par Cinci » mar. 14 sept. 2010, 3:25
Luis écrit :
« ... le prêtre répète ces paroles prononcées par le Christ lors de la Cène : "Vous ferez cela en mémoire de moi." Mais, si le Seigneur vient vraiment lors de l'Eucharistie, alors on ne prend pas part à une fête qui se fait en mémoire de Lui, mais bien une fête qui se fait en Sa présence ! J'imagine que c'est un argument utilisé par les protestants pour disqualifier la transsubstantiation et c'est une bonne remarque à vrai dire. Quelle est la réponse catholique à cette remarque ? Pourquoi le Seigneur nous a-t-il dit de faire cela "en mémoire de Lui" ? »
Merci beaucoup pour la question. Parce que je lisais justement il y a quelques jours, et ça tombe à pic :
« ... l'expression en mémoire de moi traduit le grec
eis tèn emèn anamnèsin. Le substantif utilisé n'est pas
mneia (mention, anniversaire), ni
mnèma ou
mnèmeion (emblème, monument commémoratif, tombeau), ni
mnèmè (faculté de la mémoire, souvenir de type psychologique), mais
anamnèsis : acte de rappeler à la mémoire, action qui fait se souvenir. En conséquence, il convient d'éviter pour l'eucharistie le terme ''mémorial'' qui dit non l'action en train de se faire, mais l'action déjà effectuée (la relation écrite de ses souvenirs ou quelque monument) Et, du fait que la préposition
eis dans la formule d'anamnèse suggère un mouvement, il serait préférable de traduire en réalité «
Faites cela pour faire mémoire de moi ».
[...]
Il convient de confronter la formule de la Cène avec le souvenir
[par contraste, on va voir], que Jésus déclare devoir durer, du geste de la femme qui a procédé à l'onction de Béthanie.
- Partout où sera proclamé l'Évangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d'elle (eis mnèmosynèn), ce qu'elle a fait (Mc 14,9)
Ce souvenir veut commémorer un acte précis : celui de la femme qui a oint par avance le corps de Jésus.
On voit donc poindre un différence de sens. Il est question de poser un acte avec la Cène, en guise de comparaison de se souvenir de manière purement psychologique mais alors quant au rappel d'une action ancienne ayant été posée par une femme. Le terme est différent. L'acte passé de la femme n'est pas ce que fait Jésus. Pas la même portée. Si l'action de la femme fut mémorable, il ne s'agit pas de la mémoire dont il est question quand on parlera de Jésus avec la Cène.
À la Cène, il s'agit d'un acte mais non pas seulement ponctuel : il récapitule toute l'existence de Jésus. Par son corps et son sang, le Christ signifie le mystère de sa mort; par l'annonce du salut de la multitude, il en indique le fruit universel; et puisqu'il s'agit de la personne proprement dite, il faut aussi sous-entendre tout ce qui a conduit Jésus à accueillir la croix, à savoir sa mission vécue dans la fidélité à Dieu et aux hommes, jusqu'au bout; enfin l'invitation à manger et à boire signifie que Jésus veut impliquer les disciples dans son destin propre, par une assimilation et même par une transformation en lui.
Alors se comprend mieux le sens de l'action liturgique demandée par Jésus. Elle nous rend présent non pas proprement au dernier repas de Jésus, mais à ce qu'il signifiait : la vie communiquée aux disciples par Jésus mourant en croix. Par son corps et par son sang, Jésus récapitule le don de son existence entière, sa constante fidélité. L'action liturgique nous rend présents à l'annonce de la mort qu'elle signifie.
Jésus établit une relation entre deux actions. L'une est celle que lui-même accomplit en s'offrant pour la multitude durant le repas fraternel partagé à la veille de souffrir. L'autre action est celle de ses disciples dans leurs assemblées futurs [...] en vertu de la relation que Jésus établit entre elles, l'action des disciples n'a de sens qu'en fonction de la sienne, elle doit même s'y identifier en profondeur. Comment faire pour que, malgré l'usure du temps et malgré la distance, le passé continue à agir vraiment dans le présent ? C'est que l'événement pascal n'est pas englouti dans le temps, il le domine. Le peuple que cet événement a constitué se rend présent à l'acte fondateur de sa propre existence : l'accueil par le Père du sacrifice de Jésus à la croix. Le repas du Seigneur est en réalité une fête par laquelle l'Église renouvelle son appartenance au Ressuscité et, en lui, au Dieu Sauveur.
[...]
Ce n'est pas Dieu qui est invité à se souvenir, mais l'homme qui doit lutter contre sa tendance à oublier l'acte fondateur. En activant la mémoire de Jésus, l'homme est invité à s'assimiler à lui et ainsi à laisser s'exprimer son action, sa présence. Par là, il est clair que nous sommes éloignés de toute conception subjective de la mémoire, du type de la commémoration d'un défunt. L'action eucharistique ne constitue pas un monument à ériger auprès de Dieu; elle est actualisation de
l'événement Jésus. Le «jour » est un jour qui, aujourd'hui encore, est jour pour moi : action de grâces à jamais, saisie de l'éternel dans le temps, ouverture à ma véritable destinée.
