La règle dite 'du moindre mal' n'est pas catholique !

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Christophe
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La règle dite 'du moindre mal' n'est pas catholique !

Message non lu par Christophe »

Bonsoir à tous ! :)

Par cet article, je souhaite rendre justice à la vérité et abjurer d'une erreur à la propagation de laquelle j'ai pu - bien inconsciemment - contribuer. J'espère, ce faisant, faire amende honorable... Je remercie tout particulièrement Popeye et Thomasthomas dont les récentes contributions ont motivés quelques recherches plus approfondies dont je vous livre les conclusions ci-après.

Une lecture trop superficielle de saint Thomas d'Aquin m'avait faussement fait accroire en la conformité à la doctrine de l'Église de la théorie dite du "moindre mal" qui justifie au nom de la prudence le choix éthique d'un moindre mal pour éviter un mal plus grand.

Voici le texte du docteur angélique, qui me semblait appuyer de l'autorité de deux des plus grands docteurs de l'Eglise le principe du moindre mal :
Le gouvernement humain dérive du gouvernement divin et le doit imiter. Or Dieu, bien qu'il soit tout-puissant et souverainement bon, permet cependant qu'il se produise des maux dans l'univers, qu'il pourrait empêcher, parce qu'en les supprimant, il ôterait de plus grands biens, voire provoquerait des maux pires. Il en est aussi de même dans le gouvernement humain : ceux qui commandent tolèrent à bon droit quelques maux, de peur que quelques biens ne soient empêchés, voire que des maux pires ne soient encourus. Comme le dit saint Augustin : "Ôtez des affaires humaines les filles publiques, et vous aurez troublé tout par le déchaînement des passions". Par conséquent, bien que les infidèles pèchent dans leurs rites, ceux-ci peuvent être tolérés soit à cause d'un bien qui en provient, soit à cause d'un mal qui est à éviter [...] tel que le scandale ou le dissentiment qui pourrait provenir de cette intolérance, ou bien un empêchement pour le salut de ces gens qui, ainsi tolérés, sont peu à peu tournés vers la foi.
Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, II II 10 11
Si donc tolérer (d'autrui) un acte mauvais est licite en vue d'éviter qu'un mal plus grand ne se produise, ou pour permettre à un bien d'advenir, en revanche commettre (soi-même) un acte mauvais n'est jamais licite, même en vue d'éviter qu'un mal plus grand ne se produise, ou pour permettre à un bien d'advenir, comme l'énonce très précisément Paul VI dans un texte faisant référence aux pratiques contraceptives par lesquelles l'acte conjugal est rendu intentionnellement infécond :
En vérité, s'il est parfois licite de tolérer un moindre mal moral afin d'éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand [1] il n'est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu'il en résulte un bien [2], c'est-à-dire de prendre comme objet d'un acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et, par conséquent, une chose indigne de la personne humaine, même avec l'intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux.
Paul VI, Humanae vitae (1968), §14

[1] Cf. Pie XII, alloc. au Congrès national de l'Union des juristes catholiques italiens, 6 décembre 1953, A.A.S. 45 (1953), p. 798-799.
[2] Cf. Rm 3, 8
Jean-Paul II, dans l'encyclique Veritatis splendor, explique longuement les principes du discernement moral :
CHAPITRE II - «NE VOUS MODELEZ SUR LE MONDE PRÉSENT» (Rm 12, 2)
- L'Eglise et le discernement sur certaines tendances de la théologie morale actuelle -


IV. L'acte moral
Téléologie et téléologisme


74. Mais de quoi la qualification morale de l'agir libre de l'homme dépend-elle ? Par quoi cette orientation des actes humains est-elle assurée ? Par l'intention du sujet qui agit, par les circonstances — et en particulier par les conséquences — de son agir, ou par l'objet même de son acte ?

C'est là ce qu'on appelle traditionnellement le problème des « sources de la moralité ». Précisément face à ce problème, ces dernières décennies, se sont manifestées, ou répétées, de nouvelles orientations culturelles et théologiques qui exigent un sérieux discernement de la part du Magistère de l'Eglise.

