jeanbaptiste a écrit :
Une petite question à Teano au sujet de tradition : si j'ai bien compris le Talmud c'est "la loi orale" écrite. C'est-à-dire que c'est la mise à l'écrit d'une tradition orale de réflexion sur la Torah.
Au fond, nous pouvons comparer le Talmud juif à la Tradition catholique (Écrits des saints et des docteurs, Magistère etc.).
La question que je me pose est la suivante : le Talmud étant clos, qu'en est-il de l'oralité ? Je veux dire par là que dans le catholicisme il y aura toujours de nouveau saints, de nouveaux docteurs, et de nouveaux documents magistériels, peut-être de "nouveaux" dogmes etc. Tout cela peut-être discuté en Église et contribuer à l'approfondissement de la foi.
Si le Talmud est clos je suis persuadé que cela n'empêche pas la réflexion et les études sur cette loi orale. Mais qu'en est-il de son extension ? Existe-t-il dans le judaïsme l'équivalent de la Tradition catholique au sens d'une tradition qui continue de se développer et de s'approfondir au fil des siècles, qui n'est pas close ?
Bonjour Jean-Baptiste,
Vous avez entièrement raison : la Tradition est le commentaire de la Révélation par les autorités légitimes (talmid hakhamim ou successeurs des Apôtres). Les Musulmans ont leur Sunna qui repose sur le même principe qui signifie en fait, que l'exégèse et l'interprétation correcte du Texte révélé ne sont pas immédiatement accessibles au "simple fidèle" mais doivent passer par un intermédiaire qualifié (surtout quand le texte génère une norme juridique).
Le droit rabbinique a 3 sources qui lui donnent une dialectique permanente :
- la Torah écrite, stricto sensu : ce que nous appelons le Pentateuque.
Les écrits prophétiques ou sapientiels ne peuvent fonder une norme juridique.
- la Torah orale (Torah she beal pé) : le Talmud
- le Sage (Talmid Hakham) : à chaque génération, les Sages et leurs disciples, les rabbins sont légitimes à rendre des décisions pour l'application pratique de la Torah. Le Rav Adin Steinsaltz est parmi les plus éminents de nos jours. Je cite quelques noms : Hillel, Gamaliel I et II, Rabbi Yohannan Ben Zakaï, Rav Akiva, Rachi, RamBam (Maïmonide), le Gaon de Vilna, le Baal Chem Tov, Rabbi Naaman de Breslav.
La dialectique du judaïsme rabbinique s'articule autour de cette hiérarchie et la pluralité d'opinion est autorisée (depuis Gamaliel II, président du Sanhédrin sous les règnes de Domitien et Trajan). Une même mitsva peut donc souffrir des variétés d'application : par exemple, le judaïsme interdit de mélanger les aliments à base de viande et ceux à base de lait. Telle autorité rabbinique préconise un délai de 3 heures après avoir consommé une catégorie d'aliments pour pouvoir consommer une autre ; telle autre recommandera d'attendre 24 h.
La Torah écrite et la Torah orale ont été révélées au Mont Sinaï, toutes les 2. La Torah orale a été véhiculée par les générations des répétiteurs (Tannaïm) jusqu'au 1er siècle avant notre ère. L'un d'entre eux s'appelait Yéhoshuah Ben Pérakhia : c'était un maître réputé d'Alexandrie qui vivait au 2ème siècle avant notre ère et le Talmud dit qu'il enseigna la Torah à Jésus (vous trouverez tout ce qu'il faut savoir sur cet épisode dans les travaux de Dan Jaffé, précédemment cités).
Au début de l'ère chrétienne, cette loi orale va commencer à être mise par écrit à l'instigation des pharisiens, spécialistes reconnus de cette discipline. La question du statut de cette loi va engendrer des conflits entre les juifs : chaque juif suit la halakha de sa faction (pharisien, sadduccéen, essénien même) en étant persuadés de l'erreur des autres. Les pharisiens outre la Torah, recueillent les textes prophétiques et façonnent le canon de l'Ancien Testament tel que nous le connaissons aujourd'hui, là où les sadduccéens ne reconnaissent que la seule Torah. Les divergences doctrinales sont puissantes entre les différents courants.
Au 1er siècle, le Sanhédrin est présidé par Hillel l'Ancien (nassi). Son école (Beth Hillel) prône la douceur de la Torah car l'Homme qui est bon en a besoin pour s'améliorer. Sa halakha est plutôt souple. Le vice-président (av-beth-din) du Sanhédrin est Shammaï. Son école (Beth Shammaï) croit que la Torah doit se faire rude pour forcer l'Homme à apprendre les vertus car il est profondément mauvais. Sa halakha est rigoureuse, volontiers nationaliste et exclusive. Ses disciples, les shammoti, deviendront les zélotes. Les 2 hommes meurent tous deux vers l'an 10 de notre ère. c'est le fils puis le petit-fils de Hillel qui prendront sa succession à la tête du Sanhédrin.
Le débat sera tranché sous Gamaliel II (arrière-petit-fils de Hillel) : les choses d'ici-bas sont régies par l'école de Hillel. Le judaïsme d'aujourd'hui suit encore ses règles herméneutiques et ses décisions.
La première guerre juive va précipiter les choses : en 70, avec la destruction du Temple, les Juifs n'ont plus pour seul patrimoine que leur Torah. Le Sanhédrin se déplace à Yavné et commence à mettre par écrit le Talmud de Jérusalem. Les communautés juives qui vivent paisiblement dans l'Empire Perse rédigent le Talmud de Babylone. Cette mise par écrit s'étend jusqu'au 5è siècle de l'ère chrétienne. Le Talmud contient 2 grandes catégories de textes : ceux à vocation jurisprudentielle et ceux à vocation homilétique, morale ou parénétique. On y trouve aussi des traditions historiques complémentaires aux récits bibliques (je pense en particulier à Abraham).
Donc, pour répondre précisément à votre question : oui, s'il y a un corpus défini qui fonde la norme juridique, les rabbins continuent cet effort de dialectique pour adapter la halakha aux évolutions du monde et de la société juive.
Voilà, je vous ai résumé tout ça en vrac, c'est très très sommaire !