par Philon » sam. 07 juin 2008, 16:05
Bonjour Espoir,
il est difficile de donner des conseils en la circonstance mais votre post me touche beaucoup car j'ai moi-même traversé l'anorexie à peu près au même âge que la personne dont vous parlez.
Je m'unis à vos prières et prie pour vous et cette personne de tout mon coeur.
Le mieux, concrètement, est de consulter un psychiatre. J'ai été guérie grâce au soutien d'une femme extraordinaire, le docteur Alice Doumic-Girard. Une vingtaine d'années plus tard, je suis mariée avec deux enfants.
Les décomptes de calories et les pesées triquotidiennes ne m'intéressent plus : ce qui m'intéresse à présent est de me poser des questions sur la désymbolisation des sociétés dites de consommation qui semblent très propices au développement de l'anorexie.
L'énergie que je mettais à m'acharner, je la mets désormais à analyser d'un oeil critique une société qui glorifie la chair. On est passé d'une morale de la contention, du dévouement à la communauté, à une morale de l'individu triomphant, "libéré" des tutelles, tirant tout de son propre fond pour la " réalisation de soi".
A 17 ans déjà, à l'orée de la maigreur, je doutais sans pouvoir clairement le formuler qu'il s'agisse vraiment d'un progrès. j'en doutais si fort que la mort m'a semblé un temps plus attirante qu'une vie de "bout de viande", qu'un bonheur commercial et dénué de sens, que les pains et les cirques d'un monde sans âme.
A l'encontre de ce qui est actuellement publié à ce sujet, ou plutôt : en complément des savoirs existants, je vois sous cette maladie effrayante plus qu'une souffrance, plus qu'une maladie : une quête d'idéal, un appel désespéré à la fonction paternelle dans un environnement qui est en train de la saborder. Savoir discerner cet appel dans le syndrome de l'anorexie c'est rendre justice à ces malades qui sont en dépis des aparences dotées de courage, de force et d'une cruelle lucidité (on connait aussi dans le milieu médical leur passion pour les domaines de l'esprit).
L'anorexique rappelle en effet à nos société désymbolisées que l'homme ne vit pas seulement de pain. Que cette parole que nous ne voulons plus entendre est si vitale que l'on peut mourir de son absence. L'anorexique introduit de la frustration et du manque là où la frustration et le manque, nécessaire pour nous construire, tendent à disparaitre sous la pléthore des satisfactions, des marchandises. Elle met une forme d'ordre (un ordre affolé, affolant, parce qu'il se sent menacé) là où règne la dérégulation, tant sur le plan économique que dans nos vies privées.
Sa démarche est donc plus qu' une pathologie, c'est une folie très paradoxale puisqu'elle est inspirée du besoin au fond légitime de tirer les sonnettes d'alarmes dans un monde qui met à mal les interdits fondamentaux, bases de tout lien social, et les différences sexuelles et générationnelles qui en découlent. Mais cela, j'ai mis de nombreuses années à le comprendre.
Un excellent essai du Pr. Thierry Vincent, psychiatre, fait le lien entre les chiffres de l'anorexie en très nette augmentation dans les pays occidentalisés depuis les années 70 et les changements socio-économiques intervenus dans nos sociétés depuis 30 à 40 ans.
Il élargit la question de l'anorexie à une réflexion sur le type de sociétés qui la favorise, prenant en compte son impact sur les liens familiaux et sur la clinique.
D'autres ouvrages vont dans ce sens sans aborder directement la question de l'anorexie :
"Eduquer ses enfants" d'Aldo Naouri, "Le divin Marché" de Dany-Robert Dufour (qui montre notamment pourquoi la "religion" actuelle, celle de la consommation, n'a que faire des limites et a tout intérêt à produire des individus peu maitres de leurs pulsions).
Pour ma part je ne peux que vous recommander d' emmener cette personne consulter un médecin. S'il s'agit de votre enfant, sachez qu'une certaine forme de distance est nécessaire: faites confiance au corps médical.
Faites confiance aussi à cette personne et à Dieu qui voit nos coeurs, nos forces, nos courages, qui nous aime et nous soutient.
N'hésitez pas à donner à cette personne les lectures et les nourritures intellectuelles et spirituelles qui la soutiendront. Dans l'anorexie, c'est comme un Simon de Cyrène qui aide à porter sa croix.
Pour une anorexique, "guérir" en reprenant seulement du poids c'est comme perdre son âme : il s'agit de montrer que l'on peut élever son âme sans mettre ses jours en danger.