Certaines théories éthiques, appelées « téléologiques », se montrent attentives à la conformité des actes humains avec les fins poursuivies par l'agent et avec les valeurs qu'il admet. Les critères pour évaluer la pertinence morale d'une action sont obtenus par la pondération des biens moraux ou pré-moraux à atteindre et des valeurs correspondantes non morales ou pré-morales à respecter. Pour certains, le comportement concret serait juste, ou erroné, selon qu'il pourrait, ou ne pourrait pas, conduire à un état de fait meilleur pour toutes les personnes concernées : le comportement serait juste dans la mesure où il entraînerait le maximum de biens et le minimum de maux.

De nombreux moralistes catholiques qui suivent cette orientation entendent garder leurs distances avec l'utilitarisme et avec le pragmatisme, théories pour lesquelles la moralité des actes humains serait à juger sans faire référence à la véritable fin ultime de l'homme. A juste titre, ils se rendent compte de la nécessité de trouver des argumentations rationnelles toujours plus cohérentes pour justifier les exigences et fonder les normes de la vie morale. Cette recherche est légitime et nécessaire, du moment que l'ordre moral fixé par la loi naturelle est par définition accessible à la raison humaine. Au demeurant, c'est une recherche qui correspond aux exigences du dialogue et de la collaboration avec les non-catholiques et les noncroyants, particulièrement dans les sociétés pluralistes.

75. Mais, tout en s'efforçant d'élaborer une telle morale rationnelle — parfois appelée à ce titre « morale autonome » —, on rencontre de fausses solutions, liées en particulier à une compréhension inadéquate de l'objet de l'agir moral. Certains ne prennent pas suffisamment en considération le fait que la volonté est impliquée dans les choix concrets qu'elle opère : ces derniers déterminent sa bonté morale et son orientation vers la fin ultime de la personne. D'autres s'inspirent d'une conception de la liberté qui fait abstraction des conditions effectives de son exercice, de sa référence objective à la vérité sur le bien et de sa détermination par des choix de comportements concrets. Ainsi, selon ces théories, la volonté libre ne serait ni moralement soumise à des obligations déterminées, ni formée par ses choix, bien que restant responsable de ses actes et de leurs conséquences. Ce « téléologisme », en tant que méthode de découverte de la norme morale, peut alors — selon des terminologies et des approches empruntées à divers courants de pensée — recevoir le nom de « conséquentialisme » ou de « proportionnalisme ». Le premier entend définir les critères de la justesse d'un agir déterminé à partir du seul calcul des conséquences prévisibles de l'exécution d'un choix. Le second, qui pondère entre eux les valeurs de ces actes et les biens poursuivis, s'intéresse plutôt à la proportion qu'il reconnaît entre leurs effets bons et leurs effets mauvais, en vue du « plus grand bien » ou du « moindre mal » réellement possibles dans une situation particulière.

Les théories éthiques téléologiques (proportionnalisme, conséquentialisme), tout en reconnaissant que les valeurs morales sont indiquées par la raison et par la Révélation, considèrent qu'on ne peut jamais formuler une interdiction absolue de comportements déterminés qui seraient en opposition avec ces valeurs, en toute circonstance et dans toutes les cultures. Le sujet agissant aurait certes le devoir d'atteindre les valeurs recherchées, mais sous un double aspect : en effet, les valeurs ou les biens engagés dans un acte humain seraient, d'une part d'ordre moral (au regard des valeurs proprement morales comme l'amour de Dieu, la charité à l'égard du prochain, la justice, etc.), et d'autre part d'ordre pré-moral, appelé non-moral, physique ou ontique (en regard des avantages ou à des inconvénients causés à celui qui agit ou à d'autres personnes impliquées à un moment ou à un autre, comme par exemple la santé ou son altération, l'intégrité physique, la vie, la mort, la perte des biens matériels, etc.). Dans un monde où le bien serait toujours mêlé au mal et tout effet bon lié à d'autres effets mauvais, la moralité de l'acte serait jugée de manière différenciée : sa « bonté » morale à partir de l'intention du sujet rapportée aux biens moraux, et sa « rectitude », à partir de la prise en compte des effets ou des conséquences prévisibles et de leurs proportions. En conséquence, les comportements concrets seraient à évaluer comme « justes » ou « erronés », sans que pour autant il soit possible de qualifier comme moralement « bonne » ou « mauvaise » la volonté de la personne qui les choisit. En ce sens, un acte qui, placé en contradiction avec une norme négative universelle, viole directement des biens considérés comme pré-moraux, pourrait être qualifié comme moralement admissible si l'intention du sujet se concentrait, selon une pondération « responsable » des biens impliqués dans l'action concrète, sur la valeur morale jugée décisive dans les circonstances.

