Sur le conflit universitaire
Publié : jeu. 07 mai 2009, 2:23
Avé
Je constate qu'on parle assez peu, ici, du conflit très grave qui agite les universités actuellement. Dans celle où je travaille cette année-ci, qui est, dans ma discipline, d'un niveau internationalement reconnu, cela s'est traduit par des choses tout à fait désastreuses (fermeture ou blocage, par certains étudiants, par décision administrative - nous partageons notre bâtiment principal avec un Rectorat - ou par le fait de personnels Bi-Atoss qui utilisent ce moyen de pression). Le deuxième semestre sera perdu, et quoi que disent certains membres du gouvernement sur "les examens qui seront tenus", il ne faut guère se faire d'illusion. Pour nombre d'étudiants qui galèrent pour pouvoir se payer leur cursus, ou tout simplement pour se rendre à l'Université, c'est une catastrophe.
Avant toute chose, je précise ma position : je suis absolument opposé à la forme que le conflit a prise, qui relève du suicide ; en revanche, une bonne partie des revendications des universités est tout à fait fondée.
Dans le même temps, on en parle peu, c'est peu relayé dans la presse, alors que les enjeux sont importants. Je ne suis pas expert moi-même, il y a des détails techniques nombreux que je ne maîtrise pas. Mais je vais essayer d'en pointer quelques-uns pour info, en partant surtout de point de vue de ma discipline, l'histoire :
1° La "mastérisation" des concours.
Jusqu'à il y a trois ans, un étudiant qui voulait passer un concours de l'enseignement supérieur avait le choix entre deux possibilités : finir sa licence et faire le Capes, ou finir une maîtrise (4 ans) et passer l'Agrégation ; chacun de ces deux concours requérait, en pratique, une année de préparation - non incluse dans le calcul du cursus universitaire, il ne s'agit pas de diplômes - assurée par l'université de rattachement ; souvent aussi, les étudiants ayant fait 4 ans passaient les deux concours en même temps (en histoire, les programmes sont très proches). Cela signifie, toutes années comptées, que l'on avait le Capes au bout de 4 ans d'études et l'Agrégation au bout de 5 ans - dans l'hypothèse, bien sûr, d'une réussite dès le premier coup.
Rappelons que pour les agrégatifs, une année en maîtrise supposait la rédaction d'un mémoire, entre 100 et 200 pages. Autre fait important à insérer : si l'on veut mener une carrière universitaire en histoire, il faut en pratique être agrégé (ce n'est pas obligatoire, mais l'obtention de ce concours permet de passer une sorte de prérecrutement tacitement reconnu par tout le monde). Une fois qu'on a l'agrégation, on pouvait - le plus souvent - se mettre à consacrer un an à rédiger un DEA ; l'année du DEA comptant comme un bac + 5.
Depuis la réforme 3-5-8, cela s'est un peu modifié. L'année de maîtrise est devenue la première année de master (M1), l'année de DEA est devenue la deuxième année de master (M2). A chacune correspond le mémoire dont j'ai parlé plus haut.
Une première difficulté survient ici : celui qui veut passer l'agrégation le fait au terme du deuxième cycle (la préparation, en histoire, est étalée sur 2 ans, ce qui correspond à la rotation du concours), conjointement à la production de mémoires de recherches. On fait donc des mémoires moins bons, et on ne peut se consacrer entièrement à la préparation du concours. Qu'importe, une solution pratique était vite trouvée : après avoir eu l'agrégation, on repiquait une année de M2 pour faire, cette fois-ci, un bon travail de recherche équivalant à l'ancien DEA. Certaines universités - dont la mienne - avaient du reste créé des masters spécialisés de chaque côté, avec possibilité de passage de l'un à l'autre.
L'idée du gouvernement - que je crois être partie d'un bon sentiment - consistait à officialiser la séparation du cursus préparant à la recherche d'une part, du cursus préparant aux concours d'autre part, c'est-à-dire de faire en sorte que les Universités créassent pour de bon des masters séparés. Autrement dit, celui qui avait l'agrégation se consacrerait désormais au seul enseignement secondaire (en ayant dans son CV le bénéfice d'un master compté comme tel), et celui qui suivait un master "recherche" deviendrait plus tard un savant.
