L'Évangile qui décoiffe

« Alors il leur ouvrit l'esprit à l'intelligence des Écritures. » (Lc 24.45)
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Cinci
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L'Évangile qui décoiffe

Message non lu par Cinci »

Bonjour,

Il s'agit de l'Évangile de Jean. Toutefois, quand c'est un professeur retraité de la faculté de théologie de l'université de Montréal qui analyse, j'aime mieux avertir que l'on pourrait se réveiller en territoire étranger. Ce n'est pas nécessairement mauvais. Le seul risque c'est juste d'avoir l'impression ne n'avoir jamais lu encore cet Évangile. Une sensation neuve ...

Ici je vais tirer les extraits de Crois-tu ça? L'ouvrage est d'André Myre et a été publié chez Novalis en 2013.

Entrons sans plus tarder dans le premier extrait et c'est la fameuse rencontre de nuit entre Nicodème et Jésus.
«... au cours de ce premier long dialogue, l'évangéliste va montrer un Jésus qui ne se fie pas à Nicodème, parce qu'«il le connaît de l'intérieur». Nicodème est un scribe du parti des Séparés, comme tel il s'agit donc d'un dirigeant des Judéens, les ennemis mortels de Jésus. Pas surprenant qu'il vienne voir Jésus de nuit : le rédacteur du prologue dirait qu'il fait partie des ténèbres qui n'ont jamais acueilli le Dire de Dieu. L'entretien est ponctué de trois «Écoutes bien ce que je te dis» (amen-amen) , qui accentuent le conflit entre l'autorité du système représenté par le scribe et la parole personnelle de Jésus. Pour la première fois, lectrices et lecteurs prennent contact avec le langage du Jésus du livre des signes.
  • Parmi les Séparés, il y a un homme du nom de Nicodème,
    un dirigeant des Judéens. Il vient voir Jésus de nuit :

    - Rabbi, nous le savons, tu es un maître venu de Dieu,
    car personne ne peut faire les signes que tu fais si
    Dieu n'est pas avec lui. (3,1)
Nicodème s'adresse à Jésus en lui donnant le titre de «rabbi». Tout comme «maître», c'est une désignation que l'évangéliste ne reprend jamais à son compte car elle ne convient pas à Jésus. Celui-ci n'est pas un enseignant, ni un scribe, ni un membre d'une confrérie d'interprètes autorisés de la tradition. Il ne fait pas partie du système et ne fait pas école. Il trace un chemin de vie, en l'offrant à celles et ceux qui découvrent en eux-mêmes les ressources intérieures pour le suivre, que cela plaise ou non aux responsables officiels. Le titre de «rabbi» ne convient donc pas à Jésus, et, de plus, dans la bouche de Nicodème, il est pur sarcasme. Jamais un Judéen n'attribuerait ce titre à un illettré de Galilée (7,15)

L'évangéliste place donc l'entretien avec Nicodème sur le même pied que l'Interrogatoire que les délégués des Judéens avaient fait subir à Jean (1, 19-27). L'échange est rude sous des apparences très polies.