L'évaluation des conséquences de l'action, en fonction de la proportion de l'acte avec ses effets et de la proportion des effets les uns par rapport aux autres, ne concernerait que l'ordre pré-moral. La spécificité morale des actes, c'est-à-dire de leur bonté ou de leur malice, serait exclusivement déterminée par la fidélité de la personne aux valeurs les plus hautes de la charité et de la prudence, sans que cette fidélité soit nécessairement incompatible avec des choix contraires à certains préceptes moraux particuliers. Même en matière grave, ces derniers préceptes devraient être considérés comme des normes opératives, toujours relatives et susceptibles d'exceptions.

Dans cette perspective, consentir délibérément à certains comportements déclarés illicites par la morale traditionnelle n'impliquerait pas une malice morale objective.

L'objet de l'acte délibéré

76. Ces théories peuvent acquérir une certaine force de persuasion par leur affinité avec la mentalité scientifique, préoccupée à juste titre d'ordonner les activités techniques et économiques en fonction du calcul des ressources et des profits, des procédés et des effets. Elles veulent libérer des contraintes d'une morale de l'obligation, volontariste et arbitraire, qui se révélerait inhumaine.

De semblables théories ne sont cependant pas fidèles à la doctrine de l'Église, puisqu'elles croient pouvoir justifier, comme moralement bons, des choix délibérés de comportements contraires aux commandements de la Loi divine et de la loi naturelle. Ces théories ne peuvent se réclamer de la tradition morale catholique : s'il est vrai que celle-ci a vu se développer une casuistique attentive à pondérer les plus grandes possibilités de faire le bien dans certaines situations concrètes, il n'en demeure pas moins vrai que cette façon de voir ne concernait que les cas où la loi était douteuse et qu'elle ne remettait donc pas en cause la validité absolue des préceptes moraux négatifs qui obligent sans exception. Les fidèles sont tenus de reconnaître et de respecter les préceptes moraux spécifiques déclarés et enseignés par l'Eglise au nom de Dieu, Créateur et Seigneur. Quand l'Apôtre Paul résume l'accomplissement de la Loi dans le précepte d'aimer son prochain comme soi-même (cf. Rm 13, 8-10), il n'atténue pas les commandements, mais il les confirme, puisqu'il en révèle les exigences et la gravité. L'amour de Dieu et l'amour du prochain sont inséparables de l'observance des commandements de l'Alliance, renouvelée dans le sang de Jésus Christ et dans le don de l'Esprit. C'est justement l'honneur des chrétiens d'obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes (cf. Ac 4, 19 ; 5, 29) et, pour cela, d'accepter même le martyre, comme l'ont fait des saints et des saintes de l'Ancien et du Nouveau Testament, reconnus tels pour avoir donné leur vie plutôt que d'accomplir tel ou tel geste particulier contraire à la foi ou à la vertu.

77. Pour donner les critères rationnels d'une juste décision morale, les théories mentionnées tiennent compte de l'intention et des conséquences de l'action humaine. Il faut certes prendre en grande considération l'intention — comme le rappelle Jésus avec une insistance particulière dans une opposition ouverte aux scribes et aux pharisiens, qui prescrivaient minutieusement certaines œuvres extérieures sans tenir compte du cœur (cf. Mc 7, 20-21 ; Mt 15, 19) —, et aussi les biens obtenus et les maux évités à la suite d'un acte particulier. Il s'agit d'une exigence de responsabilité. Mais la considération de ces conséquences — et également des intentions — n'est pas suffisante pour évaluer la qualité morale d'un choix concret. La pondération des biens et des maux, comme conséquences prévisibles d'une action, n'est pas une méthode adéquate pour déterminer si le choix de ce comportement concret est, « selon son espèce » ou « en soi-même », moralement bon ou mauvais, licite ou illicite. Les conséquences prévisibles appartiennent aux circonstances de l'acte, qui, si elles peuvent modifier la gravité d'un acte mauvais, ne peuvent cependant pas en changer l'aspect moral.

