Léon XIII - encyclique Au milieu des sollicitudes a écrit :Que si l’on descend des abstractions sur le terrain des faits, il faut nous bien garder de renier les
principes tout à l’heure établis ; ils demeurent inébranlables. Seulement, en s’incarnant les faits, ils
y revêtent un caractère de contingence, déterminé par le milieu où se produit leur application.
Autrement dit, si chaque forme politique est bonne par elle-même, et peut être appliquée au
gouvernement des peuples, en fait, cependant, on ne rencontre pas chez tous les peuples le pouvoir
politique sous une même forme ; chacun possède la sienne propre. Cette forme naît de l’ensemble
des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines, qui font surgir dans une
nation ses lois traditionnelles et même fondamentales : et, par celles-ci, se trouve déterminée telle
forme particulière de gouvernement, telle base de transmission des pouvoirs suprêmes.
Inutile de rappeler que tous les individus sont tenus d’accepter ces gouvernements et de ne rien
tenter pour les renverser ou pour en changer la forme. De là vient que l’Église, gardienne de la
plus vraie et la plus haute notion sur la souveraineté politique, puisqu’elle la fait dériver de Dieu, a
toujours réprouvé les doctrines et toujours condamné les hommes rebelles à l’autorité légitime. Et
cela, dans le temps même où les dépositaires du pouvoir en abusaient contre Elle, se privant par là
du plus puissant appui donné à leur autorité, et du moyen le plus efficace pour obtenir du peuple
l’obéissance à leurs lois. On ne saurait trop méditer sur ce sujet les célèbres prescriptions que le
Prince des apôtres au milieu des persécutions, donnait aux premiers chrétiens : « Honorez tout le
monde ; aimez la fraternité : craignez Dieu : rendez honneur au roi 6. » Et celle de saint Paul : « Je vous
en conjure donc avant toutes choses : ayez soin qu’il se fasse au milieu de vous des obsécrations, des oraisons,
des demandes, des actions de grâces, pour tous les hommes, pour les rois, et pour tous ceux qui sont élevés en
dignité, afin que nous menions une vie tranquille, en toute piété et chasteté : car cela est bon et agréable
devant Dieu notre Sauveur. »
Cependant, il faut soigneusement le remarquer ici : quelle que soit la forme des pouvoirs civils
dans une nation, on ne peut la considérer comme tellement définitive qu’elle doive demeurer
immuable, fût-ce l’intention de ceux qui, à l’origine, l’ont déterminée.
Seule, l’Église de Jésus-Christ a pu conserver et conservera sûrement jusqu’à la consommation
des temps sa forme de gouvernement. Fondée par celui qui était, qui est, et qui sera dans les siècles,
elle a reçu de lui, dès son origine, tout ce qu’il faut pour poursuivre sa mission divine à travers
l’océan mobile des choses humaines. Et, loin d’avoir besoin de transformer sa constitution
essentielle, elle n’a même pas le pouvoir de renoncer aux conditions de vraie liberté et de
souveraine indépendance, dont la Providence l’a munie dans l’intérêt général des âmes.
Mais quant aux sociétés purement humaines, c’est un fait gravé cent fois dans l’histoire, que le
temps, ce grand transformateur de tout ici-bas, opère dans leurs institutions politiques de profonds
changements. Parfois, il se borne à modifier quelque chose à la forme de gouvernement établie ;
d’autres fois, il va jusqu’à substituer aux formes primitives, d’autres formes totalement différentes,
sans en excepter le mode de transmission du pouvoir souverain.
Et comment viennent à se produire ces changements politiques dont Nous parlons ? Ils
succèdent parfois à des crises violentes, trop souvent sanglantes, au milieu desquelles les
gouvernements préexistants disparaissent en fait ; voilà l’anarchie qui domine ; bientôt, l’ordre
public est bouleversé jusque dans ses fondements. Dès lors, une nécessité sociale s’impose à la
nation ; elle doit sans retard pourvoir à elle-même. Comment n’aurait-elle pas le droit, et plus
encore le devoir de se défendre contre un état de choses qui la trouble si profondément, et de
rétablir la paix publique dans la tranquillité de l’ordre ?
Or, cette nécessité sociale justifie la création et l’existence des nouveaux gouvernements,
quelque forme qu’ils prennent ; puisque, dans l’hypothèse où nous raisonnons, ces nouveaux
gouvernements sont nécessairement requis par l’ordre public, tout ordre public étant impossible
sans un gouvernement. Il suit de là que, dans de semblables conjonctures, toute la nouveauté se
borne à la forme politique des pouvoirs civils, ou à leur mode de transmission ; elle n’affecte
nullement le pouvoir considéré en lui-même. Celui-ci continue d’être immuable et digne de
respect ; car, envisagé dans sa nature, il est constitué et s’impose pour pourvoir au bien commun,
but suprême qui donne son origine à la société humaine. En d’autres termes, dans toute
hypothèse, le pouvoir civil, considéré comme tel, est de Dieu et toujours de Dieu : « Car il n’y a
point de pouvoir si ce n’est de Dieu . »
Par conséquent, lorsque les nouveaux gouvernements qui représentent cet immuable pouvoir
sont constitués, les accepter n’est pas seulement permis, mais réclamé, voire même imposé par la
nécessité du bien social qui les a faits et les maintient. D’autant plus que l’insurrection attise la
haine entre citoyens, provoque les guerres civiles et peut rejeter la nation dans le chaos de
l’anarchie. Et ce grand devoir de respect et de dépendance persévérera, tant que les exigences du
bien commun le demanderont, puisque ce bien est, après Dieu, dans la société, la loi première et
dernière.
Par là s’explique d’elle-même la sagesse de l’Église dans le maintien de ses relations avec les
nombreux gouvernements qui se sont succédé en France, en moins d’un siècle, et jamais sans
produire des secousses violentes et profondes. Une telle attitude est la plus sûre et la plus salutaire
ligne de conduite pour tous les Français, dans leurs relations civiles avec la république, qui est le
gouvernement actuel de leur nation. Loin d’eux ces dissentiments politiques qui les divisent ; tous
leurs efforts doivent se combiner pour conserver ou relever la grandeur morale de leur patrie.