Dès ses premiers mots, le scribe reste fidèle à sa profession : avec les siens, il est quelqu'un qui sait. Il sait qui est Jésus, il est autorisé à se prononcer sur lui, et il se croit capable d'interpréter les signes qu'il fait. Sous des dehors très affables, il vient d'établir les règles du jeu : il a la responsabilité de juger du cas de Jésus, à qui il va faire subir un interrogatoire. La joute peut commencer. Jésus y va de trois amen-amen successifs, qui introduisent des répliques à l'attaque implicite de Nicodème. Cette introduction contient déjà l'essentiel de sa réponse : il dit les choses d'autorité, il ne se cache pas derrière l'Écriture, et, de façon caractéristique, il va parler au «je». Cela signifie clairement qu'il n'a rien d'un «rabbi» ou d'un «maître» patenté. Nicodème, qui prétendait, avec ses collègues, «savoir» qui était Jésus, se trompait. Passons au fond des choses sérieuses.
  • - Écoute bien ce que je te dis :
    A moins de naître d'en haut, il est impossible à quiconque
    de voir le Règne de Dieu.
    -Mais comment naître d'en haut quand on est vieux? On ne
    peut tout de même pas rentrer dans le ventre de sa mère
    puis renaître?
L'évangéliste (Jésus) commence par faire passer un test au scribe -qui-sait : il lui propose une sorte d'énigme. Celle-ci n'a pas été choisie au hasard. Elle porte sur la naissance, laquelle est un facteur déterminant vis-à-vis du futur poids social de quelqu'un. Pour une large part, elle détermine ce que sera la vie de l'enfant : famille, métier, partenaire de vie, entourage, etc. En présentant implicitement Jésus comme étant né d'en haut, l'évangéliste situe Nicodème en bas, et s'il est d'en bas, il n'a rien à voir avec le Règne (Royaume) de Dieu, lequel est évidemment d'en haut. L'auteur vient donc de renverser la pyramide social. Le scribe est inférieur à l'illettré, et lui qui prétendait «savoir» ne sait rien. La preuve en est qu'il cherche à se tirer de l'énigme par la pirouette d'une moquerie assez pitoyable. L'évangéliste est évidemment ironique, mais il n'est pas en train de s'amuser. Il cherche à libérer les siens d'un système étouffant, à l'intérieur duquel ceux qui «savent» imposent leur lecture de la vie aux autres. Sous les dehors d'une joute élégante, c'est la dure lutte pour la liberté qui s'exprime dans cet entretien.
(à suivre)


____

André Myre, Crois-tu ça? Un commentaire contemporain de l'Évangile de Jean, Montréal, Novalis, 2013, 504 p. [C'est publié aux Éditions du Cerf en Europe] Note : le texte de l'Évangile de Jean est une traduction personnelle d'André Myre.
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Re: L'Évangile qui décoiffe

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Bonjour,

Comment voit-on que Nicodème est un scribe ? Comment voit-on qu'il fait partie des Séparés ou encore des Judéens ?


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gerardh
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Re: L'Évangile qui décoiffe

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Rebonjour,

Je pense que l'intervention de Nicodème était sincère. Ce n'était pas une joute. Par ailleurs il vint de nuit, car il craignait le qu'en dira t-on, et les Juifs.


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Cinci
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(suite)

«... suit le deuxième amen-amen, qui prend la relève du premier, alors que Jésus va interpréter le sens de son énigme :
  • - Écoute bien ce que je te dis :
    A moins de naître de l'eau et du souffle,
    il est impossible d'entrer dans le Règne
    de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair,
    et ce qui est né du souffle est souffle.
    Il ne faut donc pas t'étonner parce que
    je t'ai dit qu'il vous faut naître d'en haut.
    Le vent souffle oü il veut et on entend
    sa voix, mais nul ne sait d'oû il vient ni
    oû il va. Même chose pour quiconque
    est né du souffle.

    - Mais comment est-ce possible?
    - Toi, tu es maître d'Israël et tu ne connais pas ça?
L'évangéliste répond à la moquerie de Nicodème en faisant référence au sérieux du choix auquel est confronté tout être humain. Il y a d'un côté le modèle de vie que propose un monde qui ignore oû il va puisqu'il est égaré (1,29). Et, de l'autre, ce que l'évangéliste appelle ici «Règne (Royaume) de Dieu», expression d'une réalité qui va recevoir différents noms dans le livre des signes. Contentons-nous de dire, pour le moment, qu'il s'agit d'une authentique façon humaine de vivre.
  • Moi, leur répond Jean, je fais l'immersion dans l'eau.
    Celui qui m'a envoyé faire l'immersion dans l'eau, celui-là
    même, m'a dit :
    Celui sur lequel tu verras le souffle descendre et demeurer,
    c'est lui qui fait l'immersion dans le souffle saint.
Cette façon de vivre, elle a été tracée par Jean, acceptée par celles et ceux qui ont décidé de le manifester en se faisant immerger dans l'eau, et refusée par les Judéens et leurs envoyés. Puis, elle a été exprimée par Jésus, lequel faisait référence au souffle intérieur qui dynamise les humains au plus profond d'eux-mêmes. Elle est acceptée par celles et ceux qui décident de l'écouter et donc de se faire immerger par lui dans le souffle, plutôt que de rester plongé dans le système, qui la refuse.