Du reste, chacun connaît la difficulté — ou mieux l'impossibilité — d'apprécier toutes les conséquences et tous les effets bons ou mauvais — dits pré-moraux — de ses propres actes : faire un calcul rationnel exhaustif n'est pas possible. Comment faire alors pour établir des proportions qui dépendent d'une évaluation dont les critères restent obscurs ? De quelle manière pourrait se justifier une obligation absolue sur des calculs aussi discutables ?

78. La moralité de l'acte humain dépend avant tout et fondamentalement de l'objet raisonnablement choisi par la volonté délibérée, comme le montre d'ailleurs la pénétrante analyse, toujours valable, de saint Thomas. Pour pouvoir saisir l'objet qui spécifie moralement un acte, il convient donc de se situer dans la perspective de la personne qui agit. En effet, l'objet de l'acte du vouloir est un comportement librement choisi. En tant que conforme à l'ordre de la raison, il est cause de la bonté de la volonté, il nous perfectionne moralement et nous dispose à reconnaître notre fin ultime dans le bien parfait, l'amour originel. Par objet d'un acte moral déterminé, on ne peut donc entendre un processus ou un événement d'ordre seulement physique, à évaluer selon qu'il provoque un état de choses déterminé dans le monde extérieur. Il est la fin prochaine d'un choix délibéré qui détermine l'acte du vouloir de la personne qui agit. En ce sens, comme l'enseigne le Catéchisme de l'Eglise catholique, « il y a des comportements concrets qu'il est toujours erroné de choisir parce que leur choix comporte un désordre de la volonté, c'est-à-dire un mal moral » . « Souvent — écrit l'Aquinate —, l'homme agit avec une intention droite, mais cela ne lui sert de rien, car la bonne volonté lui manque ; comme si, par exemple, quelqu'un vole pour nourrir un pauvre, son intention assurément est droite, mais il lui manque la rectitude de la volonté, qui fait que la rectitude d'intention n'excuse jamais une mauvaise action. " Comme certains nous accusent outrageusement de le dire, devrions-nous faire le mal pour qu'en sorte le bien ? Ceux-là méritent leur propre condamnation " (Rm 3, 8) ».

La raison pour laquelle la bonne intention ne suffit pas mais pour laquelle il convient de faire le choix juste des œuvres réside dans le fait que l'acte humain dépend de son objet, c'est-à-dire de la possibilité ou non d'ordonner celui-ci à Dieu, à Celui qui « seul est le Bon », et ainsi réalise la perfection de la personne. En conséquence, l'acte est bon si son objet est conforme au bien de la personne dans le respect des biens moralement importants pour elle. L'éthique chrétienne, qui privilégie l'attention à l'objet moral, ne refuse pas de considérer la « téléologie » intrinsèque de l'agir, en tant qu'orientée vers la promotion du vrai bien de la personne, mais elle reconnaît que ce bien n'est réellement poursuivi que si les éléments essentiels de la nature humaine sont respectés. L'acte humain, bon selon son objet, peut être aussi ordonné à la fin ultime. Et cet acte accède à sa perfection ultime et décisive quand la volonté l'ordonne effectivement à Dieu par la charité. En ce sens, le Patron des moralistes et des confesseurs enseigne : « Il ne suffit pas de faire des œuvres bonnes, mais il faut les faire bien. Afin que nos œuvres soient bonnes et parfaites, il est nécessaire de les faire dans le seul but de plaire à Dieu ».

Le « mal intrinsèque » : il n'est pas licite de faire le mal en vue du bien (cf. Rm 3, 8)

79. Il faut donc repousser la thèse des théories téléologiques et proportionnalistes selon laquelle il serait impossible de qualifier comme moralement mauvais selon son genre — son « objet » — le choix délibéré de certains comportements ou de certains actes déterminés, en les séparant de l'intention dans laquelle le choix a été fait ou de la totalité des conséquences prévisibles de cet acte pour toutes les personnes concernées.

