Certains topics récents se sont beaucoup occupés d'enfermer les hommes dans des catégories diverses d'intouchables, sans doute pour mieux les vilipender, les haïr, leur retirer toute dignité humaine, toute dimension humaine, même.
Cette pratique qui déshumanise son prochain, pour se donner le droit de l'anéantir symboliquement, me glace le sang. Car le but de l'homme est souvent de ne pas avoir à traiter d'égal à égal avec son alter ego, son "frère". Anéantir son prochain, lui refuser toute espèce d'existence, le voir comme moins que rien, ne pas le reconnaître comme homme à part entière, est précisément ce qui empoisonne les relations humaines depuis le meurtre d'Abel par son frère Caïn. Et finalement, se saisir de l'occasion superficielle des divergences d'opinion et de goûts pour chasser loin de soi "l'autre", n'est-ce pas là un prétexte pour assouvir cette passion primitive et homicide ancrée en nous.
Voici une petite histoire pour illustrer le propos.
Paris, en des temps très reculés...
M. Pertinax rentre chez lui du bridge, plus tôt que prévu. Il ne se sent guère en forme en ce moment, et ne prend plus autant goût à jouer aux cartes, sans qu'il en sache la raison. Quelque chose d'étrange, d'inquiétant même, le ronge. Clémence, sa fille, n'est plus la même. Elle a pourtant tout ce qu'elle veut. Reçue première au concours, elle intègrera l'an prochain l'École normale. Mais depuis quelques temps, elle est comme absente, comme absorbée par autre chose, de pensées qu'elle garde secrètes, et dissimule. Voilà, c'est cela qui perturbe M. Pertinax. Sa fille lui cache quelque chose. Une affaire de coeur ? Pourtant, le brave Maxime, bien connu de la famille, est un habitué de la maison depuis deux ans. Qu'y a-t-il donc à cacher ? Le ver qui ronge la pensée de M. Pertinax s'insinue progressivement, jusqu'à déployer ses tentacules dans les moindres recoins de son âme. Nul repos pour ce père trompé. Nul lieu secret où se retrancher. Il faut qu'il sache, tout de suite, de quoi il en retourne. Et tandis qu'il prend consciemment cette résolution, un sombre pressentiment le prévient, et lui lance cet avertissement : ne monte pas ces marches qui te conduisent à la porte de Clémence, non, ne franchit pas le seuil de cette chambre, ne jette pas ta lumière inquisitoriale en ce lieu intime, arrête-toi avant qu'il ne soit trop tard... Trop tard. En entrant dans la pièce, l'endroit le plus charmant, le plus chaste, le plus retiré de sa maison, le plus sacré peut-être, en appuyant sur le froid interrupteur, et faisant d'un coup passer la pénombre épaisse, dissimulatrice de mystères, à la grande lumière crue qui envahit tout, et braque ses mille regards jusque dans les moindres replis, l'oeil de M. Pertinax se trouve aussitôt attiré par un objet qu'il n'avait jamais vu. Pour être plus exact, cet objet lui était familier. Familier ailleurs. Familier bien loin du foyer familial. Familier partout sauf précisément ici, sur le bureau de sa fille. Ce sombre objet, vêtu de noir, est la Mort personnifiée. Que dis-je, la Mort ? La Peste, le Choléra. En le voyant ici même, trônant, ou plutôt laissé négligemment sur le bord du bureau de Clémence, semblant indiquer par là un usage quotidien, M. Pertinax se croit déjà mort, comme condamné, saisi, entraîné au poste de police, interrogé, déshonoré, chassé de son emploi, décrété de prise de corps... et tout cela en une seule seconde. Ses artères se mettent aussitôt à charrier des litres de sang jusqu'au visage, qui se met à gonfler, tandis qu'un noeud douloureux se forme dans l'abdomen. Les jambes tremblent. Le toit de la maison s'effondre, et le plancher avec. Et tout cela en une seconde, à le seule vue de ce livre noir aperçu brusquement sur le bord du bureau de Clémence. Que fait-il là ? Le regard de M. Pertinax reste figé. Prostré, n'osant bouger d'un seul cm, le corps raide et immobile, Pertinax contemple longuement le livre noir, comme frappé de terreur, à la manière d'un enfant épiant dans la pénombre une forme vague qui le terrifie, comme si le fait de bouger aller susciter mille monstres assoiffés de sang, prêts à bondir sur leur victime pour la déchirer. Puis, après ce long moment de contemplation muette, les questions, les suppositions, les débats se mettent à jaillir. Le corps de M. Pertinax se remue, s'anime. Après la terreur, la révolte, le refus. Il met l'index sur sa bouche, le pouce sous le menton. Puis change de position. Comment ce livre est-il ici ? Quelqu'un l'aura mis sur cette table, à l'insu de Clémence. Les mains de M. Pertinax lui pétrissent le visage, au fur et à mesure que le débat contradictoire avance.