Comme j'ai dit plus haut, dans les cas des historiens, cette décision n'a pas de sens ; l'obtention de l'agrégation sert en quelque sorte de label non officiel permettant le recrutement. Les historiens ne sont pas les seuls à être dans ce cas, du reste. Mais de plus, il y a une bêtise qui provient de ce que l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, du point de vue de l'enseignant lui-même, jouent souvent un rôle complémentaire (à titre perso, je confirme : après avoir battu des marmots de Zep pendant un an, on est bien meilleur devant des étudiants).
Les problèmes techniques que j'ai cités ici auraient pu être résolus, finalement, avec un peu de concertation et de réflexion communes. Or c'est là que sont intervenus d'autres point beaucoup plus litigieux :
- d'abord, le gouvernement a demandé aux Universités de préparer les maquettes de master pour un délai beaucoup trop court d'un simple point de vue de compétence technique ;
- ensuite, il y a des erreurs techniques, que je ne serais pas capable d'expliciter ; les textes ont été visiblement bâclés, pour faire le plus vite possible (échéance des élections européennes pour Mme Pécresse ? je ne sais).
- de plus, la nature même des concours a été modifiée. Précisons que jusqu'à présent, un certifié ou un agrégé venant d'être reçus passaient une année de stage, payée échelon 1, consistant à prendre en charge des classes en effectuant un service partiel, et à compléter ce service en assistant à des formations à l'IUFM. Ce type d'établissement - Dieu merci - a été supprimé, mais on réfléchit, justement, à la manière d'occuper l'année de stage en question. Désormais, il ne s'agirait plus de concours classiques permettant l'entrée immédiate des lauréats dans la fonction publique (avec une année de stage rémunéré pour se former), mais de concours créant des "listes d'aptitude", sans garantie d'embauche finale, avec des stages dont les modalités techniques et financières ne sont pas du tout claires. Je ne suis pas très au fait des procédures de recrutement qui seraient suivies, en revanche. En tout cas, cela permettrait au Ministère de faire des économies sur l'année de stage, qu'on ne serait plus obligé de payer en suivant la grille normale du poste.
- enfin, il y a un problème d'exclusivisme entre plusieurs masters qui seront censés être des voies très différenciées. L'obtention d'un concours sert en quelque sorte de filet à un jeune savant, pour le cas où il ne trouverait pas tout de suite de poste dans l'université (ce qui va arriver de plus en plus souvent, avec les restrictions budgétaires) : il aurait, du moins, un endroit où enseigner et gagner sa croûte. Si l'on sépare les cursus, beaucoup d'étudiants vont déserter les masters recherche ; il y aura donc moins de jeunes doctorants, et - voyant cela - les autorités ministérielles en tireront prétexte pour diminuer les crédits de recherche. Nulle parano de ma part : c'est ainsi que cela se passe pour toutes les administrations.
De même, il n'est pas certain que l'on ne veuille pas faire des masters séparant les concours eux-mêmes (Capes et Agrégation). Or beaucoup d'étudiants, par sécurité, préparaient les deux : le Capes est réputé moins difficile. Sauf que, s'il n'est pas possible de préparer les deux, les étudiants déserteront le master Agrégation, et se dirigeront seulement vers le master Capes ; gros bénéfice pour le Ministère, puisque les postes d'agrégés sont nettement mieux payés que ceux des certifiés. On pourra donc en supprimer, voire - à la fin - supprimer le concours.
On le voit : ce qui a beaucoup agacé, c'est que ces projets ont été faits dans la précipitation, comme je l'ai dit, mais surtout dans un contexte d'économies (suppression de postes, pire encore : dans le cours même de l'année de préparation des concours). Je ne suis pas hostile aux mesures de saine gestion, mais il est vraiment dommage de bouleverser tout l'édifice, sans réelle maîtrise technique, sans aucune finition, juste pour faire des économies.
