Inné ou acquis ? possible d'acquérir davantage de vertu ?

« Donne à ton serviteur un cœur attentif pour qu'il sache discerner le bien du mal » (1R 3.9)
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Cinci
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Re: Inné ou acquis ? possible d'acquérir davantage de vertu

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(suite et fin)


- S'isoler. C'est la tentation du repli sur soi, qui aggrave encore le problème car il laisse la personne seule face à ses émotions et pensées. Aller vers les autres en cas de rejet est la stratégie prioritaire : même s'ils ne nous comprennent qu'imparfaitement, même s'ils ne nous réconfortent pas totalement, même s'ils se montrent décevants dans la qualité de leur soutien, le pire serait de rester seul ... C'est parfois très difficile à expliquer à nos patients hypersensibles au rejet : aller vers les autres non pas pour aller mieux ou se sentir consolé, mais comme un acte de survie, qui ne nous donnera pas forcément de mieux-être immédiat, mais sera indispensable. Comme désinfecter rapidement une blessure : cela n'empêche pas d'avoir mal, mais diminue le risque de surinfection. La surinfection des expériences de rejet, c'est la paranoia, l'autopunition, l'amertume, la misanthropie, toutes réactions qui vont grandir notre souffrance, et diminuer nos capacités à nous relier ultérieurement aux autres.

- Abîmer les liens existants avec les personnes proches. Alors que c'est justement auprès d'elles que nous pourrions trouver réconfort et soutien, l'hypersensibilité au rejet s'infiltre aussi, souvent, dans les relations conjugales par exemple et augmente les risques d'insatisfaction vis à vis de son conjoint. Mécontentement et ressentiment peuvent aussi être déplacés sur notre famille, nos amis.

- Chez certains, les plus fragiles ou les plus usés par le rejet, la tentation se profile souvent, à un moment ou un autre, de se faire du mal. On ressent l'envie obscure de s'automutiler ou de s'autodétruire. La consommation brutale de toxiques comme l'alcool relève de cette dynamique de l'autodestruction, chez des femmes notamment, où l'on observe, après des rejets, l'absorption d'alcool fort jusqu'à l'ivresse, puis le coma. Les crises de boulimie, elles aussi, sont souvent déclenchées par des vécus de rejet social, même minimes (ne pas avoir de courrier dans sa boîte, de message sur son répondeur, de mail dans son ordinnateur : «Tout le monde m'oublie, je suis seule ...», même supposés et sans preuves. Une vague de désarroi viscéral submerge la personne et la pousse à se nuire [...]

Étonnamment, faire subir à quelqu'un, même en imagination, une expérience de rejet va gripper son intelligence. Il va alors moins bien s'y prendre face aux problèmes à résoudre et aux tests de QI. Cet effet délétère ne paraît pas uniquement dû à l'impact émotionnel du rejet : ce n,est pas seulement parce que nous sommes tristes ou inquiet de ce rejet que nos performances baissent, ni parce que nous ruminons sur notre infortune. Il semble bien qu'il existe une «onde de choc» inconsciente provoquée par la situation de rejet, qui mobilise et qui fige, en quelque sorte, notre énergie psychique.


Nouvelle expérience de psychologie pas drôle, mais qui nous aide à démontrer et à traquer les mécanismes de la souffrance du rejet social. Vous êtes par petits groupes de six personnes de même sexe. Après avoir fait faire connaissance les uns avec les autres, au travers de petites rencontres de vingt minutes chacune, on vous fait passer dans une autre pièce, où l'on vous demande de choisir deux des personnes que vous venez de rencontrer pour travailler en groupe avec elles. Puis, peu après, on revient vers vous pour vous dire que, hélas, vous n'avez été choisi par personne (en réalité il s'agit d'un simple tirage au sort, mais vous ne l'apprendrez qu'ensuite) [...] Après quoi, que vous soyez ainsi rejeté ou accepté, on vous propose de participer, mais tout seul à d'autres expériences. Et l'expérience suivante consiste à évaluer d'après un questionnaire précis le goût et la texture de cookies, tous les mêmes, dont une grande quantité a été déposée sur un plateau. On vous laisse avec vos cookies, votre questionnaire et votre expérience de rejet social encore toute fraîche, pendant dix minutes. Les participants qui viennent de subir le rejet vont avaler en moyenne neuf cookies pour répondre au questionnaire d'évaluation des gâteaux, là où les participants qui n'ont pas été rejetés n'en avaleront que quatre ou cinq. Comme si les rejetés avaient perdu leur capacité d'autocontrôle, si précieuse pour ne pas sombrer face à chaque difficulté de la vie.