Des livres comme celui-ci, M. Pertinax, dans sa jeunesse, en a brûlé des centaines sur la place publique. A l'époque, il avait même dénoncé des voisins, des amis, des connaissances, des collègues. Il fallait éradiquer cette vermine d'intégristes. Ces pharisiens qui empuantissaient l'Eglise, et dont la conscience était chargée de crimes. Bien sûr, certains sont entrés depuis dans la clandestinité. Et ils continuent d'agir sournoisement, se réunissant dans l'ombre pour assister à leurs messes en latin, que personne ne comprend, et orientées vers l'autel, comme ils disent, au mépris du peuple à qui l'on tourne le dos. Des missels comme celui-ci sont bien évidemment interdits, leur possession passible des Assises. On comprend alors le grand trouble mental qui secoue en ce moment la tête de M. Pertinax.
Tout à coup, en bas des escaliers, la porte d'entrée se met à claquer. C'est Clémence ! Pertinax éteint précipitamment la lumière, referme la porte, et redescend en tremblant les escaliers. Il se trouve nez à nez avec sa fille. Elle a déjà son regard fixé sur lui avant qu'il n'entre dans la salon. Son visage est livide. Elle vient de réaliser tout à coup qu'avant de gagner la maison, elle a aperçu la fenêtre éclairée de sa chambre. "Tu n'étais pas au bridge ?" - "Je suis rentré plus tôt." - "Tu es monté dans ma chambre ?" Pas de réponse. Pertinax regarde sa fille, et ne sait que dire. Puis, après cet intense silence à se regarder dans le blanc des yeux : "Je suis ton père, tu peux tout me dire." Cette parole ne pouvait pas sonner plus faux, et ne fit qu'augmenter la terreur de Clémence. En effet, en prononçant ces mots, Pertinax ne pouvait se cacher à lui-même qu'il haïssait d'une haine parfaite, jusqu'à la mort, ceux que l'on appelle "intégristes". Et devoir reconnaître qu'il se trouve en ce moment-même à discuter précisément avec une intégriste méconnue jusqu'ici, en la personne de sa fille, qu'il aime de toute sa chair, ne peut que jeter la plus grande confusion dans son esprit. "Papa, j'ai seulement eu envie de connaître, c'est de la simple curiosité..." - "Clémence..., c'est interdit..., te rends-tu compte ?" - "Papa..." (elle se met à pleurer). Pertinax la serre dans ses bras : "o, Clémence, mais qui donc t'a donné ce livre... ?" - "Je ne sais pas, je l'ai trouvé..." - "Que me dis-tu là ? Ce livre est interdit, il doit être brûlé partout où on le trouve, tu n'as pas pu le trouver, voyons, quelqu'un te l'a forcément donné, qui est-ce ? Maxime ?" - "Oh non, Maxime n'a rien à voir avec ça !" - "Qui alors ?" - "Des gens que je ne connais pas." - "Mais où les as-tu rencontrés ? Connais-tu leurs noms ?" - "Je ne peux pas te le dire, c'est des amis." - "Il faut absolument arrêter de les voir !" Pertinax se redresse, et presse les bras de Clémence avec ses deux mains : "Ecoute, nous allons brûler cette infamie ensemble, tout de suite, et ce sera fini, d'accord ?"