Pour ne pas alourdir l'exposé, je fais la suite dans un post suivant.
MB
Je constate qu'on parle assez peu, ici, du conflit très grave qui agite les universités actuellement. Dans celle où je travaille cette année-ci, qui est, dans ma discipline, d'un niveau internationalement reconnu, cela s'est traduit par des choses tout à fait désastreuses (fermeture ou blocage, par certains étudiants, par décision administrative - nous partageons notre bâtiment principal avec un Rectorat - ou par le fait de personnels Bi-Atoss qui utilisent ce moyen de pression). Le deuxième semestre sera perdu, et quoi que disent certains membres du gouvernement sur "les examens qui seront tenus", il ne faut guère se faire d'illusion. Pour nombre d'étudiants qui galèrent pour pouvoir se payer leur cursus, ou tout simplement pour se rendre à l'Université, c'est une catastrophe.
Avant toute chose, je précise ma position : je suis absolument opposé à la forme que le conflit a prise, qui relève du suicide ; en revanche, une bonne partie des revendications des universités est tout à fait fondée.
Dans le même temps, on en parle peu, c'est peu relayé dans la presse, alors que les enjeux sont importants. Je ne suis pas expert moi-même, il y a des détails techniques nombreux que je ne maîtrise pas. Mais je vais essayer d'en pointer quelques-uns pour info, en partant surtout de point de vue de ma discipline, l'histoire :
1° La "mastérisation" des concours.
Jusqu'à il y a trois ans, un étudiant qui voulait passer un concours de l'enseignement supérieur avait le choix entre deux possibilités : finir sa licence et faire le Capes, ou finir une maîtrise (4 ans) et passer l'Agrégation ; chacun de ces deux concours requérait, en pratique, une année de préparation - non incluse dans le calcul du cursus universitaire, il ne s'agit pas de diplômes - assurée par l'université de rattachement ; souvent aussi, les étudiants ayant fait 4 ans passaient les deux concours en même temps (en histoire, les programmes sont très proches). Cela signifie, toutes années comptées, que l'on avait le Capes au bout de 4 ans d'études et l'Agrégation au bout de 5 ans - dans l'hypothèse, bien sûr, d'une réussite dès le premier coup.
Rappelons que pour les agrégatifs, une année en maîtrise supposait la rédaction d'un mémoire, entre 100 et 200 pages. Autre fait important à insérer : si l'on veut mener une carrière universitaire en histoire, il faut en pratique être agrégé (ce n'est pas obligatoire, mais l'obtention de ce concours permet de passer une sorte de prérecrutement tacitement reconnu par tout le monde). Une fois qu'on a l'agrégation, on pouvait - le plus souvent - se mettre à consacrer un an à rédiger un DEA ; l'année du DEA comptant comme un bac + 5.
Depuis la réforme 3-5-8, cela s'est un peu modifié. L'année de maîtrise est devenue la première année de master (M1), l'année de DEA est devenue la deuxième année de master (M2). A chacune correspond le mémoire dont j'ai parlé plus haut.
Une première difficulté survient ici : celui qui veut passer l'agrégation le fait au terme du deuxième cycle (la préparation, en histoire, est étalée sur 2 ans, ce qui correspond à la rotation du concours), conjointement à la production de mémoires de recherches. On fait donc des mémoires moins bons, et on ne peut se consacrer entièrement à la préparation du concours. Qu'importe, une solution pratique était vite trouvée : après avoir eu l'agrégation, on repiquait une année de M2 pour faire, cette fois-ci, un bon travail de recherche équivalant à l'ancien DEA. Certaines universités - dont la mienne - avaient du reste créé des masters spécialisés de chaque côté, avec possibilité de passage de l'un à l'autre.
L'idée du gouvernement - que je crois être partie d'un bon sentiment - consistait à officialiser la séparation du cursus préparant à la recherche d'une part, du cursus préparant aux concours d'autre part, c'est-à-dire de faire en sorte que les Universités créassent pour de bon des masters séparés. Autrement dit, celui qui avait l'agrégation se consacrerait désormais au seul enseignement secondaire (en ayant dans son CV le bénéfice d'un master compté comme tel), et celui qui suivait un master "recherche" deviendrait plus tard un savant.
