par Cinci » lun. 01 févr. 2016, 2:47
Maintenant, quand on pense aux adversaires de Jésus, j'aime bien la présentation qu'André Myre en fait. C'est assez vivant, Ça commence avec le Baptiste déjà.
Ici :
«Comme il se doit, la première scène donne le ton à tout le livre des signes.
Voici donc le témoignage de Jean, lorsque les Judéens lui envoient de Jérusalem des prêtres et des lévites pour l'interroger.
- - Tu es qui, toi?
- Le messie, ce n'est pas moi, reconnaît-il honnêtement.
- Qui donc alors? Es-tu Élie?
- Non.
- Es-tu le contestataire?
- Non plus.
- Mais tu es qui? Parle, que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont délégués. Qui donc prétends-tu être?
- «Moi, je suis une voix qui s'amplifie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur», c'est bien ce qu'a dit Isaïe, le contestatiare.
Dès le début, la tonalité du texte est celle de l'hostilité. Le lecteur ou la lectrice doit présumer que Jean a exercé son rôle depuis un certain temps, puisque les autorités sont déjà inquiètes. La scène suivante montre que Jean s'occupe d'«immersion dans l'eau», et donc de purification. Em Mc 1,5, il est dit que cette immersion devait être le signe d'un retournement complet sur soi, pour que soit rectifiés les égarements des gens. Selon Luc, elle était le signe qu'on s'engageait à partager ses biens, à s'aligner sur la justice et donc à s'Interdire toute violence (Lc 3,10-14) C'est là le fond de scène de l'inquiétude des dirigeants. Un non-officiel se mêle de juger ce qui est bien ou mal, permis ou pas, et d'inciter les gens à suivre leur propre chemin, indépendamment de l'avis de ceux qui ont été choisis par Dieu pour conduire les autres. Les autorités décident d'enquêter.
Dès le début, l'évangéliste fait intervenir les Judéens ... de Jérusalem. Un mot sur ces Judéens. Dans l'évangile de Jean, il ne s'agit pas de personnage que l'on peut nommer, qui existe vraiment. Les Judéens, c'est l'opposition à l'état pur, le système en soi. Ils prennent toutes sortes de couleurs, peuvent même se révéler bienveillants quand ils se sentent en sécurité, mais se montrent sans pitié dés qu'ils sont défiés. Le système ne tolère pas la contradiction. A mesure que se déroule le livre des signes, il faudra faire attention à leurs façons de se comporter, car il s'agit de gens fort dangereux, qui sont de tous les temps. Ici, l'évangéliste commence à les décrire. Ils sont de Judée, bien sûr, de Jérusalem en particulier. Vus de Galilée, ils sont ceux qui veulent imposer leurs façons de faire, rites et coutumes, à une région qui avait d'autres traditions que les leurs. Ils sont de Judée, de Jérusalem, mais surtout du Temple. Je me permets de citer dès maintenant une parole tirée de la fin du livre, elle concerne la Cour suprême et vise Jésus :
- Si on le laisse faire, tous vont se mettre à lui faire confiance,
ce qui provoquera la venue des Romains avec la destruction
du Temple et de la nation.
C'est une parole typique du système. Dans l'évangile, elle est dite de Jésus, mais on peut la projeter dans la tête des Judéens, dont parle 1,19, quand ils envoient des prêtres et des lévites interroger Jean. Le système se sent menacé, et il fait enquêter des experts en purification (les prêtres), accompagnés de la police du Temple (les lévites). Il n'y a pas de chance à prendre.
Dans la traduction, j'ai essayé de rendre le ton agressif de la confrontation : «Tu es qui, toi?», au sens de «Tu te prends pour qui?» Les officiels ne sont pas venus poser de gentilles questions. Ils ont l'intention de débusquer un imposteur. Qui n'est pas des leurs n'a pas le droit à la parole. La raison d'être de la dispute est donc l'identité du Baptiste.
A l'époque, un être humain s'explique à partir de sa parenté, son histoire. Pour vivre correctement, il faut être intégré harmonieusement à sa famille, ayant un travail qui soit dans la droite ligne de celui de son père, fréquentant des gens de son milieu, ayant une conjointe choisie par ses parents. Chacun trouve ainsi la place qui lui convient dans la société et se trouve identifié par le milieu qui lui donne sens. Dans un tel contexte, l'individu isolé n'existe pas et n'a aucune reconnaissance. Or, selon les Judéens, Jean a contrevenu aux normes qui régissent la conduite sociale. La question se pose donc : Pour qui se prend-il?