D'autres manipulations pendant la même étude aboutiront au même résultat : si on est rejeté, on est moins capable de faire des efforts, de se contrôler, on abandonne plus vite les tâches difficiles, on prend davantage de risques absurdes. L'analyse fine des résultats montre que, tout autant que la perte des capacités d'autocontrôle, c'est aussi l'envie de faire des efforts qui est annihilée chez les personnes vivant une expérience de rejet.

Ces données sont les mêmes chez les sujets qui ont perdu leur conjoint, avec ces travaux étonnants montrant que l'on trouve un taux anormalement élevé de meurtriers chez les veufs, comme si l'absence de conjoints, la perte de ce lien si fondamental à notre bien-être, favorisait la dérégulation du contrôle de soi.

Source : Christophe André, Imparfaits, libres et heureux, p. 214
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abbaruah
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Re: Inné ou acquis ? possible d'acquérir davantage de vertu

Message non lu par abbaruah »

bonsoir Cinci
vous n'êtes pas seul !
vous traitez de la solitude.... et en vous lisant je comprend " isolement "
l'estime de soi nécessite un long cheminement
tiens je vous raconte cette petite histoire bien symbolique :
un poussin vient de briser l'oeuf qui l'entourait et à l'air tout étonné au milieu des brisures de coquilles, dêtre appelé ainsi à la vie.
Une poule hautaine mais plutôt sympa le toise, lui faisant les gros yeux et lâche : " non mais, regarde ce que tu as fait "......

sinon dans la Bible dans le livre des juges connaissez vous Gédéon ? surtout les chapitres 6 et 7.
Vous ne manquerez pas d'être saisi par un sentiment : une grande proximité intérieure,spirituelle, avec ce qu'aujourd'hui nous pouvons éprouver sur notre vie et celle des autres.....

au XVII siècle un jésuite a écrit :
fie toi à Dieu comme si le succes des choses dépendait tout entier de toi, et en rien de Dieu; alors pourtant mets y tout ton labeur comme si Dieu seul allait tout faire, et toi rien...

je vous souhaite une bonne nuit, vous n'êtes pas seul.....
Pourquoi chercher Dieu sur une multitude de chemins, alors qu'il suffit de rester là, et de Lui faire toute la place.
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Re: Inné ou acquis ? possible d'acquérir davantage de vertu

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Bonjour,

OUi, je vais lire ces chapitres dont vous me parler. Merci.

:)

Je reviendrai plus tard, abbaruah.
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Certes ...
fie toi à Dieu comme si le succes des choses dépendait tout entier de toi, et en rien de Dieu; alors pourtant mets y tout ton labeur comme si Dieu seul allait tout faire, et toi rien...
Puis il y a bien un passage dans le livre des Juges (Gédéon, chap.6) qui renverrait à une dynamique semblable. C'est vrai




Puis j'aurai trouvé ça après lecture du chapitre 6 :

... l'humilité conduit à la liberté : elle permet de ne pas dépendre de son image ou de pressions compétitives. Elle permet aussi d'avancer à visage découvert, sans chercher à présenter son meilleur profil. En limitant la tendance au jugement, elle facilite l'ouverture aux nouvelles idées, la réceptivité au feed-back, l'intérêt pour tout ce qui n'est pas soi. Elle n'est pas désintérêt ou mépris de soi, mais elle préserve l'intérêt pour soi à un niveau relativement bas et silencieux, sauf lorsque la situation le demande. Elle facilite aussi l'action : car elle ne pousse pas à vouloir briller, et elle ne fait pas craindre d'échouer. Ce qu'avait saisi clairement Saint-Exupéry : «Je comprends le sens de l'humilité. Elle n'est pas le dénigrement de soi. Elle est le principe même de l'action.»

