Avé
Je réponds ici à une remarque de Charles, issue d'un autre fil
(
http://www.cite-catholique.org/viewtopi ... 303#p56303),
sur la Yougoslavie :
Encore n'importe quoi, si Serbes et Croates parlent la même langue, le Serbo-Croate, c'est parce qu'ils sont le même peuple. La seule différence étant religieuse. Il y a eu des catholiques, des orthodoxes et des musulmans (convertis de force du temps de l'Empire ottoman), issus d'un même peuple. Et leur guerre a été une guerre civile exactement au même titre que la guerre entre protestants et catholiques français au XVII° siècle, et l'éclatement territorial en enclaves multiples du même ordre que celui de la France protestante/catholique du XVII° ou encore du Liban chrétiens/musulmans. Quand c'est un même peuple qui se divise selon des religions différentes.
C'est précisément ce que tu dis sur les Serbes et les Croates qui est faux. Pour la commodité de la discussion, je mets les Bosniaques de côté.
C'est un fait qu'ils parlent la même langue, ou plus exactement, la même langue avec des tournures idiomatiques qui sont propres à chaque côté, et qui leur permettent de se distinguer. Mais c'est ici que l'on voit clairement que le critère linguistique est insuffisant, et que, cette fois-ci, ce sont les critères culturels et politiques qui jouent - sans parler des critères religieux. Tout alors les différencie, et tout justifie que les Croates n'aient pas souhaité rester avec les Serbes.
J'essaie, avec ma maladresse coutumière (et certainement quelques erreurs), de remonter un peu.
- au temps de l'Empire romain, il n'y a pas de Slaves dans la région, mais des Illyriens. Une première différence culturelle de taille existe alors entre l'Ouest de l'Illyrie et sa partie orientale, c'est la coupure linguistique : on parle latin à l'Ouest, et grec à l'Est. Ce fait en soi n'est pas le plus important, mais il montre des zones d'influences culturelles et politiques qui se feront sentir plus tard (Rome - l'Occident en général - à l'Ouest, Byzance à l'Est).
- Aux 6ème et 7ème siècles, la région est submergée de migrations de peuples slaves. L'illyrien disparaît à peu près (sauf en Albanie , dont, paraît-il mais je n'ai pas vérifié, la langue est une descendante), et on parle des langues slaves dans les régions qui s'appellent aujourd'hui Slovénie, Croatie, Bosnie, Serbie, Macédoine, Bulgarie. Je rappelle à l'occasion que le bulgare, contrairement à ce qu'on croit souvent, n'est pas voisin du russe mais des autres langues balkaniques ; en fait, c'est au même titre qu'elle est une langue qu'on peut qualifier de "slave du sud".
- A partir de là, les destins se différencient. La future Bulgarie, peuplée de Slaves, est envahie par des peuplades turques issues de l'Asie centrales, ayant transité par la steppe : ce sont les "Bulgares". Ils se slavisent rapidement au contact de la population qu'ils ont soumise, et leur histoire est désormais liée - en paix ou en guerre - avec celle de l'empire byzantin. Mettons-les donc de côté pour pas longtemps.
Les Serbes sont soumis également à l'influence de l'Empire de Constantinople, et passent plus d'une fois (mais cela est fluctuant) sous son domination indirecte ou directe. A l'inverse, les Croates et les Slovènes, eux, sont sous influence de l'Occident ; la Slovénie (on l'appelle alors la Carniole) est une partie de l'Empire de Charlemagne, et la Croatie en subit l'influence politique.
- De plus, influence religieuse clairement différenciée. Les Serbes - comme les Bulgares - sont orthodoxes par suite des missions byzantines, les Croates et les Slovènes sont catholiques. Cette distinction remonte à bien plus de mille ans, on peut sans doute se permettre de la considérer comme un peu plus qu'un fait culturel majeur. (je rappelle à l'occasion que catholiques et orthodoxes se regardaient déjà en chiens de faïence bien avant le schisme)
- Il me faut passer un certain nombre de moments historiques, mais je dois remarquer une chose, c'est qu'en général, Croates et Slovènes d'un côté, et Serbes de l'autre, n'ont pas été unis politiquement. Au Moyen Age, ceux de l'Ouest font soit partie du Saint Empire, soit du royaume de Hongrie (sans parler des présides vénitiens) ; la Serbie se détache de Byzance et, après le 14ème siècle, est absorbée par le Turc. Croatie et Slovénie font donc partie de l'Occident latin et catholique ; pas la Serbie.
