Il vaut mieux lire Ilan Pappe,
Le nettoyage ethnique de la Palestine. Il s'y trouve un très bon chapitre explicatif dans ce livre et puis touchant aussi bien la présente actualité. Le chapitre 12
La forteresse Israel ... Pappe est un historien israélien critique du discours sioniste en Israel même.
Ainsi :
- Le sens du plan de désengagement de Gaza est le gel du processus de paix. Et geler ce processus, c'est empêcher la création d'un État palestinien et empêcher une discussion sur le retour des réfugiés, les frontières et Jérusalem. De fait, toute la question nommée «État palestinien», a été retirée sine die de notre ordre du jour. Le tout avec la bénédiction du président des États-Unis et la ratification des deux chambres du Congrès.
- Dov Weissglass, porte-parole d'Ariel Sharon, Haaretz, 6 octobre 2004
Donc si nous voulons rester en vie, il nous faut tuer, tuer, tuer. Tout le temps, chaque jour [...] Si nous ne tuons pas, nous cesserons d'exister. La séparation unilaterale ne garantit pas la paix - elle garantit un Etat juif-sioniste avec une écrasante majorité de juifs.
- Arnon Soffer, professeur de géographie a l'universite d'Haifa, Israel, Jerusalem Post, 10 mai 2004
Le probleme demographique
De la gauche a la droite, les programmes de tous les partis sionistes pendant la campagne electorale de 2006 ont mis en avant des politiques qui, selon, eux, pourraient contrer efficacement le problème demographique que pose la présence palestinenne en Israel à l'État. Ariel Sharon a conclu que la meilleure solution était le retrait de Gaza, tandis que le parti travailliste concluait que le mur de ségrégation constituait le moyen optimal de garantir que le nombre de Palestiniens sur le territoire d`Israel resterait limité.
Les stratégies varient allant d'une réduction de l'occupation et du contrôle d'Israel sur les Territoires occupés à une action plus radicale et de plus grande portée. Des partis de droite comme Israel Beitenou, le parti ethnique russe d'Avigor Lieberman et les partis religieux plaident ouvertement par exemple pour le transfert volontaire - leur euphémisme pour le nettoyage ethnique - des Palestiniens vers la Cisjordanie. Autrement dit, le sionisme cherche à résoudre le problème de la «balance démographique» soit en cédant des territoires (qu'Israel détient illégalement au regard du droit international) soit en réduisant la population problématique. Tout cela n'a rien de nouveau.
Dès la fin du XIXe siècle, le sionisme avait compris que le problème de la population était l'obstacle majeur à l'accomplissement de son rêve. Il avait aussi trouvé la solution : <<Nous devons faire en sorte d'expulser discrètement la population pauvre de l'autre côté de la frontière, en lui procurant du travail dans les pays voisins mais en lui refusant tout emploi dans notre propre pays>>, avait écrit Herzl dans son journal en 1895. David Ben Gourion avait été tout aussi clair en décembre 1947 : <<Il ne peut y
avoir d'État juif stable et fort avec une majorité juive de 60% seulement. Israel avait-il précisé allait devoir faire face à ce grave problème par une nouvelle méthode le moment venu>>.
Le nettoyage ethnique de la Palestine dont Ben Gourion avait été l'instigateur l'année suivante - sa nouvelle méthode - a ramené le nombre de Palestiniens à moins de 20% de la population totale du nouvel État juif. En décembre 2003, Benjamin Netanyahu a recyclé les statistiques alarmantes de Ben Gourion : <<Si les arabes en Israel constituaient 40% de la population, a-t-il dit, c'est la fin de l'État juif. Mais 20%, a-t-il ajouté, c'est aussi un problème>>. <<Si les rapports avec ces 20% deviennent problématiques, l'État est en droit d'employer des mesures extrêmes>>. Il n'a pas précisé sa pensée.