L'évangéliste ne parle pas d'un rite qui effectuerait une transformation intérieure, d'un baptême qui ferait entrer dans une nouvelle religion. Il vise une prise de conscience d'un système de mort dans lequel les humains tournent en rond sans jamais se trouver. Prise de conscience qui conduit à une nouvelle façon de vivre d'oü naît un nouvel être humain. Il est impossible de vivre vraiment si on ne prend pas ses distances vis-à-vis du système. Et il n'y a pas de voie mitoyenne. Ou on suit le chemin de la chair, du monde d'en bas, du système, de la loi et l'ordre. Ou on suit celui du souffle, lequel a sa propre façon de faire entendre sa voix (voix du «Dire de Dieu», dirait le rédacteur du prologue), et alors on ne sait d'oü il vient et oü il va entraîner celles et ceux qui se laissent mener par lui. Nul ne connaît l'origine de son intériorité, et personne ne peut prévoir oü il sera conduit s'il ose lui faire confiance. Décidément, le Jésus de l'évangéliste n'est pas un «rabbi», car les maîtres sont censés savoir oü ils veulent conduire leurs disciples.

Le dirigeant des Judéens est estomaqué : «Mais comment est-ce possible?» On ne peut pas vivre ainsi. Les choses sont ce qu'elles sont, la réalité est ce qu'elle est. On ne peut pas réinventer ainsi la vie humaine. C'est le dernier mot de Nicodème dans l'entretien. Il capitule, Il est dépassé, il ne sait plus. La conclusion s'impose : «Toi tu es le maître d'Israël et tu ne connais pas ça?» Le système est savant dans les choses du système, mais ignorant des choses humaines. Dans le contexte d'une rencontre entre un maître d'Israël et un illettré de Galilée, la parole est d'une rudesse extrême. Elle en annonce bien d'autres du genre, de part et d'autre, dans le livre des signes. A travers Nicodème, c'est toute la classe dirigeante en Israël qui est ainsi déconsidérée.

L'évangéliste conclut l'entretien sur deux paroles de Jésus introduites par le troisième amen-amen.
  • - Écoute bien ce que je te dis :
    Nous parlons de ce que nous savons,
    et nous témoignons de ce que nous
    avons vu. Mais vous n'acceptez pas
    notre témoignage. Si vous n'avez pas
    confiance quand je vous parle des
    choses de la terre, comment l'aurez-vous
    si je vous parle de celles du ciel?
L'entretien se termine sur un constat d'échec. on ne s'entend sur aucune lecture commune de l'existence. Le système n'accepte d'interprétation de la réalité que la sienne, et aucune remise en question de sa part n'est possible, sur aucun plan. Il est blindé contre toute critique. Il a organisé la terre conformément à ses intérêts, et a pensé le «ciel» pour se justifier lui-même. Il n'acceptera donc de signes ou de témoignages que s'ils appuient sa propre logique. Par sa question du verset 9 dans laquelle il juge impossible qu'on permette au souffle de faire renaître individu ou institution, Nicodème a donc opposé une fin de non-recevoir à Jésus. Celui-ci en prend acte et passe à autre chose. Dans le silence de Nicodème, et l'absence de conclusion formelle, l'évangéliste dit quelque chose de très important à qui veut comprendre son écriture. Comme il voit les choses, les humains ont un choix à faire. Dans une vie, ils reçoivent une chance de le faire. Et une fois que c'est fait, ils ne changeront plus d'idée. Ce qui est vrai des individus l'est encore davantage des groupes ou des institutions. C'est pourquoi, une fois fait le constat du verset 11 : Vous n'acceptez pas notre témoignage, l'évangéliste tire un trait et laisse Nicodéme son refus. Le scribe a eu sa chance. Elle ne reviendra plus. Ainsi va la vie.