Elle est un probable facilitateur de spiritualité, dont nous avons dit qu'elle pouvait se comprendre comme l'acceptation et la recherche d'un lien avec tout ce qui nous dépasse et s'avère plus grand que nous. Se confronter à ce qui est plus grand que soi , dans le domaine de la nature ou de l'humanité, est excellent pour l'estime de soi.

Pour une pratique de l'humilité

Précieux garde-fou contre l'orgueil et l'hubris, l'humilité n'est pas un don, ne peut être une simple déclaration d'intention, et nécéssite une réflexion et une pratique régulière [...] L'Américain Bill Wilson, fondateur des Alcooliques Anonymes, avait compris l'importance de l'humilité pour guérir de cette addiction. Parmi les principes [...] :«Nous avons admis que nous étions impuissants devant l'alcool - que nous avions perdu la maîtrise de notre vie.» [...] Cette lucidité dans l'acceptation de ses limites et la reconnaissance du besoin d'être aidé représente une étape capitale à franchir [...]

Christophe André, Imparfaits, Libres et Heureux, Paris, Odile Jacob, 2006, p.417
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Message non lu par Cinci »

Récapituler :

Je posais une question au départ relativement à la notion de courage. Je me demandais quoi faire, quoi travailler (ou sur quoi travailler) afin de renforcir cet aspect de vertu. Je n'avais vraiment aucune idée de quel côté me diriger avec ça. Vous pouvez me croire. Or des dernières semaines il sera ressorti pour moi que c'est l'humilité qui représenterait au moins une des clés pour cela. Travailler l'humilité. Franchement, j'avoue que je n'y aurais pas pensé d'emblée. Totale surprise !

Je ressens quand même de la gratitude pour avoir obtenu cette vision de l'affaire. Je pense que je dois ça à plusieurs éléments (compris le texte d'Abbaruah), celui de Saint Exupéry au-dessus, de fréquentes visites à l'Oratoire, une certaine expérience que j'aurai vécu le 19 mars dernier (une grâce ... oui,oui ... une grâce).

Libération !

Joie, joie, joie, joie ... Voilà donc la matière sur laquelle travailler afin de devenir plus fort, plus solide intérieurement ... et donc plus apte à manifester du courage. Il y aurait donc moyen de travailler ça. Car l'humilité est une chose ou une qualité qui se travaille certainement (en sus de pouvoir prier là-dessus).
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Encore que dans le mot du pape François du 4 avril :

  • Le chrétien, même dans les épreuves les plus douloureuses, ne perd jamais « la paix et la présence de Jésus » et avec « un peu de courage, nous pouvons le dire au Seigneur: "Seigneur, donne-moi cette grâce qui est l'empreinte de la rencontre avec toi: le réconfort spirituel" »; Et surtout, a-t-il souligné, « il ne faut jamais perdre la paix ». Tournons-nous vers le Seigneur, qui « a tant souffert, sur la Croix, mais qui n'a pas perdu la paix. Cette paix n'est pas la nôtre: elle ne s'achète pas et ne se vend pas ». C'est un don de Dieu que nous devons invoquer. La paix est comme « le dernier degré de ce réconfort spirituel, qui commence par l'émerveillement de la joie ».


viewtopic.php?f=94&t=24963&p=252190&hil ... is#p252190

Il me semble que l'on verrait ici la notion de courage («... même dans les épreuves les plus douloureuses ...»). Le mot humilité ne se trouve pas présent littéralement dans le texte du pape. Il serait camouflé plutôt derrière l'idée de ''demander à recevoir comme une grâce''. C'est par le fait de mentionner la Croix dans son texte peut-être. Mourir à soi-même ...
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Après, je suis tombé sur un texte de la revue Christus (un numéro spécial sur l'humilité). Or pour examiner la chose :

« ... dans une société sécularisée, il ne s'agira pas de la crainte des dieux, mais plutôt de celle des représailles de l'homme contre l'homme, constitutive de toute vie en société, qui inclut des rapports de force entre des individus ou des groupes. Sortir de ses limites, c'est risquer de tomber sur un plus fort que soi et d'en subir les conséquences : c'est la peur de la mort qui, pour Hegel, fait l'esclave par rapport au maître et constitue le premier embryon de la société.