L'élément primordial et décisif pour le jugement moral est l'objet de l'acte de l'homme, lequel décide si son acte peut être orienté au bien et à la fin ultime, qui est Dieu. Cette orientation est trouvée par la raison dans l'être même de l'homme, entendu dans sa vérité intégrale, donc dans ses inclinations naturelles, dans ses dynamismes et dans ses finalités qui ont toujours aussi une dimension spirituelle : c'est exactement le contenu de la loi naturelle, et donc l'ensemble organique des « biens pour la personne » qui se mettent au service du « bien de la personne », du bien qui est la personne elle-même et sa perfection. Ce sont les biens garantis par les commandements, lesquels, selon saint Thomas, contiennent toute la loi naturelle.

80. Or, la raison atteste qu'il peut exister des objets de l'acte humain qui se présentent comme « ne pouvant être ordonnés » à Dieu, parce qu'ils sont en contradiction radicale avec le bien de la personne, créée à l'image de Dieu. Ce sont les actes qui, dans la tradition morale de l'Eglise, ont été appelés « intrinsèquement mauvais » (intrinsece malum) : ils le sont toujours et en eux-mêmes, c'est-à-dire en raison de leur objet même, indépendamment des intentions ultérieures de celui qui agit et des circonstances. De ce fait, sans aucunement nier l'influence que les circonstances, et surtout les intentions, exercent sur la moralité, l'Eglise enseigne « qu'il y a des actes qui, par eux-mêmes et en eux-mêmes, indépendamment des circonstances, sont toujours gravement illicites, en raison de leur objet ». Dans le cadre du respect dû à la personne humaine, le Concile Vatican II lui-même donne un ample développement au sujet de ces actes : « Tout ce qui s'oppose à la vie elle-même, comme toute espèce d'homicide, le génocide, l'avortement, l'euthanasie et même le suicide délibéré ; tout ce qui constitue une violation de l'intégrité de la personne humaine, comme les mutilations, la torture physique ou morale, les contraintes psychologiques ; tout ce qui est offense à la dignité de l'homme, comme les conditions de vie sous-humaines, les emprisonnements arbitraires, les déportations, l'esclavage, la prostitution, le commerce des femmes et des jeunes ; ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable : toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement l'honneur du Créateur ».

Sur les actes intrinsèquement mauvais, et en référence aux pratiques contraceptives par lesquelles l'acte conjugal est rendu intentionnellement infécond, Paul VI enseigne : « En vérité, s'il est parfois licite de tolérer un moindre mal moral afin d'éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand, il n'est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu'il en résulte un bien (cf. Rm 3, 8), c'est-à-dire de prendre comme objet d'un acte positif de la volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et par conséquent une chose indigne de la personne humaine, même avec l'intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux ».

81. En montrant l'existence d'actes intrinsèquement mauvais, l'Eglise reprend la doctrine de l'Ecriture Sainte. L'Apôtre Paul l'affirme catégoriquement : « Ne vous y trompez pas! Ni impudiques, ni idolâtres, ni adultères, ni dépravés, ni gens de mœurs infâmes, ni voleurs, ni cupides, pas plus qu'ivrognes, insulteurs ou rapaces, n'hériteront du Royaume de Dieu » (1 Co 6, 9-10).

Si les actes sont intrinsèquement mauvais, une intention bonne ou des circonstances particulières peuvent en atténuer la malice, mais ne peuvent pas la supprimer. Ce sont des actes « irrémédiablement » mauvais ; par eux-mêmes et en eux-mêmes, ils ne peuvent être ordonnés à Dieu et au bien de la personne : « Quant aux actes qui sont par eux-mêmes des péchés (cum iam opera ipsa peccata sunt) — écrit saint Augustin —, comme le vol, la fornication, les blasphèmes, ou d'autres actes semblables, qui oserait affirmer que, accomplis pour de bonnes raisons (causis bonis), ils ne seraient pas des péchés ou, conclusion encore plus absurde, qu'ils seraient des péchés justifiés ? ».

De ce fait, les circonstances ou les intentions ne pourront jamais transformer un acte intrinsèquement malhonnête de par son objet en un acte « subjectivement » honnête ou défendable comme choix.