(à suivre)
Cinci
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Pour conclure la rencontre avec Nicodème :
«Selon l'évangéliste, il est impossible de naître à son «je» si on ne s'oriente pas dans le chemin de libération tracé par Jésus. C'est à proprement parler dramatique. En effet, on ne choisit pas une ligne de vie aujourd'hui, pour en trouver une autre demain. Il y a normalement un temps dans une vie, qui peut être plus ou moins long, au cour duquel la direction de fond est choisie, ligne qui va se creuser avec les années. Dans le chapitre 3 et 4, l'évangéliste condense en une brève rencontre deux choix de vie : celui de Nicodème et celui de la Samaritaine. Deux moments qui ne reviendront plus, au cours desquels se décident les destins d'une homme et d'une femme. L'homme du système dit non à la vie, et la rencontre se termine sur un silence. Il n'y a rien à dire devant la mort. La femme dit oui, et la rencontre même à une vie d'une communauté. L'évangéliste prend terriblement au sérieux l'orientation de fond que les humains donnent à leur vie. Idéalement parlant, chaque être humain devrait avoir sa chance de dire oui ou non à la vie. L'avenir se chargera de dire si le choix a conduit à la vie ou à la mort.»
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Re: L'Évangile qui décoiffe

Message non lu par Cinci »

Pour ma part, je ne m'étais jamais représenté cette rencontre sous un angle aussi cruel. Aïe! C'est la raison du titre de ce fil. On se repésente toujours le bon Nicodème sous les allures d'un converti déguisé, demandant surtout à faire confiance à Jésus, malgré quelques incompréhensions bien naturelles. Avec sa lecture, c'est un peu conme si André Myre serait venu m'administrer une paire de claques. C'est à peu près l'Impression que j'aurai ressenti la première fois que j'ai lu son truc.

Nicodéme, l'homme du système. Mazette!
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Message non lu par Cinci »

Interlude :

https://www.youtube.com/watch?v=rB06Rkq3sjo

(en musique, la seconde qui suit la révélation à l'effet que Pilate va rendre une décision négative ... les dés ont été jetés)

https://www.youtube.com/watch?v=0XrM6JHjg2I
(en musique, reniement de Pierre, Jésus au pouvoir de ses ennemis)
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Maintenant, quand on pense aux adversaires de Jésus, j'aime bien la présentation qu'André Myre en fait. C'est assez vivant, Ça commence avec le Baptiste déjà.

Ici :

«Comme il se doit, la première scène donne le ton à tout le livre des signes.

Voici donc le témoignage de Jean, lorsque les Judéens lui envoient de Jérusalem des prêtres et des lévites pour l'interroger.
  • - Tu es qui, toi?
    - Le messie, ce n'est pas moi, reconnaît-il honnêtement.
    - Qui donc alors? Es-tu Élie?
    - Non.
    - Es-tu le contestataire?
    - Non plus.
    - Mais tu es qui? Parle, que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont délégués. Qui donc prétends-tu être?
    - «Moi, je suis une voix qui s'amplifie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur», c'est bien ce qu'a dit Isaïe, le contestatiare.
Dès le début, la tonalité du texte est celle de l'hostilité. Le lecteur ou la lectrice doit présumer que Jean a exercé son rôle depuis un certain temps, puisque les autorités sont déjà inquiètes. La scène suivante montre que Jean s'occupe d'«immersion dans l'eau», et donc de purification. Em Mc 1,5, il est dit que cette immersion devait être le signe d'un retournement complet sur soi, pour que soit rectifiés les égarements des gens. Selon Luc, elle était le signe qu'on s'engageait à partager ses biens, à s'aligner sur la justice et donc à s'Interdire toute violence (Lc 3,10-14) C'est là le fond de scène de l'inquiétude des dirigeants. Un non-officiel se mêle de juger ce qui est bien ou mal, permis ou pas, et d'inciter les gens à suivre leur propre chemin, indépendamment de l'avis de ceux qui ont été choisis par Dieu pour conduire les autres. Les autorités décident d'enquêter.

