(Suite)
La vraie liberté se situe du côté du sujet [...] sa volonté propre prend appui sur ce qu'il porte en lui de plus profond. En tant que sujet, il est appelé par une réalité aussi impérieuse qu'invisible et tenace, même s'il peut toujours se dérober par des subterfuges qui dureront le temps qu'ils doivent durer.
Ces subterfuges se déploient globalement dans le monde, au sens où Jésus parlait du prince de ce monde ou selon la formule «je ne donne pas à la façon du monde». Le monde c'est vaste. C'est le domaine de toutes les possibilités humaines, mais sans Dieu. L'homme ne s'y trouve finalisé que vers lui-même ou vers de faux dieux et des idoles (qui passent évidemment pour de vrais dieux). Plus fondamentalement, le monde est le théâtre par excellence où il est donné à l'homme d'éprouver sa fausse liberté et l'irréalité des faux dieux, afin d'y découvrir, tapi en filigrane, le vrai, qui l'attend et l'appelle de toute éternité.
Simone Weil, selon son habitude et sa fulgurance, a un mot aussi simple que profond :«
Le faux dieu change la souffrance en violence, le vrai dieu change la violence en souffrance».
Le faux, c'est celui qui, derrière des promesses de lendemains qui chantent et une gamme enivrante de possibilités à choisir, confirme l'homme dans son enfermement en lui-même et, le privant ainsi de sa qualité de sujet, le rend prédateur d'autrui transformé en objet. [...]
Le vrai interpelle l'homme à partir d'une région obscure, innommable. La liberté de l'homme consiste, comme chez Abraham, à entendre la voix profonde, à s'arracher aux attachements familiers et aliénants, et à se mettre en marche. Ce détachement ne peut pas ne pas être douloureux. Car qui accepterait de gaîté de coeur d'abandonner ce qu'il tenait pour désirable et de dévoiler ainsi la violence qu'il occasionne à lui-même ainsi qu'à autrui. Vue sous cet angle,
la liberté n'est pas une mince affaire et il n'est pas sûr que beaucoup continuent à la réclamer à cor et à cri comme ils le font d'ordinnaire en invoquant leurs droits.
L'enjeu dépasse en effet ce que l'homme est capable de concevoir : celui-ci est appelé à surmonter, à dépasser le monde, ce domaine qui offre non seulement toutes sortes de gratifications, mais également les critères d'appréciation et de légitimation de ce qui est souhaitable ou désirable (la gloire, la richesse parce qu'alors je pourrai, j'aurai ...) Le vrai dieu, en revanche, celui «par qui» l'homme marche, n'offre pour ainsi dire aucune balise tangible ni aucun résultat socialement mesurable ou gratifiant.
[...]
Dépasser le monde consisterait donc à osciller entre le retrait et le retour, à mettre chaque fois un peu plus de surnaturel dans la nature, à aider à faire en sorte que Dieu s'incarne toujours davantage afin que le monde se spiritualise à la mesure de cette incarnation. A terme, il s'agirait de vaincre la mort qui y règne; mais limitons-nous ici au dépassement.
Et c'est alors que le vrai dieu, celui de l'exercice de la liberté, transforme la violence en souffrance. La violence inconsciente du monde en souffrance consciente de l'homme. Ainsi de toute relation que l'amour a délaissée et qui s'est figée en domination, de toute convoitise qui fait de l'homme un esclave qui s'épuise inutilement et s'immole à ses propres dépends devant des idoles. L'irruption de la liberté du Christ révèle les ténèbres dénaturantes qui s'y cachent et les amène à la conscience. C'est là que ça fait mal.
La violence révélée est le prix à payer pour l'exercice de cette
liberté profonde. On ne peut pas faire autrement car, une fois qu'on a goûté à cette
liberté qui n'est rappelons-le, que la réponse à l'amour que Dieu nous porte (ou, pour les intelligences non religieuses, réponse à la vérité qui nous traverse), il est impossible de faire comme si celle-ci n'existait pas.
L'amour, la vérité et la liberté donnent ainsi vie à une violence qui, démasquée, provoque alors une souffrance. Car celui à travers qui se manifestent ces attributs divins, ne peut faire autrement que révéler des ténèbres dont le souci premier est de passer inaperçues. C'est plus fort que lui, il ne peut pas ne pas leur dire :
- «Je vous vois et suis incapable de me conformer à ce que vous demandez de moi, je suis incapable de vous vendre mon âme, dût-il m'en coûter la vie. Je sais bien que je n'y trouve aucun avantage, que je risque ma santé mentale et physique, que ce qui m'est essentiel comme l'amour convenu des autres me sera refusé pour prix de mon refus. Mais je n'y peux rien : acquiescer au mensonge serait pire que mourir.»
Source : Jean Philippe Trottier,
La profondeur divine de l'existence, 2014, pp. 59-68