prouve seulement (sous réserve de toute critique scientifique) que l’expérience mentale de la conscience est précédée d’une activité neuronale qui la détermine.

Pour le professeur Charpier, il n’y a que deux étages dans la fusée de la liberté individuelle actionnée par la volonté consciente d’agir (dernier moteur de lancement de l’action du sujet) sous la détermination des activités neuronales du cerveau matériel (moteur du sujet) et de l’environnement extérieur (moteur hors sujet).

Le professeur Charpier, qui admet ainsi l’influence d’un environnement extérieur au cerveau du sujet, n’envisage pas que cet environnement puisse, outre ce qui est extérieur au sujet, comprendre aussi une réalité qui fait partie du sujet.

À cet égard, on est ici dans l’idéologie et non plus dans la science démontrée car il est considéré que, du seul fait que la volonté consciente est postérieure aux activités neuronales, qu’il n’y aurait rien d’autre que le cerveau matériel lui-même.

Croire que nos choix ordinaires comme les plus essentiels ne seraient que des prédéterminations matérielles rejoint certes les convictions des athées pour qui tout (y compris les réalités immatérielles) n’est que matière.

Mais, la réponse de l’Église est que chaque humain a un cœur qui est, en réalité, le moteur déterminant des autres moteurs observés par le professeur Charpier. Là où il donne le dernier mot a un cerveau-robot sans liberté et entièrement prédéterminé, il s’abandonne, en fait, à un a priori d’une absence d’un au-delà que les croyants considèrent.

Mais, la science ne prouve pas et ne peut pas prouver l’absence de cet au-delà que la Révélation chrétienne proclame avec joie et espérance.

Lorsqu’il allègue rapporter la « preuve » que la liberté n’est qu’une illusion, le professeur Charpier sort là du cadre de la science car une telle preuve n’est pas et ne peut pas être rapportée par la science « au-delà » de son champ possible d’investigation.

Mais, la révélation chrétienne nous apprend qu’il y a un au-delà des réalités corporelles, un créateur de ces réalités corporelles, une vie spirituelle.

En fait, le professeur Charpier ne prend pas en compte la réalité spirituelle à laquelle l’homme participe par son cœur qui est le siège de ses décisions.

Avec le professeur Charpier, nous pouvons considérer que la conscience suscitée par le cerveau n’est pas le réel centre de décision, mais n’en est qu’un exécutant, un outil au moyen duquel chacun peut rendre davantage intelligible ses propres choix.

Mais où est le cœur ? Dès lors qu’il réunit en l’homme le corporel et le spirituel, il serait vain de le chercher dans le corporel où il n’est possible d’en retrouver, le cas échéant, que des traces ou des signes.

Aucune investigation des neurosciences ne trouvera jamais le cœur.

Parce que le cœur est dans l’âme spirituelle créée par Dieu. Ce cœur est la personne elle-même. Tout comme l’âme spirituelle, son cœur subsiste à la mort de son corps physique.

Ce cœur a de la mémoire autant que de l’intelligence, de la manière la plus étendue.

Selon le Catéchisme, ce cœur est « le « fond de l’être » (Jr 31, 33) où la personne se décide ou non pour Dieu » (CEC 368)

C’est ici qu’il nous faut écouter l’extraordinaire et très pertinent enseignement de la dernière encyclique Dilexit nos du Pape François publiée le 24 octobre 2024 et qui nous invite à considérer le cœur comme « le centre du désir et le lieu où se prennent les décisions importantes de la personne », comme « un centre unificateur qui donne à tout ce que vit la personne un sens et une orientation » (n° 3)

Citant une catéchèse de saint Jean-Paul II, le Pape François attire l’attention sur le fait que «. Malheureusement, des modèles de comportement assez répandus amplifient sa dimension rationnelle et technologique, ou à l’inverse sa dimension instinctive, alors que le centre de la personne n'est ni pure raison ni pure instinct. Le centre de la personne est ce que la Bible appelle le « cœur » » (Audience du 8 juin 1994, cité par Dilexit nos, n° 9).

Hélas, le Pape François doit faire ce constat fondamental : « Le cœur fait défaut ». Et, en effet, on n’en trouve aucune trace, ni aucune réalité dans les propos du professeur Charpier. Oui, le cœur y fait défaut et il ne retient qu’une détermination instinctive.

Mais, en réalité, notre cœur est comme un super « disque dur » dont les algorithmes intègrent toutes les connaissances de l’être humain de manière harmonieuse, y compris une « connaissance » spirituelle par laquelle Dieu est proche de nous.