82. En outre, l'intention est bonne quand elle s'oriente vers le vrai bien de la personne en vue de sa fin ultime. Mais les actes dont l'objet « ne peut être ordonné » à Dieu et est « indigne de la personne humaine » s'opposent toujours et dans tous les cas à ce bien. Dans ce sens, le respect des normes qui interdisent ces actes et qui obligent semper et pro semper, c'est-à-dire sans aucune exception, non seulement ne limite pas la bonne intention, mais constitue vraiment son expression fondamentale.

La doctrine de l'objet, source de la moralité, constitue une explicitation authentique de la morale biblique de l'Alliance et des commandements, de la charité et des vertus. La qualité morale de l'agir humain dépend de cette fidélité aux commandements, expression d'obéissance et d'amour. C'est pour cette raison, nous le répétons, qu'il faut repousser comme erronée l'opinion qui considère qu'il est impossible de qualifier moralement comme mauvais selon son genre le choix délibéré de certains comportements ou actes déterminés, en faisant abstraction de l'intention pour laquelle le choix est fait ou de la totalité des conséquences prévisibles de cet acte pour toutes les personnes concernées. Sans cette détermination rationnelle de la moralité de l'agir humain, il serait impossible d'affirmer un « ordre moral objectif » et d'établir une quelconque norme déterminée du point de vue du contenu, qui obligerait sans exception ; et ce au préjudice de la fraternité humaine et de la vérité sur le bien, ainsi qu'au détriment de la communion ecclésiale.

83. Comme on le voit, dans la question de la moralité des actes humains, et en particulier dans celle de l'existence des actes intrinsèquement mauvais, se focalise en un certain sens la question même de l'homme, de sa vérité et des conséquences morales qui en découlent. En reconnaissant et en enseignant l'existence du mal intrinsèque dans des actes humains déterminés, l'Eglise reste fidèle à la vérité intégrale sur l'homme, et donc elle respecte l'homme et le promeut dans sa dignité et dans sa vocation. En conséquence, elle doit repousser les théories exposées ci-dessus qui s'inscrivent en opposition avec cette vérité.

Cependant, Frères dans l'épiscopat, nous ne devons pas nous contenter d'admonester les fidèles sur les erreurs et sur les dangers de certaines théories éthiques. Il nous faut, avant tout, faire apparaître la splendeur fascinante de cette vérité qui est Jésus Christ lui-même. En Lui, qui est la Vérité (cf. Jn 14, 6), l'homme peut comprendre pleinement et vivre parfaitement, par ses actes bons, sa vocation à la liberté dans l'obéissance à la Loi divine, qui se résume dans le commandement de l'amour de Dieu et du prochain. Cela se réalise par le don de l'Esprit Saint, Esprit de vérité, de liberté et d'amour : en Lui, il nous est donné d'intérioriser la Loi, de la percevoir et de la vivre comme le dynamisme de la vraie liberté personnelle : cette Loi est « la Loi parfaite de la liberté » (Jc 1, 25).


Jean-Paul II, encyclique Veritatis splendor (1993), Chapitre II - Partie IV. L'acte moral
Fraternellement
Christophe
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
Christian
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Re: La règle dite 'du moindre mal' n'est pas catholique !

Message non lu par Christian »

Par cet article, je souhaite rendre justice à la vérité et abjurer d'une hérésie à la propagation de laquelle j'ai pu - bien inconsciemment - contribuer.
Bonjour Christophe,

Merci de cet article et des lumineuses citations.

Je crois qu’en parlant de ‘'moindre mal’’, il faut distinguer entre deux circonstances :

- celle où le choix comporte deux issues peu satisfaisantes, mais ne sont ni l’une ni l’autre cause directe de souffrances à des tiers (rester dans un emploi que je n’aime pas, ou prendre un que j’aime mieux, mais moins bien rémunéré)

- celle, évoquée dans vos citations, où le choix consiste à infliger une souffrance pour atteindre un objectif présumé bon

En dehors de toute réflexion morale à laquelle vos citations apportent une réponse définitive, la simple constatation de notre condition humaine nous oblige à refuser tout téléologisme ou utilitarisme. D’une part, parce que nous ne pouvons jamais mettre en équivalence sur une même échelle de mesure les souffrances et les avantages que nous causons à une variété d’êtres humains ; d’autre part, parce que l’avenir nous est inconnu et que nous causons souvent le plus grand mal lorsque nous croyons agir pour le bien.