Les jours ont passé, et il n'a plus été question de "l'infamie". Mais Pertinax n'est plus le même, à son tour. Quelque chose n'est plus comme avant. Sa fille ne lui apparaît plus comme la tendre et chaste enfant qu'il connaissait. Lorsqu'elle est présente, dans la même pièce, il lui lance des regards furtifs et soupçonneux. Est-elle donc aussi naïve qu'elle prétend ? Était-ce vraiment de la curiosité, et rien d'autre ? Et ces amis, qui sont-ils ? Les voit-elle encore ? Ces questions le tourmentent nuit et jour. Il décide de s'en ouvrir à son plus vieil ami, Anthème. Ce dernier, lui trouvant l'air affecté, le pressait de questions depuis plusieurs jours. Mais après avoir entendu la confession de Pertinax, voilà qu'Anthème lui-même enchaîne avec sa propre histoire. Car Anthème connaissait lui aussi quelques troubles dans son ménage, en la personne de son fils Alexandre, devenu adepte de la secte intégriste. "J'ai dû longuement enquêter pour apprendre la sinistre vérité." La sinistre vérité est l'engouement incroyable que semble avoir la jeunesse, en ce moment, pour les idées intégristes. "Il faut arrêter cette horreur. C'est aussi le rôle des pères de montrer le bon chemin à leurs enfants." - "Je suis d'accord, mais je ne puis pourtant pas dénoncer Alexandre, et l'envoyer en prison !" - "Je sais..., c'est un choix difficile..."
Laissons donc Anthème et Pertinax à leur douloureux cas de conscience, et revenons à notre réalité contemporaine pour faire notre propre examen, en voyant s'il ne nous arrive pas non plus, à nous aussi, de suspecter et condamner un peu trop facilement ceux qui n'ont pas les mêmes opinions que nous... et tâchons peut-être d'être tolérants ! Car un jour, après avoir distribué les anathèmes un peu partout, il nous arrive de découvrir qu'un être aimé porte au-dessus de sa tête un de ces anathèmes que nous avons jetés aveuglément. Que choisir entre condamner et aimer ?
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Anima nostra sicut passer erepta est de laqueo venantium
Laqueus contritus est, et nos liberati sumus
Notre âme s'est échappée comme un passerau du filet de l'oiseleur,
Le filet s'est rompu, et nous avons été délivrés.
Ps. 123
Laqueus contritus est, et nos liberati sumus
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Ps. 123
Re: Histoire d'étiquettes...
Mais nous ne nous haïssons pas ! Nous défendons justes nos idées respectives. Personne ici croit que l'autre est adepte d'une secte, voyons !
Nous avons le droit de débattre, de discuter, de ressentir des choses et de réagir. C'est cela aussi, respecter son prochain : le considérer, lui montrer qu'on s'intéresse à lui.
On rend vivant quelqu'un quand on prend le temps de débattre avec lui. On lui permet d'exister.
Ce qui n'est pas le cas de la tolérance. La tolérance consiste à laisser tranquilles les autres, à la limite sans s'en soucier. C'est ce que font toutes les personnes qui la prônent.
Elle est bien pratique, cette tolérance qui permet de ne pas faire l'effort de s'intéresser aux autres. Elle permet d'autoriser toutes les situations, même quand elles sont complètement opposées entre elles.
La tolérance est une pseudo valeur laïque créée pour faire fermer les yeux. Ne nous trompons pas d'ennemis.
Nous avons le droit de débattre, de discuter, de ressentir des choses et de réagir. C'est cela aussi, respecter son prochain : le considérer, lui montrer qu'on s'intéresse à lui.
On rend vivant quelqu'un quand on prend le temps de débattre avec lui. On lui permet d'exister.
Ce qui n'est pas le cas de la tolérance. La tolérance consiste à laisser tranquilles les autres, à la limite sans s'en soucier. C'est ce que font toutes les personnes qui la prônent.
Elle est bien pratique, cette tolérance qui permet de ne pas faire l'effort de s'intéresser aux autres. Elle permet d'autoriser toutes les situations, même quand elles sont complètement opposées entre elles.
La tolérance est une pseudo valeur laïque créée pour faire fermer les yeux. Ne nous trompons pas d'ennemis.
Pour habiter, tipi beaucoup mieux. Toujours propre, chaud en hiver, frais en été, facile à bouger. Homme moderne construit grosse maison, beaucoup d'argent dépensé, comme une grande cage, pas de soleil, jamais sortir. Toujours malade.
Chef Faucon Volant (1852-1931)[/i]
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