Les mensonges de l'universalisme
Chapitre 8
Trois mensonges accompagnent l'assaut contre les frontières. Je les appelle les «mensonges de l'universalisme». Ils sont
sytématiquement répétés pour défendre les projets supranationaux et multiculturels. Le premier d'entre eux prétend que les
deux guerres mondiales nous ont appris que le nationalisme conduit de manière inévitable à la guerre et que les projets
supranationaux - universalistes - transcendent ces tendances dangereuses et sont porteurs de paix. L'idée est que le
caractère belliqueux de l'homme reviendrait dangereusement à la surface dans le cadre des démocraties nationales. Et qu'il
faut par conséquent les endiguer.
Le deuxième mensonge prétend que la société universelle fondée sur des principes abstraits de justice qui font consensus
pourrait se matérialiser. Au moins depuis les Lumières, cette idée a été à la mode dans les rangs des philosophes
politiques, et tous ceux qui y adhèrent aspirent à vaincre les spécificités des différentes cultures et à mettre en place
un gouvernement mondial qui pourrait rendre obsolètes les arrangements nationaux arbitraires.
Le troisième mensonge renvoie à l'idée que les loyautés politiques ne sont pas exclusives et que la détention de différents
passeports n'est absolument pas une donnée problématique. De même, il ne serait pas gênant de se sentir loyal vis à vis de
plusieurs États, ou de n'avoir aucun attachement particulier à son pays. Il faudrait plutôt entretenir des rapports
d'allégeance à différents sous-groupes voire à des communautés virtuelles qui peuvent passer outre les frontières, comme le
soutien la philosophie du multiculturalisme.
Ces mensonges de l'universalisme, servant à légitimer les attaques contre les frontières, sont généralement exposés par des
partisans du supranationalisme ou du multiculturalisme. Ce chapitre cherche à démontrer leurs erreurs, en commenàcant par la première d'entre elles : l'argument selon lequel le nationalisme aboutit forcément à la guerre.
L'une des thématiques principales de la seconde moitié du XXe siècle est sans doute résumée par la formule «Nie wieder
krieg» le refus de voir réapparaître un jour l'hécatombe et la destruction qu'entraînèrent les deux guerres mondiales. Le
nationalisme fut accusé de manière générale d'être l'une des causes principales de ces guerres et il est donc peu étonant
que nombre d'intellectuels européens aient adoptés une approche méfiante à l'encontre de la souveraineté nationale.
L'État-nation semble avoir produit le nationalisme qui fut lui-même à l'origine de la guerre, de la destruction et de la
Shoah. Le philosophe
Karl Jaspers écrivit en 1951 que la «grande nation allemande avait pour tâche de nier la nationalité». Ne saisissant manifestement pas la contradiction évidente de son propos, il estimait que
- «L'histoire de l'État-nation allemand est achevée. En tant que grande nation, nous ne pouvons plus faire autre chose pour nous et le monde : nous devons faire comprendre aux gens que l'idée de l'État-nation est synonyme de désastre pour l'Europe et pour tous les autres continents». Il concluait ainsi :«L'idée de l'État-nation est à l'heure actuelle, dans une large mesure, une force destructrice dans le monde. Nous devons mettre à jour ses racines et la détruire.» (K.Jaspers, Liberté et réunification,
1962)
Sa perspective a été largement partagée par les élites européennes et l'est encore à ce jour.
François Mitterand reçut des
applaudissements nourrit lorsqu'il déclara en 1995 que «le nationalisme c'est la guerre».(discours du 17 janvier 1995 au
Parlement européen)
Dix ans plus tard,
Tony Blair affirmait devant le parlement européen que si l'Europe cessait de s'étendre et se limitait
aux membres qui partageaient un héritage commun (en excluant par exemple la Turquie), elle deviendrait «plus étriquée et
refermée sur elle-même» et plongerait dans un «nationalisme et une xénophobie passéiste». (discours du 23 juin 2005) Le
nationalisme était identifié comme le problème a fait remarqué le journaliste britannique Douglas Murray, «et parce que la
nation était à l'origine du nationalisme, elle devait être elle-même la soure du problème». (D. Murray,
Neoconservatism :
Why We Need It, Londres, Social Affairs Unit, 2005, p. 178)
L'ancien président du Parlement européen (1994-1997), l'Allemand
Klaus Hänsch, se plaçait dans cette perspective lorsqu'il
déclara : «Un État ne doit plus jamais être souverain de manière à pouvoir décider librement de faire la guerre ou la
paix». (Frankfurter Allgemeine Zeitung, 16 octobre 1995) Voilà une attaque claire contre la souveraineté, elle-même
extrêmement caractéristique de l'idée supranationale, qui ne cherche pas à créer une nouvelle entité souveraine, mais,
comme je l'ai expliqué, à nier précisément le concept de souveraineté (et donc de l'État moderne).
Au moment du soixantième anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale, la commissaire européenne
Margot Wallstrôm chercha à persuader les gens de voter en faveur du
traité constitutionnel européen, soutenant que les responsables politiques qui refusent de mettre en commun la souveraineté nationale prennent le risque de faire revenir les horreurs nazies des années 1930 et 1940. Dans son discours, qui ne se tenait pas par hasard sur le site de l'ancien camp de
concentration de Theresienstadt, en république tchèque, elle tenait responsable de la Seconde Guerre mondiale «
l'orgueil et
la rapacité nationaliste [...]» («Vote for EU Constitution or Risk New Holocaust, Says Brussels»,
Daily Telegraph, 9 mai
2005)
Deux ans plus tard, en 2007, alors que l'Union européenne célébrait son cinquantième anniversaire, le mot d'ordre était
«L'union européenne : cinquante ans de paix», suggérant qu'il existait un lien causal entre les deux.
[...]
Mais existe-t-il un véritable lien entre la Seconde Guerre mondiale et le nationalisme ? En quoi l'Union européenne - et
d'autres projets supranationaux - peut-elle être créditée d'avoir établi une paix durable depuis 1945 ? D'ailleurs, le
nazisme était-il lui-même une forme de nationalisme ? Bien que cette assertion soit généralement défendue, elle n'en
demeure pas moins extrêmement controversée.