Emmanuel Lyasse a écrit :Je sais bien que vous n'êtes pas lefebvriste, cher Archi, mais la façon dont vous les défendez systématiquement et reprenez leurs arguments me gêne souvent.
Je ne les défend pas systématiquement, loin de là. En revanche je ne peux que faire le même constat de base qu'eux: des choses sont permises voire encouragées au plus haut niveau dans l'Eglise depuis 50 ans, qui étaient absolument anathèmes auparavant. Là-dessus, je refuse de m'enterrer la tête dans le sable...
Ca ne m'empêche pas de ne pas partager totalement leur analyse. Par exemple, quand ils se scandalisent que l'Eglise ne revendique plus auprès des pouvoirs civils qu'une situation d'égalité avec les autres religions et non une situation supérieure, il faudrait qu'ils se réveillent un peu.
L'histoire d'Honorius, qui leur est chère, est loin d'être claire, faute de sources suffisantes. Si j'ai bien compris, il aurait été condamné de façon posthume par un concile, approuvé par le pape d'alors, pour des lettres qu'on aurait retrouvées après sa mort (non publiques donc) et jugée monothélistes, dans le cadre des querelles byzantines (au sens propre) d'alors.
D'une part, je ne crois pas qu'elle soit si chère aux lefebvristes... en tous cas, je sais que les sédévacantistes passent classiquement énormément d'énergie à prouver par A+B que la condamnation d'Honorius était imméritée. Les lefebvristes ne sont pas (normalement) sédévacantistes mais il y a quand même un ultramontanisme commun, que les 1ers ont le mérite de ne pas pousser au bout de la logique.
Pour ce qui est d'Honorius, il est indubitable:
- qu'il a été déclaré anathème par le VIe Concile Oecuménique et par toute une lignée de papes, lors de leur couronnement. On pourrait théoriquement lever un anathème... personne ne l'a fait. On est bien dans le cas d'un pape dont les actions ont été condamnées de façon durable par l'autorité de l'Eglise.
- que le Concile de Vatican I s'est longuement penché sur la question, et a conclu que la lettre condamnée n'était pas une définition ex cathedra, ce qui a à la fois permis la constitution Pastor Aeternus telle qu'on la connaît, et empêché de donner une portée plus grande à l'infaillibilité.
Donc ce qu'on peut dire, c'est que l'infaillibilité pontificale suppose qu'on fasse la différence entre les définitions ex cathedra et le reste. En définitive, ça n'a à mon avis guère d'intérêt, parce qu'on trouvera toujours le moyen de faire passer une définition contestée dans la 2e partie (je constate qu'il n'y a pas 2 personnes qui comprennent de la même façon la définition de Vatican I, entre ceux qui l'appliquent à tort et à travers et ceux qui pensent que la seule définition ex cathedra dans l'histoire de l'Eglise est la définition du dogme de l'Assomption). Même la déclaration de Jean-Paul II sur l'impossibilité d'ordonner des femmes, qui a visiblement été rédigée pour coller au plus près de la définition de Pastor Aeternus en en reprenant mot pour mot les expressions, a été contestée par tout un tas de gens sur ce principe. C'est dire...
Dans tous les cas, la possibilité d'un pape hérétique a été assez largement envisagée dans l'histoire de l'Eglise jusqu'à l'époque tridentine incluse, pour qu'on ne puisse pas l'exclure: dire le contraire serait effectivement une nouveauté en matière de foi. Pour ce qui est de savoir si le Saint Esprit empêcherait ou non qu'il fasse une définition canonique "ex cathedra" hérétique, la question m'importe peu, d'une part pour les raisons que j'ai mentionnées au paragraphe précédent, d'autre part parce que ça ne l'empêchera pas de traduire son hérésie dans ses actions publiques, son enseignement courant (sermons, discours, lettres), son exemple public, ses nominations d'évêques, ses choix canoniques...
On ne devrait certes pas voir le Credo officiel remplacé par un acte de foi hérétique. Enfin, si jamais ça arrive un jour, que direz-vous?
- c'est impossible, parce que le concile Vatican I a écrit que...
- on a la preuve que c'est possible, peu importe pourquoi Vatican I s'est trompé, mon devoir de fidèle est de refuser l'hérésie?
Pour ce qui est du droit du pape de transférer ou déposer un évêque, il était revendiqué au moins depuis la réforme grégorienne (en 1075 dans les dictatus papae, 13 et 25). Le fait est qu'il n'a été reconnu et exercé que beaucoup plus tard.
Encore une fois, la situation en 1801 était particulière: les évêques déposés étaient dans l'impossibilité d'exercer leur ministère depuis dix ans, sans espoir que cette situation changeât à court terme. En signant le concordat, le pape y a porté remède en redonnant des évêques à la France.
Votre rejet de ce que vous appelez la "realpolitik" est admirable: crève le peuple de France sans sacrements, pour que Mgr de Blois puisse continuer, dans son exil londonien, à revendiquer la juridiction sur son diocèse !
Je précise au passage un point que nous n'avons pas abordé jusque là: la petite Église n'est pas née seulement du refus de ces dépositions, mais aussi de celui de l'acceptation par le pape de la République, donc de l'abandon de fait de la cause des rois capétiens. En huit cent ans, on avait largement eu le temps d'oublier en France que l'Église n'était pas identifiable à un régime politique et à une dynastie.