A quel moment ces régions ont-elles été unies ? Pour faire simple : au 11ème siècle (plus grande extension de l'empire byzantin) ; entre 1526 et 1713 (par suite de la conquête du royaume de Hongrie par les Ottomans) ; entre 1918 et 1991. Plutôt l'exception que la règle, me semble-t-il ; on remarquera qu'à l'exception de cette dernière période (et encore), l'union a été réalisée par une puissance extérieure.
- Ces différenciations politiques sont essentielles ici (n'en déplaise à Christian, l'Etat est créateur de culture). La Serbie a eu comme modèle politique l'univers absolutiste de Byzance, puis le monde des pachas de Stamboul. La Slovénie et la Croatie ont été plongées dans le monde de l'Ancien régime, c'est-à-dire un roi qui ne peut pas tout se permettre vis-à-vis de ses sujets, la représentation de ceux-ci au sein d'uniuersitates et de corps constitués, la présence d'aristocraties anciennes et raffinées, l'art de la Renaissance et du Baroque, et la communauté de civilisation avec l'Italie, l'Autriche, la Pologne, la France, etc. (je reviens de Grèce ; à Naupacte, il y a une plaque qui rend hommage aux marins croates qui ont combattu dans la Sainte Ligue lors de la bataille de Lépante). Au Parlement de Zagreb, jusqu'au début du 19ème siècle, les débats se faisaient en latin. Au 19ème siècle d'ailleurs, le monde croate et slovène est une partie de l'empire d'Autriche-Hongrie, et fait partie du même monde que celui de Schubert, Sissi, Schnitzler, Zweig, Musil, et pour faire plaisir à Christian, Hayek et von Mises ).
On voit encore ces différences aujourd'hui en parcourant ces pays : la Slovénie, pays ravissant, fait carrément autrichien (les maisons d'avant 1940 sont du même type qu'à Salzbourg, on voit de beaux châteaux - cf. celui de Bled - , des montagnes à chalets, etc.) ; la Croatie de l'intérieur fait Mitteleuropa, tandis que celle des côtes a quelque chose de vénitien.
Il faut reconnaître en passant que les malheureux Serbes ont été sous l'influence dévastatrice du monde ottoman. A la Belle époque, la vie politique à Belgrade est une succession de coups d'Etat et d'assassinats politiques, à l'image de ce qui se passe, au même moment, dans les jardins de Topkapi (pardon aux Turcs pour l'orthographe).
Résumons : la Slovénie et la Croatie font partie - je le répète - de l'Occident latin. La Serbie est marquée par le monde balkanique. Ces différences culturelles, issues d'une histouire politique et religieuse très différenciée, sont majeures et on ne peut pas s'asseoir dessus comme ça. Après tout, les Genevois parlent français et leur différence avec nous n'est "que" religieuse ; est-ce une raison pour les forcer à faire partie de la France ?
Je note en passant, aussi, que les Serbes ne sont pas intervenus militairement au nom d'un idéal d'unité. Ils n'ont pas cherché à restaurer l'intégrité de la Yougoslavie (auquel cas on eût pu parler de guerre civile), mais se sont placés dans une logique purement belgradoise : casser du Croate, puis du Bosniaque, puis du Kosovar, pour les remplacer par des Serbes.
Et d'ailleurs, si le critère linguistique suffit, pourquoi ne pas forcer les Bulgares à faire partie de la Yougoslavie ?
- la Yougoslavie, de ce point de vue, est donc un Etat largement articifiel. Après 1918, il est créé pour récompenser le roi de Serbie d'avoir fait assassiner l'archiduc et d'avoir mené de hauts faits militaires avec l'armée française ; après 1945, il tient par la dictature brutale et astucieuse de Tito qui l'impose à ses compatriotes croates. Un pays qui ne tient que par une poigne impitoyable ne me paraît pas être un modèle de cohésion nationale.
On me dira : l'Allemagne aussi est un Etat artificiel ; c'est exact, mais les Allemands, eux, veulent bien rester ensemble... si les Croates veulent se détacher, pourquoi devrions-nous leur décréter qu'ils n'en ont pas le droit ? qui sommes-nous pour le faire ?
Amicalement
MB