Dès le début, l'évangéliste fait intervenir les Judéens ... de Jérusalem. Un mot sur ces Judéens. Dans l'évangile de Jean, il ne s'agit pas de personnage que l'on peut nommer, qui existe vraiment. Les Judéens, c'est l'opposition à l'état pur, le système en soi. Ils prennent toutes sortes de couleurs, peuvent même se révéler bienveillants quand ils se sentent en sécurité, mais se montrent sans pitié dés qu'ils sont défiés. Le système ne tolère pas la contradiction. A mesure que se déroule le livre des signes, il faudra faire attention à leurs façons de se comporter, car il s'agit de gens fort dangereux, qui sont de tous les temps. Ici, l'évangéliste commence à les décrire. Ils sont de Judée, bien sûr, de Jérusalem en particulier. Vus de Galilée, ils sont ceux qui veulent imposer leurs façons de faire, rites et coutumes, à une région qui avait d'autres traditions que les leurs. Ils sont de Judée, de Jérusalem, mais surtout du Temple. Je me permets de citer dès maintenant une parole tirée de la fin du livre, elle concerne la Cour suprême et vise Jésus :
  • Si on le laisse faire, tous vont se mettre à lui faire confiance,
    ce qui provoquera la venue des Romains avec la destruction
    du Temple et de la nation.
C'est une parole typique du système. Dans l'évangile, elle est dite de Jésus, mais on peut la projeter dans la tête des Judéens, dont parle 1,19, quand ils envoient des prêtres et des lévites interroger Jean. Le système se sent menacé, et il fait enquêter des experts en purification (les prêtres), accompagnés de la police du Temple (les lévites). Il n'y a pas de chance à prendre.

Dans la traduction, j'ai essayé de rendre le ton agressif de la confrontation : «Tu es qui, toi?», au sens de «Tu te prends pour qui?» Les officiels ne sont pas venus poser de gentilles questions. Ils ont l'intention de débusquer un imposteur. Qui n'est pas des leurs n'a pas le droit à la parole. La raison d'être de la dispute est donc l'identité du Baptiste.

A l'époque, un être humain s'explique à partir de sa parenté, son histoire. Pour vivre correctement, il faut être intégré harmonieusement à sa famille, ayant un travail qui soit dans la droite ligne de celui de son père, fréquentant des gens de son milieu, ayant une conjointe choisie par ses parents. Chacun trouve ainsi la place qui lui convient dans la société et se trouve identifié par le milieu qui lui donne sens. Dans un tel contexte, l'individu isolé n'existe pas et n'a aucune reconnaissance. Or, selon les Judéens, Jean a contrevenu aux normes qui régissent la conduite sociale. La question se pose donc : Pour qui se prend-il?

L'échange, qui développe la question de départ, se fait en trois temps. Jean répond chaque fois sur le mode de la négation : il n'est pas le messie, il n'est pas Élie, il n'est pas le contestataire (prophète) des derniers temps. Il y a beaucoup d'histoires là-dessus, beaucoup de discussions, j'en donne les grandes lignes. Jean fut un véritable prophète, qui a contesté par le fond le système injuste qui régnait à son époque, et il a annoncé le jugement dévastateur du «fils de l'homme» qui allait venir mettre de l'ordre dans tout ça. C'était lui, le Juge de la fin qui s'en venait après Jean. [...]

Si Jean n'est pas le prophète des derniers temps, ni le messie, qui est-il donc? Les émissaires des Judéens ont des comptes à rendre, il leur faut donner une réponse. Celui-ci est une voix, qui remplit le désert, et exige que le chemin de Dieu soit préparé. Il faut lire cette réponse de Jean en lien avec le verset du début. Le système, centré à Jérusalem et au Temple, se sent menacé par quelqu'un qui n'en fait pas partie. «Tu es qui?» pour parler comme tu fais? La réponse vient du désert. Le désert est à la périphérie de la société, le désert est marginal par rapport au pouvoir, c'est au désert que se réunissent ceux qui rêvent à un autre monde. La réponse de Jean, c'est qu'il est une voix qui se fait entendre en dehors du système, là oû se prépare le chemin du Seigneur. Ce chemin, c'est la façon humaine de vivre, ce que tout l'évangile va développer. Mais, dès le début, il est dit que ce chemin ne se découvre qu'au désert, et que le système l'ignore.