J'ai dit que je ne jugeais pas les motivations de Pie VII, en cherchant un peu il semble qu'il n'avait en effet guère de marge de manoeuvre. Mais pourtant...
... en cherchant je suis tombé sur ce document, dont j'ai cru un temps qu'il aurait pu être écrit par vous, tellement il allait dans votre sens (avec la remarque sur l'évêque de Blois :> ), avant de voir qu'il considère Vatican II comme irrecevable (avec le leitmotiv "oui mais là c'est pas pareil"), ce qui, de mémoire, n'est pas du tout votre position:
http://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q= ... 2450,d.d2k
Je constate quand même une vision très binaire de l'histoire, avec d'un côté les bons ultramontains, conservant la liturgie, le dogme, opposés à la Révolution, de l'autre les vilains gallicans, qui veulent être indépendants du Pape et sont favorables au contrôle du clergé par l'autorité séculière, font n'importe quoi en liturgie, et sont la cause de la Révolution française (ce n'est pas la 1ere fois que je lis ou que j'entends ça). L'histoire de la Petite Eglise montre justement que ce schéma mérite d'être, au minimum, sérieusement nuancé...
Le paragraphe le plus odieux, dans ce texte, doit être celui-ci:
Si, quand tout rentrera dans l’ordre au sein de l’Église – ce qui ne peut manquer d’arriver à moins que ce ne soit la fin du monde – le vrai Pape juge bon de nommer le fidèle Mgr X aumônier des conserveries des îles Kerguélen ou de réduire le saint abbé Y à l’état laïc, il faudra que les intéressés et leurs amis se souviennent que seule importe la foi et sa mise en œuvre, et que la seule personne à laquelle il faille s’attacher est celle de Jésus-Christ.
C'est odieux, parce que cela nie l'autorité
sacrée de l'évêque, le réduisant à être une simple marionnette du pape (et ça fait passer l'idée que ne s'attacher qu'à Jésus-Christ revient à se désintéresser du sort de ses semblables). Plus généralement, ce que je retiens de ce texte, c'est que Pie VII n'avait sans doute guère le choix au moment du Concordat, ça n'en rend pas moins la résistance au Concordat légitime. Ce ne sont pas juste quelques prélats soucieux de leurs privilèges - sinon il n'y aurait pas eu tout un mouvement populaire derrière.
Or, si on peut excuser Pie VII pour ses entorses à la Tradition, il aurait suffi à ses successeurs de dire "oui, la façon de recréer tous les diocèses de France n'est guère défendable du point de vue de la Tradition, mais le pape n'avait pas le choix et c'était dans l'intérêt de la foi. Le salut des âmes est la loi suprême"... Au lieu de ça, d'après ce que je lis dans ce document, il n'y a eu qu'appels à la soumission. Surtout pas reconnaître que le pape a commis quelques entorses à la Tradition sacrée qu'il a fait serment de défendre.
Sur ce point, le Card. Congar rappelle (cf "Tradition et traditions") que l'autorité ecclésiastique a "surabondamment fait profession" de garder et suivre les déterminations de docrtine ou de discipline portées antérieurement. Même St Grégoire VII, le pape associé aux très autoritaires "Dictatus Pape" que vous mentionnez (sauf que l'origine exacte de ceux-ci est contestée et qu'ils n'ont pas d'autorité canonique)
Je ne peux, hélas, que constater que la mentalité dominante depuis le XIXe Siècle est devenue un autoritarisme caricatural, qui ne me rappelle que trop le "réglement du chef" affiché de façon humoristique dans certains bureaux (vous savez, Article I, le Chef a toujours raison. Article II, si vous pensez que le Chef a tort, relisez l'article I). Pas étonnant que certains, à Vatican II, aient voulu s'opposer à trop de "triomphalisme".
Il n'est pas absolu (ce qui signifie délié des lois, legibus solutus) puisqu'il est soumis à l'ensemble de la Tradition.
Le pape est évidemment au service de la Tradition et ne peut la contredire. Mais ce n'est pas la Tradition qui juge le pape (n'étant pas une personne, elle ne le peut): c'est Dieu. Ce ne sont surtout pas les gens qui se considèrent comme la Tradition incarnée. Le pape est l'interprète ultime de la Tradition, et ne peut donc, tant qu'il est pape, être jugé par personne.
Tant qu'il est pape... parce que ce qui n'est jugé par personne, ce qui dure, c'est le Siège de Pierre, pas son occupant passager: de ce fait son successeur peut le juger, ça c'est vu (cf Honorius), et de toutes façons chaque fidèle peut aussi non pas le juger canoniquement, mais évaluer son action en regard de la Tradition sacrée et des canons portés par ses prédécesseurs. Et prendre ses responsabilités quand la contradiction est trop flagrante.
D'ailleurs, son pouvoir ne repose, hors de la cité du Vatican (et naguère des États pontificaux) que sur la conviction que ceux qui lui obéissent ont de sa légitimité. Il peut déposer un évêque. Il ne peut pas faire raser la ville épiscopale par des bombardiers lourds façon Bush ou Obama s'il n'est pas obéi. Cela est une limite objective certaine.
Certes.
On a aussi vu 3 papes déposés par un Concile, malgré le principe "le Concile ne juge pas le pape". Il faut dire qu'à 3 simultanément, la légitimité de chacun s'en trouvait très entachée. C'est aussi le genre de choses qui peut tout à fait se reproduire à l'avenir.
In Xto,
archi.