[...]
... les expédients destinés à raviver la mémoire de l'homme demeurent sans effets tant que Dieu ne prend pas lui-même les choses en main [...] L'Esprit Saint est la mémoire vivante de l'Église : telle est la fonction de l'épiclèse dans la messe : elle rappelle activement, elle opère la présence de l'Esprit qui consacre. Ce n'est donc pas proprement une action de l'homme qui le rend présent à Jésus [...] c'est Dieu même et par son Esprit. Et il se produit non pas un face à face, mais une parfaite synergie.
Par le commandement de faire mémoire de Jésus, l'Église est sollicitée d'atteindre son point d'origine : telle est la fonction de la mémoire, avec cette particularité qu'en Jésus elle atteint « Dieu à l'oeuvre ». En Jésus, l'Église trouve le sens de son existence même et se dispose à laisser Dieu et Jésus agir à travers elle.
Enfin, pour mieux accueillir le mystère d'un acte passé qui a son efficace tout au long des siècles, proposons une analogie symbolique. Nous redisons chaque matin que « le soleil se lève », alors que nous savons fort bien que le soleil ne se lève pas, mais que c'est la terre qui se rend présente chaque matin au soleil, centre son système d'existence. Ainsi, en va-t-il de l'acte de Jésus se sacrifiant pour tous les hommes. Désormais il est le centre du ''système chrétien'', en ce sens qu'il est celui dont tous dépendent et de qui tous reçoivent la vie. Chaque matin, je dis que j'actualise cet acte, que je le rends présent, mais je sais fort bien que c'est l'inverse qui, seul, est vrai. Chaque matin je me rends présent à l'unique sacrifice de Jésus qui, tout en demeurant un acte temporel du passé, a une dimension supratemporelle et me permet de me rendre présent à lui à travers l'épaisseur de ce temps qui, pour moi, s'écoule sans cesse et sans pitié. Or ce temps acquiert ainsi non seulement sa profondeur d'éternité, mais aussi un dynamisme qui, solidement ancré dans l'acte sauveur de Dieu, m'ouvre à la réconciliation.»
Xavier Léon Dufour,
Le pain de la vie, Paris, Éditions du Seuil, 2005, 177 p.
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Rouge = note de cinci
Luis écrit :
[quote] « ... le prêtre répète ces paroles prononcées par le Christ lors de la Cène : "Vous ferez cela en mémoire de moi." Mais, si le Seigneur vient vraiment lors de l'Eucharistie, alors on ne prend pas part à une fête qui se fait en mémoire de Lui, mais bien une fête qui se fait en Sa présence ! J'imagine que c'est un argument utilisé par les protestants pour disqualifier la transsubstantiation et c'est une bonne remarque à vrai dire. Quelle est la réponse catholique à cette remarque ? [b]Pourquoi le Seigneur nous a-t-il dit de faire cela "en mémoire de Lui" ? »[/b][/quote]
[color=#FF0000]Merci beaucoup pour la question. Parce que je lisais justement il y a quelques jours, et ça tombe à pic : [/color]
« ... l'expression en mémoire de moi traduit le grec [i]eis tèn emèn anamnèsin[/i]. Le substantif utilisé n'est pas [i]mneia[/i] (mention, anniversaire), ni [i]mnèma[/i] ou [i]mnèmeion[/i] (emblème, monument commémoratif, tombeau), ni [i]mnèmè[/i] (faculté de la mémoire, souvenir de type psychologique), mais [b]anamnèsis[/b] : acte de rappeler à la mémoire, action qui fait se souvenir. En conséquence, il convient d'éviter pour l'eucharistie le terme ''mémorial'' qui dit non l'action en train de se faire, mais l'action déjà effectuée (la relation écrite de ses souvenirs ou quelque monument) Et, du fait que la préposition [i]eis[/i] dans la formule d'anamnèse suggère un mouvement, il serait préférable de traduire en réalité « [b]Faites cela[/b] pour faire mémoire de moi ».
[...]
Il convient de confronter la formule de la Cène avec le souvenir [color=#FF0000][par contraste, on va voir][/color], que Jésus déclare devoir durer, du geste de la femme qui a procédé à l'onction de Béthanie.
[color=#004080][list]Partout où sera proclamé l'Évangile dans le monde entier, on racontera aussi, en souvenir d'elle ([i]eis mnèmosynèn[/i]), ce qu'elle a fait [b](Mc 14,9)[/b][/list][/color]
Ce souvenir veut commémorer un acte précis : celui de la femme qui a oint par avance le corps de Jésus.