Parmi les envoyés, il y a des Séparés, qui l'interrogent à leur tour.
  • - Pourquoi faire l'immersion, alors, si tu n'es ni le messie, ni Élie,
    ni le contestataire?
    - Moi, leur répond Jean, je fais l'immersion dans l'eau. Parmi vous,
    il y a quelqu'un que vous n'aimez pas. Lui, il vient après moi, et je
    ne suis pas digne de délacer ses sandales.

    Cela se passa à Béthanie, de l'autre côté du Jourdain, là oû Jean
    fait l'immersion.
Dans l'épisode précédent, l'opposition venait du Temple, le centre du pouvoir politique et de la sécurité intérieure. Les Séparés, qui apparaissent maintenant, sont l'instrument de ceux qui tirent les ficelles, les Judéens. Alors que les prêtres lévites contrôlent le Temple, les Séparés ont la mainmise sur le réseau des assemblées municipales, lesquelles pouvaient ou non se réunir dans des édifices (synagogues). Les premiers règlent l'organisation de la vie, les seconds prescrivent et surveillent le comportement des individus. Ils n'aiment pas trop qu'un non-scribe vienne jouer dans leur plate-bande. Les experts en purification, c'est eux. Les diplômés ès volonté divine, c'est eux. De quel droit, alors, Jean se mêle-t-il de décider de ce qui est correct ou non, permis ou non, légitime ou non.

Sa réponse n'a rien pour calmer les appréhensions de ses interlocuteurs. Car lui, déclare-t-il, n'est rien à côté de la menace que représente pour eux celui qui est déjà là, au milieu d'eux, et que, sans le connaître, ils n'aiment déjà pas. Celui-là, Jean n'est même pas digne d'être son esclave, tellement il est puissant (v.27).

Tout autant qu'au contenu, il nous faut être sensible au ton de ces deux premiers échanges. A un «De quoi tu te mêles?» hautain, Jean répond avec autorité qu'il se situe dans une lignée de marginaux qui, dans l'opposition, tracent le chemin de Dieu, A des scribes imbus de leur savoir, qui lui reprochent de se prononcer sur des questions qu'un ignorant comme lui devrait laisser aux spécialistes, il répond que ce sont eux les ignorants. Il leur annonce la venue de quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, et qu'ils ne vont pas aimer quand ils vont le voir. Le ton est donné à l'évangile, le problème est posé, et il est énorme. Qui a le droit de se prononcer sur le sens de la vie humaine? En ce domaine, qui sait de quoi il parle? »

(à suivre)
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(suite)

Apparemment, tout cela est bien anecdotique : ça «se passe à Béthanie, de l'autre bord du Jourdain». Petit conflit de pouvoir, dans un tout petit pays d'il y a 2000 ans.

Mais le lecteur du prologue sait qu'il ne s'agit là que d'un épisode d'un conflit immémorial entre lumière et ténèbres, entre Sens et non-sens, qui implique la parole de Dieu. L'intérêt du livre des signes, c'est de montrer par des exemples concrets, comment ce conflit se vit, quel genre d'êtres humains il implique, comment les gens réagissent, à quelle autorité ils font référence pour se justifier, de quel côté se situe le fameux Dire (Verbe) du prologue.

Ce qui est arrivé, un jour, à Béthanie, de l'autre bord du Jourdain, se passe aujourd'hui, partout, tous les jours. Et met en cause les mêmes types de personnes.