C’est pourquoi, et vous apportez de l’eau au moulin que je fais tourner ici depuis des lunes, il ne peut pas exister de bien commun défini comme un état de la société vers lequel nous devrions tendre. Le bien commun n’est pas une fin, il est un moyen. C’est exactement ce que vos citations nous expliquent. Dans les affaires de la Cité, le bien commun est le Droit. Non pas l’arbitraire législation de quelque majorité qui vise à obtenir une société plus prospère, plus égalitaire, plus puissante, plus laïque ou plus chrétienne ou plus n’importe quoi, mais la simple application du droit de propriété, parce qu’il est la règle naturelle de tout système social et que son application ne préjuge en rien d’un quelconque futur ordre social, c’est-à-dire s’interdit tout téléologisme.

Cordialement

Christian
(qui ne désespère pas de vous accueillir chez les libertariens)
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Message non lu par oak »

C'est un peu lourd et théorique tout ça..

Un cas d'école : (dérivé de la prise d'otage de la Barbade)

Un catholique est officier, responsable d'opération pour un groupe militaire, un nombre des ressortissants a été pris en otage par un groupe terroriste , la veille de l'intervention programmée il est face aux médias, que doit il faire :

1-dire la vérité et entrainer la mort des otages en révélant le plan.
2- mentir par omission ou délibérément et préserver les otages ....

Si la règle du moindre mal est refusée par l'église catholique alors comme catholique

1- Il aura condamné à mort des otages
2- Il sera condamné comme "fou dangereux"et probablement radié des cadres comme "fanatique religieux"..

Aucune règle et aucune encyclique ne peut nous dégager de la responsabilité de nos comportements, penser le contraire n'est ce pas du fondamnentalisme?
oak
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Message non lu par oak »

popeye a écrit :
oak a écrit :C'est un peu lourd et théorique tout ça..

Un cas d'école : (dérivé de la prise d'otage de la Barbade)

Un catholique est officier, responsable d'opération pour un groupe militaire, un nombre des ressortissants a été pris en otage par un groupe terroriste , la veille de l'intervention programmée il est face aux médias, que doit il faire :

1-dire la vérité et entrainer la mort des otages en révélant le plan.
2- mentir par omission ou délibérément et préserver les otages ....

Si la règle du moindre mal est refusée par l'église catholique alors comme catholique

1- Il aura condamné à mort des otages
2- Il sera condamné comme "fou dangereux"et probablement radié des cadres comme "fanatique religieux"..

Aucune règle et aucune encyclique ne peut nous dégager de la responsabilité de nos comportements, penser le contraire n'est ce pas du fondamnentalisme?
Bonsoir Oak.

L'Eglise n'enseigne pas que toute dissimulation est fautive.
ouff, merci Popeye, mais quand je pense au principe du moindre mal, c'est à ce genre d'application que je pense, parce qu'il y a volonté de protéger la vie des otages et de dissimuler le "plan d'action"
Christian
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Message non lu par Christian »

Ce que Jean-Paul II condamne sous le nom de "téléologisme", c'est uniquement la doctrine pour laquelle la recherche d'une fin bonne est l'unique critère de la morale. Tout au contraire, il affirme une morale objective, qui comme telle s'impose à tous, et qui repose sur la bonté où la malignité objective de nos actes. Cela ne s'oppose pas à la considération de la fin, qui concourt à l'appréciation morale de l'acte humain : une fin bonne ne rend pas bon un acte mauvais mais peut l'atténuer ; une fin mauvaise rend mauvais un acte bon ; une acte indifférent est bon ou mauvais selon que sa fin est bonne ou mauvaise.

La bonté ou la malignité de l'objet, des circonstances, de la fin, se prennent par rapport à la Loi divine, naturelle et positive.

Précisément parce que la morale chrétienne est objectiviste, l'état moral de la socièté peut s'apprécier objectivement. Par suite, si l'on constate une déviance dans l'ordre social, il faut travailler à y remédier.