[size=85][color=#FF0000]On voit donc poindre un différence de sens. Il est question de poser un acte avec la Cène, en guise de comparaison de se souvenir de manière purement psychologique mais alors [i]quant au rappel d'une action ancienne ayant été posée par une femme[/i]. Le terme est différent. L'acte passé de la femme n'est pas ce que fait Jésus. Pas la même portée. Si l'action de la femme fut mémorable, il ne s'agit pas de la mémoire dont il est question quand on parlera de Jésus avec la Cène. [/color][/size]
À la Cène, il s'agit d'un acte mais non pas seulement ponctuel : il récapitule toute l'existence de Jésus. Par son corps et son sang, le Christ signifie le mystère de sa mort; par l'annonce du salut de la multitude, il en indique le fruit universel; et puisqu'il s'agit de la personne proprement dite, il faut aussi sous-entendre tout ce qui a conduit Jésus à accueillir la croix, à savoir sa mission vécue dans la fidélité à Dieu et aux hommes, jusqu'au bout; enfin l'invitation à manger et à boire signifie que Jésus veut impliquer les disciples dans son destin propre, par une assimilation et même par une transformation en lui.
Alors se comprend mieux le sens de l'action liturgique demandée par Jésus. Elle nous rend présent non pas proprement au dernier repas de Jésus, mais à ce qu'il signifiait : la vie communiquée aux disciples par Jésus mourant en croix. Par son corps et par son sang, Jésus récapitule le don de son existence entière, sa constante fidélité. L'action liturgique nous rend présents à l'annonce de la mort qu'elle signifie.
Jésus établit une relation entre deux actions. L'une est celle que lui-même accomplit en s'offrant pour la multitude durant le repas fraternel partagé à la veille de souffrir. L'autre action est celle de ses disciples dans leurs assemblées futurs [...] en vertu de la relation que Jésus établit entre elles, l'action des disciples n'a de sens qu'en fonction de la sienne, elle doit même s'y identifier en profondeur. Comment faire pour que, malgré l'usure du temps et malgré la distance, le passé continue à agir vraiment dans le présent ? C'est que l'événement pascal n'est pas englouti dans le temps, il le domine. Le peuple que cet événement a constitué se rend présent à l'acte fondateur de sa propre existence : l'accueil par le Père du sacrifice de Jésus à la croix. Le repas du Seigneur est en réalité une fête par laquelle l'Église renouvelle son appartenance au Ressuscité et, en lui, au Dieu Sauveur.
[...]
Ce n'est pas Dieu qui est invité à se souvenir, mais l'homme qui doit lutter contre sa tendance à oublier l'acte fondateur. En activant la mémoire de Jésus, l'homme est invité à s'assimiler à lui et ainsi à laisser s'exprimer son action, sa présence. Par là, il est clair que nous sommes éloignés de toute conception subjective de la mémoire, du type de la commémoration d'un défunt. L'action eucharistique ne constitue pas un monument à ériger auprès de Dieu; elle est actualisation de [u]l'événement Jésus[/u]. Le «jour » est un jour qui, aujourd'hui encore, est jour pour moi : action de grâces à jamais, saisie de l'éternel dans le temps, ouverture à ma véritable destinée.
[...]
... les expédients destinés à raviver la mémoire de l'homme demeurent sans effets tant que Dieu ne prend pas lui-même les choses en main [...] L'Esprit Saint est la mémoire vivante de l'Église : telle est la fonction de l'épiclèse dans la messe : elle rappelle activement, elle opère la présence de l'Esprit qui consacre. Ce n'est donc pas proprement une action de l'homme qui le rend présent à Jésus [...] c'est Dieu même et par son Esprit. Et il se produit non pas un face à face, mais une parfaite synergie.
Par le commandement de faire mémoire de Jésus, l'Église est sollicitée d'atteindre son point d'origine : telle est la fonction de la mémoire, avec cette particularité qu'en Jésus elle atteint « Dieu à l'oeuvre ». En Jésus, l'Église trouve le sens de son existence même et se dispose à laisser Dieu et Jésus agir à travers elle.
Enfin, pour mieux accueillir le mystère d'un acte passé qui a son efficace tout au long des siècles, proposons une analogie symbolique. Nous redisons chaque matin que « le soleil se lève », alors que nous savons fort bien que le soleil ne se lève pas, mais que c'est la terre qui se rend présente chaque matin au soleil, centre son système d'existence. Ainsi, en va-t-il de l'acte de Jésus se sacrifiant pour tous les hommes. Désormais il est le centre du ''système chrétien'', en ce sens qu'il est celui dont tous dépendent et de qui tous reçoivent la vie. Chaque matin, je dis que j'actualise cet acte, que je le rends présent, mais je sais fort bien que c'est l'inverse qui, seul, est vrai. Chaque matin je me rends présent à l'unique sacrifice de Jésus qui, tout en demeurant un acte temporel du passé, a une dimension supratemporelle et me permet de me rendre présent à lui à travers l'épaisseur de ce temps qui, pour moi, s'écoule sans cesse et sans pitié. Or ce temps acquiert ainsi non seulement sa profondeur d'éternité, mais aussi un dynamisme qui, solidement ancré dans l'acte sauveur de Dieu, m'ouvre à la réconciliation.»
Xavier Léon Dufour, [i]Le pain de la vie[/i], Paris, Éditions du Seuil, 2005, 177 p.
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[size=85]Rouge = note de cinci[/size]