Philon
Bonjour Espoir,
il est difficile de donner des conseils en la circonstance mais votre post me touche beaucoup car j'ai moi-même traversé l'anorexie à peu près au même âge que la personne dont vous parlez.
Je m'unis à vos prières et prie pour vous et cette personne de tout mon coeur.
Le mieux, concrètement, est de consulter un psychiatre. J'ai été guérie grâce au soutien d'une femme extraordinaire, le docteur Alice Doumic-Girard. Une vingtaine d'années plus tard, je suis mariée avec deux enfants.
Les décomptes de calories et les pesées triquotidiennes ne m'intéressent plus : ce qui m'intéresse à présent est de me poser des questions sur la désymbolisation des sociétés dites de consommation qui semblent très propices au développement de l'anorexie.
L'énergie que je mettais à m'acharner, je la mets désormais à analyser d'un oeil critique une société qui glorifie la chair. On est passé d'une morale de la contention, du dévouement à la communauté, à une morale de l'individu triomphant, "libéré" des tutelles, tirant tout de son propre fond pour la " réalisation de soi".
A 17 ans déjà, à l'orée de la maigreur, je doutais sans pouvoir clairement le formuler qu'il s'agisse vraiment d'un progrès. j'en doutais si fort que la mort m'a semblé un temps plus attirante qu'une vie de "bout de viande", qu'un bonheur commercial et dénué de sens, que les pains et les cirques d'un monde sans âme.
A l'encontre de ce qui est actuellement publié à ce sujet, ou plutôt : en complément des savoirs existants, je vois sous cette maladie effrayante plus qu'une souffrance, plus qu'une maladie : une quête d'idéal, un appel désespéré à la fonction paternelle dans un environnement qui est en train de la saborder. Savoir discerner cet appel dans le syndrome de l'anorexie c'est rendre justice à ces malades qui sont en dépis des aparences dotées de courage, de force et d'une cruelle lucidité (on connait aussi dans le milieu médical leur passion pour les domaines de l'esprit).
L'anorexique rappelle en effet à nos société désymbolisées que l'homme ne vit pas seulement de pain. Que cette parole que nous ne voulons plus entendre est si vitale que l'on peut mourir de son absence. L'anorexique introduit de la frustration et du manque là où la frustration et le manque, nécessaire pour nous construire, tendent à disparaitre sous la pléthore des satisfactions, des marchandises. Elle met une forme d'ordre (un ordre affolé, affolant, parce qu'il se sent menacé) là où règne la dérégulation, tant sur le plan économique que dans nos vies privées.
Sa démarche est donc plus qu' une pathologie, c'est une folie très paradoxale puisqu'elle est inspirée du besoin au fond légitime de tirer les sonnettes d'alarmes dans un monde qui met à mal les interdits fondamentaux, bases de tout lien social, et les différences sexuelles et générationnelles qui en découlent. Mais cela, j'ai mis de nombreuses années à le comprendre.
Un excellent essai du Pr. Thierry Vincent, psychiatre, fait le lien entre les chiffres de l'anorexie en très nette augmentation dans les pays occidentalisés depuis les années 70 et les changements socio-économiques intervenus dans nos sociétés depuis 30 à 40 ans.
Il élargit la question de l'anorexie à une réflexion sur le type de sociétés qui la favorise, prenant en compte son impact sur les liens familiaux et sur la clinique.
D'autres ouvrages vont dans ce sens sans aborder directement la question de l'anorexie :
"Eduquer ses enfants" d'Aldo Naouri, "Le divin Marché" de Dany-Robert Dufour (qui montre notamment pourquoi la "religion" actuelle, celle de la consommation, n'a que faire des limites et a tout intérêt à produire des individus peu maitres de leurs pulsions).
Pour ma part je ne peux que vous recommander d' emmener cette personne consulter un médecin. S'il s'agit de votre enfant, sachez qu'une certaine forme de distance est nécessaire: faites confiance au corps médical.
Faites confiance aussi à cette personne et à Dieu qui voit nos coeurs, nos forces, nos courages, qui nous aime et nous soutient.
N'hésitez pas à donner à cette personne les lectures et les nourritures intellectuelles et spirituelles qui la soutiendront. Dans l'anorexie, c'est comme un Simon de Cyrène qui aide à porter sa croix.
Pour une anorexique, "guérir" en reprenant seulement du poids c'est comme perdre son âme : il s'agit de montrer que l'on peut élever son âme sans mettre ses jours en danger.
Philon