Comme j'ai dit plus haut, dans les cas des historiens, cette décision n'a pas de sens ; l'obtention de l'agrégation sert en quelque sorte de label non officiel permettant le recrutement. Les historiens ne sont pas les seuls à être dans ce cas, du reste. Mais de plus, il y a une bêtise qui provient de ce que l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, du point de vue de l'enseignant lui-même, jouent souvent un rôle complémentaire (à titre perso, je confirme : après avoir battu des marmots de Zep pendant un an, on est bien meilleur devant des étudiants).
Les problèmes techniques que j'ai cités ici auraient pu être résolus, finalement, avec un peu de concertation et de réflexion communes. Or c'est là que sont intervenus d'autres point beaucoup plus litigieux :
- d'abord, le gouvernement a demandé aux Universités de préparer les maquettes de master pour un délai beaucoup trop court d'un simple point de vue de compétence technique ;
- ensuite, il y a des erreurs techniques, que je ne serais pas capable d'expliciter ; les textes ont été visiblement bâclés, pour faire le plus vite possible (échéance des élections européennes pour Mme Pécresse ? je ne sais).
- de plus, la nature même des concours a été modifiée. Précisons que jusqu'à présent, un certifié ou un agrégé venant d'être reçus passaient une année de stage, payée échelon 1, consistant à prendre en charge des classes en effectuant un service partiel, et à compléter ce service en assistant à des formations à l'IUFM. Ce type d'établissement - Dieu merci - a été supprimé, mais on réfléchit, justement, à la manière d'occuper l'année de stage en question. Désormais, il ne s'agirait plus de concours classiques permettant l'entrée immédiate des lauréats dans la fonction publique (avec une année de stage rémunéré pour se former), mais de concours créant des "listes d'aptitude", sans garantie d'embauche finale, avec des stages dont les modalités techniques et financières ne sont pas du tout claires. Je ne suis pas très au fait des procédures de recrutement qui seraient suivies, en revanche. En tout cas, cela permettrait au Ministère de faire des économies sur l'année de stage, qu'on ne serait plus obligé de payer en suivant la grille normale du poste.
- enfin, il y a un problème d'exclusivisme entre plusieurs masters qui seront censés être des voies très différenciées. L'obtention d'un concours sert en quelque sorte de filet à un jeune savant, pour le cas où il ne trouverait pas tout de suite de poste dans l'université (ce qui va arriver de plus en plus souvent, avec les restrictions budgétaires) : il aurait, du moins, un endroit où enseigner et gagner sa croûte. Si l'on sépare les cursus, beaucoup d'étudiants vont déserter les masters recherche ; il y aura donc moins de jeunes doctorants, et - voyant cela - les autorités ministérielles en tireront prétexte pour diminuer les crédits de recherche. Nulle parano de ma part : c'est ainsi que cela se passe pour toutes les administrations.
De même, il n'est pas certain que l'on ne veuille pas faire des masters séparant les concours eux-mêmes (Capes et Agrégation). Or beaucoup d'étudiants, par sécurité, préparaient les deux : le Capes est réputé moins difficile. Sauf que, s'il n'est pas possible de préparer les deux, les étudiants déserteront le master Agrégation, et se dirigeront seulement vers le master Capes ; gros bénéfice pour le Ministère, puisque les postes d'agrégés sont nettement mieux payés que ceux des certifiés. On pourra donc en supprimer, voire - à la fin - supprimer le concours.
On le voit : ce qui a beaucoup agacé, c'est que ces projets ont été faits dans la précipitation, comme je l'ai dit, mais surtout dans un contexte d'économies (suppression de postes, pire encore : dans le cours même de l'année de préparation des concours). Je ne suis pas hostile aux mesures de saine gestion, mais il est vraiment dommage de bouleverser tout l'édifice, sans réelle maîtrise technique, sans aucune finition, juste pour faire des économies.
Pour ne pas alourdir l'exposé, je fais la suite dans un post suivant.
MB