L'échange, qui développe la question de départ, se fait en trois temps. Jean répond chaque fois sur le mode de la négation : il n'est pas le messie, il n'est pas Élie, il n'est pas le contestataire (prophète) des derniers temps. Il y a beaucoup d'histoires là-dessus, beaucoup de discussions, j'en donne les grandes lignes. Jean fut un véritable prophète, qui a contesté par le fond le système injuste qui régnait à son époque, et il a annoncé le jugement dévastateur du «fils de l'homme» qui allait venir mettre de l'ordre dans tout ça. C'était lui, le Juge de la fin qui s'en venait après Jean. [...]
Si Jean n'est pas le prophète des derniers temps, ni le messie, qui est-il donc? Les émissaires des Judéens ont des comptes à rendre, il leur faut donner une réponse. Celui-ci est une voix, qui remplit le désert, et exige que le chemin de Dieu soit préparé. Il faut lire cette réponse de Jean en lien avec le verset du début. Le système, centré à Jérusalem et au Temple, se sent menacé par quelqu'un qui n'en fait pas partie. «Tu es qui?» pour parler comme tu fais? La réponse vient du désert. Le désert est à la périphérie de la société, le désert est marginal par rapport au pouvoir, c'est au désert que se réunissent ceux qui rêvent à un autre monde. La réponse de Jean, c'est qu'il est une voix qui se fait entendre en dehors du système, là oû se prépare le chemin du Seigneur. Ce chemin, c'est la façon humaine de vivre, ce que tout l'évangile va développer. Mais, dès le début, il est dit que ce chemin ne se découvre qu'au désert, et que le système l'ignore.
Parmi les envoyés, il y a des Séparés, qui l'interrogent à leur tour.
- - Pourquoi faire l'immersion, alors, si tu n'es ni le messie, ni Élie,
ni le contestataire?
- Moi, leur répond Jean, je fais l'immersion dans l'eau. Parmi vous,
il y a quelqu'un que vous n'aimez pas. Lui, il vient après moi, et je
ne suis pas digne de délacer ses sandales.
Cela se passa à Béthanie, de l'autre côté du Jourdain, là oû Jean
fait l'immersion.
Dans l'épisode précédent, l'opposition venait du Temple, le centre du pouvoir politique et de la sécurité intérieure. Les Séparés, qui apparaissent maintenant, sont l'instrument de ceux qui tirent les ficelles, les Judéens. Alors que les prêtres lévites contrôlent le Temple, les Séparés ont la mainmise sur le réseau des assemblées municipales, lesquelles pouvaient ou non se réunir dans des édifices (synagogues). Les premiers règlent l'organisation de la vie, les seconds prescrivent et surveillent le comportement des individus. Ils n'aiment pas trop qu'un non-scribe vienne jouer dans leur plate-bande. Les experts en purification, c'est eux. Les diplômés ès volonté divine, c'est eux. De quel droit, alors, Jean se mêle-t-il de décider de ce qui est correct ou non, permis ou non, légitime ou non.
Sa réponse n'a rien pour calmer les appréhensions de ses interlocuteurs. Car lui, déclare-t-il, n'est rien à côté de la menace que représente pour eux celui qui est déjà là, au milieu d'eux, et que, sans le connaître, ils n'aiment déjà pas. Celui-là, Jean n'est même pas digne d'être son esclave, tellement il est puissant (v.27).
Tout autant qu'au contenu, il nous faut être sensible au ton de ces deux premiers échanges. A un «De quoi tu te mêles?» hautain, Jean répond avec autorité qu'il se situe dans une lignée de marginaux qui, dans l'opposition, tracent le chemin de Dieu, A des scribes imbus de leur savoir, qui lui reprochent de se prononcer sur des questions qu'un ignorant comme lui devrait laisser aux spécialistes, il répond que ce sont eux les ignorants. Il leur annonce la venue de quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, et qu'ils ne vont pas aimer quand ils vont le voir. Le ton est donné à l'évangile, le problème est posé, et il est énorme. Qui a le droit de se prononcer sur le sens de la vie humaine? En ce domaine, qui sait de quoi il parle? »
(à suivre)
Maintenant, quand on pense aux adversaires de Jésus, j'aime bien la présentation qu'André Myre en fait. C'est assez vivant, Ça commence avec le Baptiste déjà.