Exciper de Veritatis Splendor pour conclure qu' " il ne peut pas exister de bien commun défini comme un état de la société vers lequel nous devrions tendre. Le bien commun n’est pas une fin, il est un moyen ", c'est manifestement ne rien comprendre à ce que dit le Pontife. Il y a une hierarchie des fins :
1° Fin dernière absolue (la fin des fins), savoir la "Gloire extrinsèque et formelle de Dieu", Dieu connu et aimé par ses créatures spirituelles.
2° Fin dernière relative, la béatitude de l'élu, dont le principe est dans la vision intuitive et la dilection consécutive de Dieu
3° Fins prochaines, qui ne sont bonnes qu'ordonnées à la fin dernière. Dans la mesure où la vision intuitive est la rétribution de ceux ayant agi conformément à la Loi de Dieu, vouloir agir et vivre conformément à la morale pour voir Dieu et l'aimer, c'est vouloir subordonner les fins prochaines aux fins dernières. C'est dans cette perspective que s'inscrit le désir de Chrétienté : vouloir un ordre social qui favorise le salut des âmes, plutôt que le système occidental contemporain, satanique dans son principe et ses effets.

Il est donc radicalement faux d'exciper de VS pour conclure que " la simple application du droit [...] ne préjuge en rien d’un quelconque futur ordre social " : c'est exactement le contraire !!! Le contre-sens est aussi grossier que manifeste !

Cher Popeye,

J’ignore si je n’ai rien compris à ce qu’a dit le Pontife, mais je constate en revanche que vous n’avez rien compris à ce que j’ai écrit.

Si la violence contre un individu innocent est une action mauvaise, elle ne peut être justifiée par une fin bonne (telle pratiquer une religion, partager ses biens avec les pauvres ou accueillir des étrangers). Vous l’écrivez vous-même.

Et donc toute loi qui rend obligatoire ces actions bonnes à peine de visites matutinales par des hommes en bleu n’est pas une loi bonne.

En revanche, la loi qui prévient l’agression physique d’un innocent (sur son corps ou ses biens) est une loi bonne. Comment ne le serait-elle pas ?

Par conséquent, le seul ordre social que la violence étatique peut légitimement instaurer est celui qui délimite et garantit une sphère privée pour chaque être humain où il peut vivre protégé de l’agression physique d’autrui. Les juristes appellent cet espace ‘propriété’. Les hommes de l’Etat n’ont pas à s’occuper de ce que les gens font avec leur propriété, cela est du ressort de la conscience morale de chacun. Pourquoi les hommes de l’Etat ne sauraient informer la conscience morale ? Simplement parce qu’ils disposent du monopole de la violence armée et que la conscience morale ne peut pas se déterminer sous cette menace (son choix se réduit alors à collaborer avec cette violence ou à y résister).

Il appartient donc à l’Eglise et ses missionnaires (désarmés, sans pouvoir autre que celui de l’Esprit) d’informer cette conscience morale, de convertir les esprits et les cœurs par l’exhortation et l’exemple. Car les convertis ne sont pas ceux, par exemple, qui fréquentent les lieux de culte parce que les gendarmes y veillent, ou même parce que toute alternative distrayante est interdite, les convertis sont animés du désir d’adorer Dieu dans Son temple.

Toute confusion entre la fonction du flic et la fonction du prêtre (ce qu’on appelle abusivement le fondamentalisme) ne peut que discréditer l’un et l’autre. Sola le rappelle d’ailleurs sur un autre fil. Le souvenir des «infamies», pour reprendre le cri de Voltaire, explique assez l’aversion d’une majorité d'Européens pour la religion. Les Catholiques devraient se le répéter chaque matin. Si le Christ avait cru qu’établir une ‘société chrétienne’ passait par la politique, il aurait ceint une autre couronne que d’épines, comme le lui demandait Judas.

A force de flics, de fisc et de triques, on peut construire un village Potemkine de la chrétienté, aux sépulcres blanchis bien alignés. Chacun clamerait haut et fort son attachement à la religion, comme d’autres à Staline ou aux talibans.

Sans moi.

Christian
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