Avé Raistlin
Cher MB, si je suis bien d'accord avec vous sur le fait que certaines représentations ont été certainement été exagérées, le Christ "méga-empereur" comme vous l'appelez est affirmé par l'Ecriture. Le Christ est Roi, vraiment Roi. D'ailleurs, le Nouveau Testament ne cesse-t-il pas de nous parler de "Royaume des Cieux" ? (...) Bref, vous voyez que le Christ affirme lui-même sa royauté et son droit de juger le monde. Cette insistance sur la royauté du Christ est reprise sans ambiguité dans l'Apocalypse.
Nous ne parlons pas exactement de la même chose, ou alors je n'ai pas réussi à trouver les mots adéquats.
Le Christ est Roi, vraiment Roi ; ça oui. Mais il n'est pas un roi qui emprunte nos formes de pouvoir. Il n'est donc pas adéquat de lui supposer nos manières à nous de gouverner et de juger. On peut le faire de façon pédagogique, si l'on veut, mais il y a un risque, ici, de plaquer nos usages sociaux à nous, d'une époque et d'une société donnée, à un Dieu qui est de tous les temps.
D'où le décalage avec le monde d'aujourd'hui, y compris celui des chrétiens : nous ne supportons plus un pouvoir qui se veut inaccessible et hautain. Nous n'acceptons pas que le pouvoir se trouve supérieur à nous ; nous n'acceptons plus la morgue, le secret (même s'ils se pratiquent toujours plus ou moins, mais c'est une autre question ; je m'en tiens au discours).
Or la manière de décrire la majesté divine date d'un temps où ce pouvoir était naturellement conçu comme écrasant (je pense au cas d'une femme brûlée vive, à Byzance, pour avoir craché par mégarde sur le corps de l'empereur). Elle convenait encore partiellement il y a cinquante ans. Elle ne convient pas à notre temps, et je ne crois pas que notre époque, sur ce point, soit inférieure aux époques précédentes.
Ainsi, il me semble que partir du principe que les Pères de l'Église - et l'Église avec eux - se sont trompés pendant des siècles mais que, heureusement, notre génération (forcément plus sage et plus intelligente que les autres) a compris les écueils à éviter, n’est pas très juste. Peut-être faudrait-il ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
Précisons encore. Le Christ est roi ; mais il n'est pas "méga-empereur", il n'a pas une garde personnelle, des licteurs, un palais inaccessible, il ne préside pas à des jeux. Je ne vais pas dire que les Pères se sont trompés ; ils ont parlé en hommes de leur temps, pour des hommes de leur temps. C'est nous, au contraire, qui nous trompons en ne sachant pas faire la différence, dans ce qu'ils disaient, entre l'accessoire et l'essentiel.
Nous ne sommes pas plus sages qu'eux, certes, mais nous avons 1700 ans d'expérience de plus. Cela me paraît faire une grosse différence, n'est-ce pas ? Rien ne nous empêche de dire, comme au temps de la mystique de St-Victor, que nous sommes des nains juchés sur les épaules de géants, et que si nous sommes plus petits qu'eux, du moins grâce à notre position nous voyons plus loin. Vous allez me dire que plus personne n'y connaît rien de nos jours, mais ici, nous sommes entre gens de bonne compagnie...
Plus sérieusement : s'il est vrai que plaquer notre vision du monde sur ce qu'ils ont écrit à l'époque est une erreur de raisonnement (ce que les historiens appellent un anachronisme), je ne vois pas pourquoi l'inverse ne serait pas vrai.
Les gens s'expriment avec le langage de leur temps, avec ce qui existe de leur temps. Evoquer l'empereur pour donner une idée de la majesté divine n'est pas une erreur : c'est un automatisme, c'est leur "outillage mental", pour parler comme Febvre. Le langage du pouvoir est si naturellement assimilé à celui du monarque absolu - et vraiment absolu au Bas-Empire, rien à voir avec notre Ancien régime - qu'on emprunte forcément ce dernier pour en parler. Mais ne commettons pas d'anachronisme, je vous le répète, en voulant transférer des catégories de l'époque sur les nôtres ; nous ne sommes pas des Amish ou des fondamentalistes saoudiens...
Cependant, je suis d'accord avec vous sur un point : peut-être que cette image du Christ-Roi a légitimé une forme de société basée sur une certaine hiérarchie, souvent violente puisque l'Homme est ce qu'il est.
Non, c'est le contraire. C'est leur société qu'ils ont plaquée sur lui, parce qu'ils n'en connaissaient pas d'autre ; et en mouvement de retour, cette description du Christ-Roi a justifié la société existante.
Amicalement
MB