Cette sagesse liée à la crainte est-elle si étrangère à l'évangile qu'on veut spontanément le croire ? Jésus ne craint pas de donner parfois à l'humilité des motifs peu nobles.

Crainte du déshonneur : «Lorsque quelqu'un t'invite à un repas de noces, ne va pas t'étendre à la première place, de peur qu'un plus digne que toi n'ait été invité par ton hôte et que celui qui vous a invités, toi et lui, ne vienne te dire : Cèdes-lui la place» (Luc 14, 8-9).
Crainte du gendarme tout simplement : «Hâtes-toi de t'accorder avec ton adversaire, tant que tu es encore avec lui sur le chemin, de peur que l'adversaire ne te livre au juge, et le juge au garde, et qu'on te jette en prison» (Mt 5,25)
Et finalement dans la Bible la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse : «La crainte du Seigneur, principe de la sagesse; sagesse et discipline, seuls les fous s'en moquent» (Pr 1,7)

Humilité et reconnaissance de la loi

Une telle «humilité», si nous y réfléchissons bien, est primordiale, elle est le premier degré de l'humilité, son commencement. Elle est au fond la reconnaissance de la loi : que je suis comme tout homme, sujet de la loi, «un parmi d'autres», soumis à la condition humaine, mortel. Le Fils de Dieu lui-même n'a pas échappé à cette loi, il s'y est volontairement soumis : «Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d'une femme, sujet de la loi» (Ga 4,4) Et lorsque sur la montagne, il sera tenté sous couleur de bien enfreindre les lois élémentaires de l'attraction terrestre : «Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas, il enverra des anges pour te porter» (Mt 4,5), Jésus refusera ce «raccourci» qui l'aurait sans doute fait s'écraser à terre : «Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu». Refus de l'angélisme, acceptation de la condition humaine, fragile. Car la loi a toujours un rapport avec la mort, du moins son infraction : «Le jour où tu en mangeras tu mourras certainement» (Gn 1,17) Certes, en soi, la loi est ordonnée à la vie, elle est bonne, mais sous une forme négative, faisant appel à la crainte de la mort pour indiquer la route de la vie. [...]

Qohélèt, dans un passage où il est intéressant de noter également le rapport à la mort :


  • Dans ma brève existence, j'ai tout vu
    un juste qui se perd par sa justice,
    un méchant qui survit par sa malice.
    Ne sois pas juste à l'excès,
    ne te fais pas trop sage;
    pourquoi te détruire ?
    Ne fais pas trop le méchant,
    et ne deviens pas insensé;
    pourquoi mourir avant ton temps ?
    (Qo 7,15-17)



Cependant, et là est le tragique de l'existence, que ce soit avant son temps où à son heure, l'homme meurt. Et c'est le propre de l'homme, de celui que nous connaissons, c'est à dire de nous-mêmes, de ne pouvoir s'empêcher de transgresser la loi. Nous sommes pécheurs de naissance, d'origine, et c'est pour cela que nous mourrons : lien profond entre la loi, le péché et mort; en cet obscur domaine l'on ne cesse de parler de la même chose. «Toutes nos justices comme du linge sale» (Is 64,5). L'humilité qui vient de la crainte de la loi est incapable de donner la vie.

L'humilité qui vient de la foi

Perdus pour perdus, pécheurs pour pécheurs, ce n'est donc plus le souci anxieux d'observer la loi, observance en soi inefficace, ni la crainte servile de la mort, de toute manière inéluctable, qui doivent inspirer notre conduite, mais le courage de vivre à travers la mort, dès maintenant («je meurs chaque jour»), qu'on appelle la foi, et plus précisément la foi en Jésus Christ. La confiance véritable naît par exemple de cette parole du Christ : «Je ne suis pas venu pour les justes, mais pour les pécheurs» La véritable humilité naît de cette faille qui vient rompre le cercle doublement vicieux du péché et de la loi, l'un nous enfermant dans l'autre. C'est de ce cercle qu'est venu nous libérer le Christ, en nous montrant le chemin qu'il est lui-même : né sujet de la loi, il est venu nous racheter et faire de nous des fils et non des esclaves, des frères et non des ennemis; des pécheurs sauvés.