L'évangéliste nous fait savoir oû se situent les Judéens , les prêtres, les l.évites, les Séparés. Ils ne changeront pas d'avis dans le reste de l'Évangile, leurs convictions vont simplement se creuser. Les groupes sociaux ne changent jamais, ne se convertissent jamais. Des individus, si. Nous le verrons aux vv 35-51. Comme le prologue l'avait fait, le commencement des vv 19-51 dit déjà tout l'Évangile.
  • Le lendemain, voyant Jésus venir à lui, il tient ce propos :
    C'est lui, l'agneau de Dieu, qui corrige l'égarement
    du monde. C'est de lui que je parlais, en disant :
    Après moi, vient un homme qui est arrivé devant moi,
    parce qu'avant moi, il était.
    Moi, je ne savais pas qui il était, mais il fallait bien
    qu'il soit montré à Israël, c'est pourquoi je suis là
    à faire l'immersion dans l'eau.
Ainsi, Jésus est-il d'abord désigné comme étant l'«agneau de Dieu». Dans tout le Nouveau Testament, l'expression n'est utilisée qu'aux vv. 29 et 35. L'explication la plus plausible serait que, dans les communautés de langue araméenne, Jésus ait été considéré comme le «serviteur de Dieu». Dans l'Ancien Testament, un roi va se présenter comme le serviteur d'un autre dont il est le vassal, ou un haut fonctionnaire comme le serviteur de son roi. Par rapport à Dieu, l'expression est dite de patriarches (tels Abraham, Isaac ou Jacob), de rois (en particulier David), ou de prophètes (Élie, selon 1 R 18,36). Elle caractérise quelqu'un qui a manifesté un haut sens des responsabilités vis à vis des exigences de son Dieu. Seulement quelques textes du Nouveau Testament présentent explicitement Jésus comme serviteur de Dieu (pais theou)

Or il existe un mot araméen (talyâ) qui a les deux sens de serviteur et d'agneau. «Agneau de Dieu» et «serviteur de Dieu» pourraient donc être deux traductions d'une même expression araméenne.

[...]

Pendant un temps plus ou moins long, il n'a pas su qui était Jésus. Mais il faisait partie de l'ordre des choses qu'il joue son rôle auprès d'Israël. Sa fnction de Baptiste préparait la manifestation de l'autre. Trois affirmations qui sont autant d'interrogations, lesquelles nous conduisent à la seconde scène de son témoignage.
  • Aussi Jean se met-il à témoigner :
    J'ai bien vu le souffle, tel une colombe, descendre
    du ciel et demeurer sur lui. Moi, je ne savais pas
    qui il était, mais celui qui m'a délégué pour faire
    l'immersion dans l'eau, celui-là même, m"a dit :
    Celui sur lequel tu verras le souffle descendre
    et demeurer, c'est lui qui fait l'immersion dans
    le souffle saint.
    J'ai donc vu et j'en témoigne :
    C'est bien lui l'élu de Dieu.
Le commencement du livre des signes est le témoignage de Jean, concentré dans les deux scènes que nous venons de voir (vv 29-31,32-34). Celles-ci sont précédées de deux interventions de la part d'envoyés plutôt hostiles à Jean (vv 19-23, 24-28) Elles sont suivies de trois autres scènes, dont le mouvement va de Jean, à deux de ses partisans, à Jésus, au frère d'un de ces deux-là, à Jésus, à un ami, à Jésus. Ces trois derniers épisodes font donc porter le regard sur celui qui est venu après Jean tout en l'ayant précédé. Ils sont constitués d'une série de rencontres interpersonnelles, qui illustrent le processus de formation de la communauté de l'évangéliste. Ils répondent en effet à deux questions importantes : celle sur la façon dont on devient partisan de Jésus, et l'autre sur la manière d'aider des partisans potentiels à se découvrir.
  • Le lendemain, Jean est encore là, avec deux de ses partisans.
    Il fixe Jésus qui passe par là : C'est lui l'agneau de Dieu.
    A l'entendre ainsi parler, ses deux partisans se mettent à suivre
    Jésus. Jésus se retourne et voit bien qu'ils le suivent.
    - Vous cherchez quoi?
    -Rabbi (ça veut dire : maître), tu demeure oû?
    - Venez voir.
    Ils y vont donc, ils voient oû il demeure et ils demeurent avec lui ce jour-là.
La première scène se passe «encore là», c'est à dire de l'autre côté du Jourdain, donc à l'extérieur de la Judée. Façon de dire qu'il faut être à l'extérieur du système pour se mettre à la suite de Jean ou de Jésus. L'épisode contient une donnée importante [...] c'est que les premiers partisans de Jésus provenaient de l'entourage de Jean. Ils avaient donc accepter la lecture qu'il faisait de l'«égarement du monde», et s'étaient laissés immerger par lui dans le Jourdain, en vue de manifester leur décision de corriger leur trajectoire. Tout cela est très important. Car, s'ils se fient à Jean quand celui-ci leur précise l'identité de Jésus, c'est à partir de leur propre décision qu'ils entreprennent de suivre Jésus. Il n'y a pas d'«appel» de la part de Jésus, dans le livre des signes. A chacune, à chacun, suivant les détours de son existence, de découvrir ses lignes de fond, de s'engager à les suivre, et de trouver avec qui les vivre.