Ici :
«Comme il se doit, la première scène donne le ton à tout le livre des signes.
Voici donc le témoignage de Jean, lorsque les Judéens lui envoient de Jérusalem des prêtres et des lévites pour l'interroger.
[list]
- Tu es qui, toi?
- Le messie, ce n'est pas moi, reconnaît-il honnêtement.
- Qui donc alors? Es-tu Élie?
- Non.
- Es-tu le contestataire?
- Non plus.
- Mais tu es qui? Parle, que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont délégués. Qui donc prétends-tu être?
- «Moi, je suis une voix qui s'amplifie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur», c'est bien ce qu'a dit Isaïe, le contestatiare. [/list]
Dès le début, la tonalité du texte est celle de l'hostilité. Le lecteur ou la lectrice doit présumer que Jean a exercé son rôle depuis un certain temps, puisque les autorités sont déjà inquiètes. La scène suivante montre que Jean s'occupe d'«immersion dans l'eau», et donc de purification. Em Mc 1,5, il est dit que cette immersion devait être le signe d'un retournement complet sur soi, pour que soit rectifiés les égarements des gens. Selon Luc, elle était le signe qu'on s'engageait à partager ses biens, à s'aligner sur la justice et donc à s'Interdire toute violence (Lc 3,10-14) C'est là le fond de scène de l'inquiétude des dirigeants. Un non-officiel se mêle de juger ce qui est bien ou mal, permis ou pas, et d'inciter les gens à suivre leur propre chemin, indépendamment de l'avis de ceux qui ont été choisis par Dieu pour conduire les autres. Les autorités décident d'enquêter.
Dès le début, l'évangéliste fait intervenir les Judéens ... de Jérusalem. Un mot sur ces Judéens. Dans l'évangile de Jean, il ne s'agit pas de personnage que l'on peut nommer, qui existe vraiment. Les Judéens, c'est l'opposition à l'état pur, le système en soi. Ils prennent toutes sortes de couleurs, peuvent même se révéler bienveillants quand ils se sentent en sécurité, mais se montrent sans pitié dés qu'ils sont défiés. Le système ne tolère pas la contradiction. A mesure que se déroule le livre des signes, il faudra faire attention à leurs façons de se comporter, car il s'agit de gens fort dangereux, qui sont de tous les temps. Ici, l'évangéliste commence à les décrire. Ils sont de Judée, bien sûr, de Jérusalem en particulier. Vus de Galilée, ils sont ceux qui veulent imposer leurs façons de faire, rites et coutumes, à une région qui avait d'autres traditions que les leurs. Ils sont de Judée, de Jérusalem, mais surtout du Temple. Je me permets de citer dès maintenant une parole tirée de la fin du livre, elle concerne la Cour suprême et vise Jésus :
[list] Si on le laisse faire, tous vont se mettre à lui faire confiance,
ce qui provoquera la venue des Romains avec la destruction
du Temple et de la nation. [/list]
C'est une parole typique du système. Dans l'évangile, elle est dite de Jésus, mais on peut la projeter dans la tête des Judéens, dont parle 1,19, quand ils envoient des prêtres et des lévites interroger Jean. Le système se sent menacé, et il fait enquêter des experts en purification (les prêtres), accompagnés de la police du Temple (les lévites). Il n'y a pas de chance à prendre.
Dans la traduction, j'ai essayé de rendre le ton agressif de la confrontation : «Tu es qui, toi?», au sens de «Tu te prends pour qui?» Les officiels ne sont pas venus poser de gentilles questions. Ils ont l'intention de débusquer un imposteur. Qui n'est pas des leurs n'a pas le droit à la parole. La raison d'être de la dispute est donc l'identité du Baptiste.
A l'époque, un être humain s'explique à partir de sa parenté, son histoire. Pour vivre correctement, il faut être intégré harmonieusement à sa famille, ayant un travail qui soit dans la droite ligne de celui de son père, fréquentant des gens de son milieu, ayant une conjointe choisie par ses parents. Chacun trouve ainsi la place qui lui convient dans la société et se trouve identifié par le milieu qui lui donne sens. Dans un tel contexte, l'individu isolé n'existe pas et n'a aucune reconnaissance. Or, selon les Judéens, Jean a contrevenu aux normes qui régissent la conduite sociale. La question se pose donc : Pour qui se prend-il?