Dans une belle et courte synthèse philosophique, le Pape François rappelle que « Dans le grec classique profane, le terme kardia désigne le tréfonds des êtres humains, des animaux et des plantes. Il indique chez Homère, non seulement le centre corporel, mais aussi le centre émotionnel et spirituel de l’homme », que « Le cœur acquiert chez Platon une fonction de “synthèse” du rationnel et des tendances de chacun » et que « nous voyons depuis l’antiquité l’importance de considérer l’être humain non pas comme une somme de diverses facultés, mais comme un ensemble âme-corps avec un centre unificateur qui donne à tout ce que vit la personne un sens et une orientation » (id., n° 3)

À cet égard, le Pape François rappelle que l’être humain complet est une « personne corporelle et spirituelle » (id., n° 15) et que « Tout s’unifie dans le cœur qui peut être le siège de l’amour avec la totalité de ses composantes spirituelles, émotionnelles et même physiques. » (id., n° 21)

Le Pape François observe aussi que « lorsqu’une réalité est saisie avec le cœur il est possible de mieux la connaître, et plus complètement » (n° 16).

Le cœur ne méprise pas la raison, ni les réalités visibles, mais, au tréfonds de l’humain, il réalise une synthèse avec d’autres réalités.

Il peut le faire parce que l’humain n’est pas seulement un être corporel, mais aussi et indivisiblement, un être spirituel.

La trace ou la caractéristique laissée par le souffle créateur spécifique de l’humanité, c’est ce que nous pouvons nommer « l’esprit humain ». Cet esprit humain demeure en nous le moyen d’accès à un au-delà du monde scientifiquement observable, qui nous permet de percevoir une parole spirituelle dans notre cœur.

Cet esprit dans et avec un corps muni d’un cerveau intelligent et rationnel autant que d’un système neurologique qui façonne le tempérament et la sensibilité, voilà ce qui singularise l’humain.

Nous sommes corps, esprit et âme (1 Thess 5, 23). Mais, notre personne, notre âme, est façonnée par cette union de l’esprit insufflé par Dieu et d’un corps singulier. Au plus profond de notre âme, notre cœur fait sans cesse la synthèse de tout ce qui influence notre vie pour faire émerger les choix libres de notre affection, de nos désirs et de notre volonté.

Le cœur spirituel centralise et synthétise tout. Tout.

Ainsi, le cœur humain est ce centre unificateur qui, au plus profond de l’être humain, parvient à faire une synthèse qui, mystérieusement, peut unifier toute la rationalité et ses exigences autant que des inflexions qui viennent d’un ailleurs indéfinissable et qu’il ressent au plus profond de lui-même. Dieu Lui-même se trouve à la porte, prêt à venir dans le cœur qui s’ouvre à Lui.

Dans son cœur, l’humain a accès à un au-delà de la rationalité, à une vraie liberté d’accueillir en lui des tendances, des désirs, des émotions, des sensibilités qui lui viennent d’une réalité à laquelle la science ou la technologie n’ont pas accès seuls.

C’est ce cœur qui, in fine, fait pencher la balance dans un sens et détermine ainsi l’action du sujet. C’est lui qui détermine les activités neuronales du cerveau et qui se trouve dans son environnement.

C’est parce le cœur humain a accès à cet au-delà de la science et de la technologie que la démocratie prend tout son sens et n’est jamais totalement enfermable dans les arguments et des discussions qui peuvent précéder un choix.

Avec une pensée qui, comme celle du professeur Charpier, fait de l’individu humain un être prédéterminé sans liberté en tout, on doit craindre tout le mépris qui risque de se développer à l’égard des choix humains et donc de la démocratie.

Re: Stéphane Charpier et l’illusion de la liberté

Publié : lun. 01 sept. 2025, 13:47
par Olivier JC
Xavi a écrit : ven. 29 août 2025, 13:19Selon le professeur Charpier, professeur de neurosciences à Sorbonne Université et directeur de recherche à l'Institut du Cerveau à Paris, qui vient de publier un livre intitulé « Le cauchemar de Descartes », « Il est clair que la liberté, en tous les cas le libre arbitre tel qu'on le considère habituellement, est une illusion. Par exemple, je vais avoir envie consciemment de prendre ce verre devant moi et de boire. Cette volonté consciente de vouloir réaliser un mouvement est toujours, je dis bien toujours, précédée dans le cerveau par une modification progressive de l'activité des neurones. » (lalibre.be, 22 août 2025)
Le problème, dans l'énoncé du Professeur Charpier, c'est l'imprécision des notions utilisées. Que signifie "avoir envie consciemment" d'effectuer une action ? Surtout en employant ensuite l'expression "volonté consciente", ce qui est une contradiction puisqu'avoir envie de quelque chose, être attiré par quelque chose, par définition, n'est pas un acte volontaire.

Si ce scientifique prétend simplement nous expliquer que l'acte de la volonté s'enracine dans un terreau qui le précède, que ce terreau soit biologique ou mimétique ou, plus souvent sans doute, une combinaison des deux, il ne fait effectivement qu'enfoncer des portes ouvertes. De même s'il s'agit de dire que la plupart de nos actes de volonté ne résultent d'aucunes délibérations mais se contentent de 'suivre le mouvement', et que nous sommes en pratique bien plus fréquemment agi qu'agissant.

Mais prétendre, au résultat de cette explication, envoyer au néant le libre arbitre, c'est de sa part d'une particulière malhonnêteté intellectuelle parce qu'il prétend parer des oripeaux indiscutables de la science ce qui n'est en réalité qu'une opinion philosophique.

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