A ces deux-là qui ont entrepris de le suivre, Jésus demande simplement ce qu'ils cherchent. La ligne de fond, que Jésus leur a fait découvrir, exige qu'ils trouvent ensuite les mots pour le dire et des gens avec qui en vivre. Or, c'est en passant du temps («demeurant») avec lui qu'ils découvriront ce qu'ils cherchent, c'est à dire un milieu de vie, de l'autre bord du Jourdain, hors de la Judée, en dehors du système. Cette première des trois scènes à la fin de l'introduction à l'Évangile est importante en ce qu'elle illustre le passage de Jean à Jésus, par l'entremise de deux partisans du Baptiste, encore anonymes, qui prennent sur eux d'interpréter le geste et la parole de Jean comme une invitation à suivre Jésus, et donc à changer d'allégeance. Leur décision entraînera une réaction en chaîne.

(à suivre)
Cinci
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Re: L'Évangile qui décoiffe

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(suite)

Pour toutes sortes de raisons, la deuxième scène ne manque pas d'intérêts. C'est qu'elle concerne Simon-Pierre, un personnage qui a marqué la tradition synoptique, sans parler de l'histoire du christianisme. Elle a des parentés avec ce que les autres évangiles disent de lui, mais elle s'en démarque notablement.
  • André (le frère de Simon-Pierre) est l'un de ceux qui ont
    écouté Jean, puis se sont mis à suivre Jésus.
    Il va d'abord trouver Simon, son propre frère :
    Nous avons trouvé le messie (ça veut dire : christ)!
    Et il l'amène à Jésus. Jésus le fixe :
    Tu es Simon, le fils de Jean, eh bien on t'appellera
    Céphas (ça veut dire Pierre)
Il est très intéressant de voir que Jésus continue d'approuver les initiatives d'un des deux partisans anonymes de la scène précédente, dont il est révélé ici qu'il s'appelle André. Il lui a d'abord offert l'hospitalité chez lui, reconnaissant ainsi implicitement la qualité d'un homme qui avait répondu positivement aux interpellations de Jean. Ensuite, il reconnaît la qualité du jugement d'André sur son frère, puisqu'il change le nom de ce dernier. Un tel changement d'identité est appel à vivre désormais d'une façon différente.

Il y a, dans cette petite scène sobrement racontée, beaucoup de choses qui risquent de nous échapper si nous ne leur portons pas attention. D'abord, il faut revenir sur le fait que, selon l'évangéliste, ce n'est pas Jésus qui a appelé ses premiers partisans. Ils sont devenus tels parce qu'ils ont réagi positivement aux invitations qu'ils ont reçues de leur entourage. Tout un changement par rapport aux synoptiques. Et ce n'est pas le seul. Simon n'est pas le premier partisan à suivre Jésus, mais le troisième, et il n'occupe aucune fonction spéciale. Ce n'est pas lui qui proclame la messianité de Jésus, comme dans les synoptiques, mais André. Dans le reste de l'évangile, d'ailleurs, sauf à la toute fin, au temps du rédacteur (chap.21), il n'est jamais une figure dominante.

(à suivre)
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