L'échange, qui développe la question de départ, se fait en trois temps. Jean répond chaque fois sur le mode de la négation : il n'est pas le messie, il n'est pas Élie, il n'est pas le contestataire (prophète) des derniers temps. Il y a beaucoup d'histoires là-dessus, beaucoup de discussions, j'en donne les grandes lignes. Jean fut un véritable prophète, qui a contesté par le fond le système injuste qui régnait à son époque, et il a annoncé le jugement dévastateur du «fils de l'homme» qui allait venir mettre de l'ordre dans tout ça. C'était lui, le Juge de la fin qui s'en venait après Jean. [...]
Si Jean n'est pas le prophète des derniers temps, ni le messie, qui est-il donc? Les émissaires des Judéens ont des comptes à rendre, il leur faut donner une réponse. Celui-ci est une voix, qui remplit le désert, et exige que le chemin de Dieu soit préparé. Il faut lire cette réponse de Jean en lien avec le verset du début. Le système, centré à Jérusalem et au Temple, se sent menacé par quelqu'un qui n'en fait pas partie. «Tu es qui?» pour parler comme tu fais? La réponse vient du désert. Le désert est à la périphérie de la société, le désert est marginal par rapport au pouvoir, c'est au désert que se réunissent ceux qui rêvent à un autre monde. La réponse de Jean, c'est qu'il est une voix qui se fait entendre en dehors du système, là oû se prépare le chemin du Seigneur. Ce chemin, c'est la façon humaine de vivre, ce que tout l'évangile va développer. Mais, dès le début, il est dit que ce chemin ne se découvre qu'au désert, et que le système l'ignore.
Parmi les envoyés, il y a des Séparés, qui l'interrogent à leur tour.
[list]- Pourquoi faire l'immersion, alors, si tu n'es ni le messie, ni Élie,
ni le contestataire?
- Moi, leur répond Jean, je fais l'immersion dans l'eau. Parmi vous,
il y a quelqu'un que vous n'aimez pas. Lui, il vient après moi, et je
ne suis pas digne de délacer ses sandales.
Cela se passa à Béthanie, de l'autre côté du Jourdain, là oû Jean
fait l'immersion. [/list]
Dans l'épisode précédent, l'opposition venait du Temple, le centre du pouvoir politique et de la sécurité intérieure. Les Séparés, qui apparaissent maintenant, sont l'instrument de ceux qui tirent les ficelles, les Judéens. Alors que les prêtres lévites contrôlent le Temple, les Séparés ont la mainmise sur le réseau des assemblées municipales, lesquelles pouvaient ou non se réunir dans des édifices (synagogues). Les premiers règlent l'organisation de la vie, les seconds prescrivent et surveillent le comportement des individus. Ils n'aiment pas trop qu'un non-scribe vienne jouer dans leur plate-bande. Les experts en purification, c'est eux. Les diplômés ès volonté divine, c'est eux. De quel droit, alors, Jean se mêle-t-il de décider de ce qui est correct ou non, permis ou non, légitime ou non.
Sa réponse n'a rien pour calmer les appréhensions de ses interlocuteurs. Car lui, déclare-t-il, n'est rien à côté de la menace que représente pour eux celui qui est déjà là, au milieu d'eux, et que, sans le connaître, ils n'aiment déjà pas. Celui-là, Jean n'est même pas digne d'être son esclave, tellement il est puissant (v.27).
Tout autant qu'au contenu, il nous faut être sensible au ton de ces deux premiers échanges. A un «De quoi tu te mêles?» hautain, Jean répond avec autorité qu'il se situe dans une lignée de marginaux qui, dans l'opposition, tracent le chemin de Dieu, A des scribes imbus de leur savoir, qui lui reprochent de se prononcer sur des questions qu'un ignorant comme lui devrait laisser aux spécialistes, il répond que ce sont eux les ignorants. Il leur annonce la venue de quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, et qu'ils ne vont pas aimer quand ils vont le voir. Le ton est donné à l'évangile, le problème est posé, et il est énorme. Qui a le droit de se prononcer sur le sens de la vie humaine? En ce domaine, qui sait de quoi il parle? »
(à suivre)