«Mon démon à moi se nomme "à quoi bon"» - Georges Bernanos
- [+] Texte masqué
- Le septième péché capital n'est pas celui qu'on dit. Il est bien plus grave en réalité que la paresse, ce défaut presque banal qui nous fait rester au lit quand le réveil sonne ou remettre à demain ce qu'il fallait achevé hier. C'est un vice mystérieux au nom bizarre : l'acédie. Sa définition latine - la tristitia de bono divino - évoque davantage un bon petit cru de la péninsule dégusté sous des treilles de Capoue, qu'un danger mortel. La tristesse du bien divin avance masquée : elle se pare d'une étiquette de pinard et se glisse sous les oripeaux de la paresse comme une vipère déguisée en couleuvre. Sa morsure est indolore. Mais son venin paralyse l'âme dans son élan vers Dieu, insensiblement. Cet assoupissement spirituel est le péché des disciples du Christ à Gethsémani.
L'acédie, tristesse du bien divin
La tristesse du bien divin est une définition énigmatique. Creusons un peu. L'acédie s'oppose en fait à la joie que procure dans l'âme la présence de Dieu, le «bien divin».
Ce péché débranche l'âme de Dieu, nous déconnecte de la prise divine. La joie de sa présence en nous s'éteint progressivement, comme l'éclair d'un phare privé de batteries. Alors une tristesse vicieuse s'empare de l'âme. Si la jalousie est une tristesse qui ne supporte pas le bien d'autrui, l'acédie est une tristesse qui ne supporte plus le bien divin. Plus que l'espérance, elle attaque en nous la charité, refuse la communion avec Dieu, qui est l'effet propre de cette vertu théologale. Il en résulte une chute de tension de l'amour en nous, une langueur spirituelle, un manque de goût pour le face à face de la prière. La vie spirituelle devient aride et sans saveur. La messe rebute, l'oraison dégoutte.
«Quand nous prions, l'acédie nous rappelle quelque affaire indispensable», explique saint Jean Climaque. Quelle mère de famille n'a pas fait l'expérience : au moment précis où, enfin, elle s'agenouille devant l'icône pour prier, elle se souvient d'un coup de téléphone urgent à donner? Marthe Robin osait dire qu'entre la messe en semaine et un temps d'oraison solitaire, il valait mieux choisir l'oraison : la messe peut camoufler l'acédie. Il ne s'agissait nullement pour elle de remettre en question la primauté de la messe - qui est «la source et le sommet de la vie chrétienne», comme le souligne le concile Vatican II -, mais d'interroger notre manière de vivre. En effet, nous pouvons participer à l'Eucharistie tous les jours sans véritable union de coeur avec le Christ : pour le plaisir esthétique de la liturgie, l'intérêt intellectuel de l'homélie, etc. Mais nous ne tenons pas fidèlement, attentivement, dans la prière quotidienne, sans communion intime de foi, d'espérance et d'amour de charité, avec le Seigneur.
L'acédie, dégoût de l'action
Saint Thomas ajoute une autre définition de l'acédie : le taedieum operandi, le dégoût de l'action. Le pire contresens serait de limiter ce dégoût à la paresse. L'action ne se réduit au travail que dans une perspective marxiste ou libérale. Pour Thomas d'Aquin, l'acte humain ne se comprend pas d'abord à partir de sa source - à savoir la liberté - mais à partir de son objectif. Et par n'importe lequel : la finalité première, ultime.
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L'homme agit toujours pour être heureux (même celui qui se suicide!) : il cherche une plénitude, le bien parfait. Or le seul bien qui sature tous nos désirs est la communion avec Dieu. [...] Pour l'Évangile, donc, pas de neutralité : aucun acte n'est indifférent; toutes nos actions nous rapprochent ou nous éloignent de notre finalité, l'union au Dieu-Trinité, selon qu'elles sont ou non vécues dans la vérité et l'amour. Chacun de nos pas nous dirige vers le Mystère des mystères. Chacun de nos instants terrestres est une promesse de la Vision éternelle.
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Allons plus avant. Le bonheur n'est pas un état comme on le croit souvent, mais un acte. Beaucoup de gens craignent de s'ennuyer au ciel parce qu'ils se représentent la béatitude comme un état passif. Il n'en est rien. Jean-Marie Rouart, académicien et romancier de renom, écrivait dans une tribune littéraire qu'il préférait les distractions de l'enfer au plat pays du paradis. C'est confonde, comme beaucoup, le repos du ciel avec l'absence d'activité. Jésus la définit ainsi : «la vie éternelle, c'est de te connaître, toi le seul vrai Dieu»(Jn 17,3) Or la connaissance comme l'amour est un acte. Le bonheur du ciel est donc dynamique. Loin d'être passive, la personne dans la gloire du ciel sera en permanence active, mais nullement activiste. Voilà aussi pourquoi l'action humaine est si digne : elle ne se contente pas de préparer le bonheur du ciel, elle l'anticipe, elle l'ébauche.
Rien de pire, donc, que le dégoût d'agir.
Or l'acédie n'est pas un simple passage à vide, un spleen qui nous fait soupirer devant les galères de cette «chienne de vie»; c'est, beaucoup plus profondément, un refus de mettre les voiles vers notre port divin, un renoncement au Bonheur et une absence d'écoute des désirs de notre coeur profond. Elle est, dit Evagre le Pontique, le péché le plus pesant de tous : par notre passivité, nous ne stagnons pas, nous nous laissons aspirer vers le bas, le trou noir, au lieu de nous élancer vers le haut.
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Par ailleurs, l'acédique est le contraire de l'ascétique. Il cherche de multiple compensations à son vide intérieur. Le plaisir est un "pare-angoisse" efficace. Le plus accessible étant celui de la table et de l'écran, l'acédique se trouve souvent affalé devant l'écran de télévision, en train de picorer du chocolat ou des cacahouètes. Combien de parents, s'agaçant devant leur adolescent absorbé dans ses jeux vidéos, prennent pour de l'intempérance ce qui est d'abord de l'acédie.
«Pour que l'ennui ne les abrutisse pas définitivement, dit André, un personnage des Trois Soeurs de Tchekov, ils mettent de la diversité dans leur vie avec des potins infâmes, de la vodka, des cartes, de la chicane [...] et les femmes trompent leur mari et les maris mentent et font comme s'ils ne remarquaient rien, n'entendait rien.»
Enfin, l'acédique troque le service de Dieu contre la servitude de l'activisme. Ce "démon" se manifeste sous forme de paresse spirituelle [...] mais est aussi présent dans nos vies sous des formes facilement reconnaissables : dans la peur de se retrouver seul face à soi-même, la peur de soi, la peur du silence, mais aussi et en même temps au travers d'un activisme trépidant. [et parmi les filles de l'acédie] [...] l'agitation intérieure, la quête perpétuelle de la nouveauté comme succédané de l'amour de Dieu et de la joie de servir; l'inconstance, le manque de fermeté dans les résolutions, à quoi s'ajoutent l'indifférence face aux choses de la foi et à la présence du Seigneur, la pusillanimité, la rancoeur si présentes parmi nous aujourd'hui dans l'Église et jusqu'à la méchanceté délibérée.»
pp. 199-205
Source : Pascal Ide, Luc Adrian (coll.), Les 7 péchés capitaux ou ce mal qui nous tient tête, Paris, Mame-Edifa, 2002, 245 p.