Quand je parle de la mort, il ne s'agit pas seulement de la mort temporelle, physique, qui n'est que le signe d'une mort possible, plus terrible, la seule terrible à vrai dire et qui est la mort spirituelle. Mais je parle de cette bonne mort (bonne, bien qu'elle nous apparaisse mortifiante à cause de notre amour-propre) qui, à travers tel geste risqué, telle parole écoutée, telle parole donnée, telle «sortie de soi-même», nous met en relation les uns avec les autres, avec l'Autre. Je parle de cette mort du grain de blé qui tombe en terre, dans l'humus (= humilité) qui porte du fruit et ne reste pas seul.

N'est-ce pas là l'humilité des croyants : non pas un timide repliement sur soi, une peur de vivre, l'enfouissement du talent, devenu en cet enfouissement mortel et stérile, conduisant à la mort et à la stérilité, mais au contraire un enfouissement fertile conduisant à la communion : celui du grain de blé.

Paradoxalement, l'humilité chrétienne ne consiste pas à rester craintivement dans ses limites - cela c'est l'humilité qui ressortit à la loi - mais au contraire à en sortir : c'est oeuvre de grâce ou de foi.


(à suivre)
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(suite et fin)


Franchir ses limites

L'orgueil en effet ne consiste pas uniquement dans l'excès, la démesure, la mégalomanie; il ne consiste pas seulement à supplanter l'autre, à vouloir «prendre la place de». Ce n'est qu'un de ses aspects. Il peut se vivre, paradoxalement mais de façon plus dangereuse encore, sous la forme d'une fausse humilité, dans l'autosuffisance peureuse, la volonté de rester dans ses propres limites, dans son moi, et cela sous différents prétextes : n'est-ce pas pour une bonne part la définition du péché angélique, du péché contre l'Esprit, auquel nous participons par la fine pointe de notre liberté chaque fois que nous péchons ? Un grand théologien a mis ces paroles en eux :

  • «Nous voulons orgueilleusement nous reposer dans nos limites, en abandonnant à Dieu le divin.» (Cajétan, Commentaire de la Somme théologique)
Ainsi nous détournons notre affection de Dieu sous le prétexte que nous sommes hommes et qu'il est Dieu, qu'il ne saurait exiger de pénétrer dans notre «jardin secret», chacun chez soi. C'est ce que dit le mauvais serviteur : «J'ai appris à te connaître pour un homme âpre au gain; tu moissonnes où tu n'as pas semé, et tu ramasses où tu n'as rien répandu» (Mt 25,24) Et cette parole s'attire la réplique suivante : «Serviteur de rien et timoré ...»

Le juste milieu chrétien n'est pas en effet un enfouissement, une fuite du risque : de la petitesse d'âme, de la «pusillanimité» comme diraient les anciens. Il n'est juste milieu qu'en tant que situé dans le milieu divin, dans cette sagesse de Dieu mystérieuse, demeurée cachée, dont parle Paul (1 Co 2, 6-9) et qui est si peu semblable à une sage moyenne humaine qu'elle comporte le risque de la croix.

A y regarder de près, du reste, le juste milieu païen, en quoi consiste la vertu, n'est pas non plus à assimiler trop vite à de la médiocrité ou à une excessive prudence : il comporte lui-même de la grandeur d'âme [...] il est intéressant de noter que, dans le cas de Socrate surtout, cette humble magnanimité s'allie au risque de la mort.

L'union dans la différence

Nous pouvons en venir plus précisément au point qui a provoqué cette réflexion : les autres et moi; moi dans ma relation aux autres, à l'altérité. Comment être humble, tout en gardant notre identité ?