Deux fois au cours de sa brève histoire, Israel a gonflé sa population par deux immigrations juives massives, chacune d'environ un million de personnes : en 1949 et à nouveau dans les années 1980. Cela a empêché la hausse du pourcentage de Palestiniens, qui s'est maintenu à environ 20% de la population totale d'Israel quand on ne prend pas en compte la population des Territoires occupés. Le noeud du problème est là pour les dirigeants politiques d'aujourd'hui. Ehud Olmert, l'actuel premier ministre, sait
que si Israel décide de rester dans les Territoires occupés et d'intégrer officiellement leurs habitants à la population de l'État, dans les quinze ans les Palestiniens seront plus nombreux que les juifs. Il a donc opter pour ce qui s'appelle la
hitkansout, mot hébreu qui signifie ''convergence'', ou mieux encore ''rattachement''. Cette politique vise à effectuer de vastes annexions en Cisjordanie, mais aussi à laisser hors du contrôle israélien direct plusieurs zones palestiniennes à forte densité démographique. Autrement dit, la
hitkansout, c'est le noyau dur du sionisme sous des dehors légèrement différents : prendre le plus de Palestine possible avec le moins possible de Palestiniens. Cela explique l'itinéraire tortueux, long de plus de 670 kilomètres, suivi par les blocs de béton de huit mètres de haut avec barbelés et tous de guet bien gardées qui constituent le mur, et pourquoi il fait plus du double de la ligne verte (la frontière de 1967)
Aujourd'hui, la plupart des journalistes, universitaires et hommes politiques du courant majoritaire en Israel se sont libérés de leurs inhibitions passées au sujet du mur et du problème démographique. Devant l'opinion intérieure, nul ne ressent le besoin d'expliquer ce qui est au coeur de cette question et qui elle concerne. Et à l'étranger, dès l'instant où Israel a pu persuader l'Occident, après le 11 septembre, de penser les arabes d'Israel et les Palestiniens des Territoires occupés comme des «musulmans», il est facilement parvenu à faire soutenir sa politique démographique là où cela compte le plus : au Capitole. Le 2 février 2003, le quotidien populaire
Maariv est sorti avec le titre suivant, typique du nouveau climat : «En Israel, un quart des enfants sont musulmans». L'article qui suivait voyait dans cet état de fait la nouvelle bombe à retardement en Israel. L'accroissement naturel de la population non plus palestinienne mais musulmane - 2,4% par an - n'était plus présenter comme un problème : il était devenu un danger.
Hors des campus universitaires, les Palestiniens ne peuvent pas
ne pas comprendre qu'ils sont considérés comme un problème. De la gauche sioniste à l'extrême-droite, on leur fait savoir tous les jours sur les ondes que la société juive d'Israel aspire à se débarrasser d'eux. Ils s'inquiètent, et ils ont raison, chaque fois qu'ils entendent qu'eux et leurs familles sont devenus un danger. Quand ils n'étaient encore qu'un problème, ils se sentaient peut-être protégés par la façade de démocratie libérale qu'Israel maintient vis-à-vis du monde extérieur. Mais, une fois désignés officiellement par l'État comme un danger, ils savent qu'ils vont être soumis aux réglementations d'État d'urgence, cet héritage du mandat britannique qu'Israel conserve avec satisfaction. On peut dans ce cadre-là démolir des maisons, fermer des journaux, expulser.
Le droit des réfugiés palestiniens qu'Israel a expulsés en 1948 à revenir chez eux a été reconnu par l'Assemblée générale de l'ONU en décembre 1948. Il est ancré dans le droit international et en harmonie avec toutes les idées de justice universelle.
Tant qu'Israel n'aura pas reconnu le rôle cardinal qu'il a joué et qu'il continue de jouer dans la spoliation de la nation palestinienne, tant qu'il n'aura pas accepté de tirer les conséquences de cette reconnaissance du nettoyage ethnique, toutes les tentatives pour résoudre le conflit israelo-palestinien seront vouées à l'échec : on l'a vu clairement en 2000 lorsque l'initiative d'Oslo s'est brisé sur le droit au retour des Palestiniens.
Le projet sioniste a toujours eu pour objectif de construire puis de défendre une forteresse blanche (occidentale) dans un monde noir (arabe). Au coeur du refus de reconnaître aux Palestiniens le droit au retour, il y a la crainte de voir les juifs israéliens devenir moins nombreux que les Arabes. La perspective d'une telle situation -leur forteresse pourrait alors être ébranlée - éveille chez les Israeliens des sentiments si puissants qu'ils ne semblent plus se soucier que leurs actes soient condamnés par le monde entier. Le principe du maintien à tout prix d'une majorité juive écrasante l'emporte sur tout autre considération politique et même civique. Et la propension religieuse des juifs à rechercher l'expiation a été remplacée par le mépris arrogant de l'opinion mondiale et le ton de supériorité morale avec lequel Israel rejette quotidiennement les critiques. Cette position n'est pas très différente de celle des croisés médiévaux : leur royaume latin de Jérusalem est resté pendant un siècle une île fortifiée, puisque, prisonnier de leur réalité déformée, ils comptaient sur les épais remparts de leurs châteaux imprenables pour les protéger de l'intégration dans un environnement musulman.
Source : Ilan Pappe,
Le nettoyage ethnique de la Palestine, p.317