Il est certain que le moi de chacun est le centre d'un tissu de relations. Il n'existe pas sans elles, il n'existe pas en soi, il devient par ce faisceau de rapports. Je viens d'un Autre, Dieu, de deux autres, mes père et mère, ce qui indique déjà ma singularité et ma dualité originelle. Et je prend conscience chaque jour davantage de ma solidarité au corps social, au monde qui me fait vivre et sans lequel je ne serais rien. C'est la première vérité : seule une grande capacité d'aveuglement me la voilerait. C'est par un retour à cette réalité que s'opère la conversion. En consentant à la perte de mon moi, du moi séparé, je retrouve ma vérité et mon moi. Ainsi, dans l'amour et l'amitié, qui sont les types par excellence de la relation, comme le dit le philosophe Hegel :


  • Dans l'amour et l'amitié, j'abandonne ma personnalité abstraite et gagne ma personnalité concrète. La vérité de la personne est justement ceci, de la gagner à travers cette submersion, cet «être submergé» dans l'autre.



Perdre, gagner, n'est-ce pas un langage proche de celui de l'Évangile ? Avec une nuance cependant : c'est à cause du Christ que doit s'opérer une telle perte : «Qui aura gagné sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera» (Mt 11, 39)

C'est sans doute une telle nuance qui peut nous éviter l'aliénation, la dépersonnalisation à laquelle pourrait nous conduire la perte de soi prônée par une pseudo-spiritualité de l'altruisme. Sortir de soi pour aller vers l'autre est en effet susceptible de deux acceptions dont la seconde est mortelle; la première est l'extériorisation au terme de laquelle, en m'ouvrant à l'autre, je reviens à moi dans une sage estime de moi-même (cette extériorisation peut d'ailleurs avoir fait tomber au passage toute tentation de surestimation du moi que je pouvais avoir). La seconde acception est l'aliénation où je perds ma personnalité sans la retrouver : je me perds dans l'autre, je fusionne, je suis submergé dans l'autre, comme le dit Hegel, l'inventeur du mot, et je deviens étranger à moi-même, aliéné dans un soi-disant universel. «Je suis un autre». [...] La relation extériorise, mais n'aliène pas et cela grâce à la médiation du Christ, qui, loin de venir abolir la personnalité, vient l'accomplir.

L'humilité qui vient de la connaissance du Christ

La charité du Christ et de l'Esprit qui le continue, crée les différences de chacun, les respecte, les organise dans un unique corps [...] De plus, la perte que le Christ nous invite à faire pour le trouver n'est pas une perte définitive, abstraite, insensée. Elle est ordonnée à l'obtention de l'amour vrai, où rien de valable ne se perd, dès ce temps-ci :
  • «En vérité je vous le dis, nul n'aura quitté maison, frère, soeur, mère, père ... à cause de moi et de la Bonne Nouvelle qu'il ne reçoive le centuple dès maintenant, au temps présent.
Ainsi le moi ne se perd pas dans la relation qui passe par le Christ pour aller vers les autres : il retrouve son centre, les autres au centuple et sort de sa solitude aliénée. Il devient lui-même, dans une universelle reconnaissance où tous ont leur place et leur part. Le moi, si minuscule soit-il, n'est pas détruit, il est à sa place.

[...]

Pour que l'oubli de soi, le don de soi à l'autre, voir la perte de soi pour l'autre soient et restent l'acte de l'amour et non pas son abolition, il faut un ''je'' qui soit et qui reste le sujet de cet oubli, de ce don, de cette perte de soi. Et ce ''je'', ce centre personnel intransférable, c'est le point d'insertion de l'humilité et de la charité, c'est «la matière spirituelle» de la conformation au Christ.

Ainsi, crée à l'image de la Trinité divine, en laquelle nous adorons une seule nature en trois personnes, la nature humaine se différencie en un corps unique où chacun garde sa personnalité. C'est sur cette foi qu'est basé notre juste estime de nous-même et non sur notre sagesse. Grâce à elle, nous pouvons nous aimer nous-même «comme n'importe quel membre souffrant de Jésus Christ» selon le mot de Bernanos. Un parmi d'autres, mais un malgré notre intime division personnelle. Telle est notre dignité d'hommes et de fils de Dieu.»

Christus, «L'humilité des croyants», no 104, p. 420 [/color]
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