Bonjour Métazet.
Métazét a écrit :
Elles ne sont pas hypothético-déductives (méthode des maths et de la logique) certes, mais elles ne sont pas non plus inductives (comme dans la méthode expérimentale "brute"*) ni abductives (méthode "Sherlock Holmes"), sauf à mal utiliser la méthode abductive. Donc que sont-elles ?
Dans la perspective d'Avéroès et de S.Thomas d'Aquin, elles sont des preuves "physiques", quia a posteriori. Dans la perspective d'Henri de Gand, de Duns Scot et de Suarez (?), elles sont des preuves "métaphysiques", a priori. Dans la perspective popeyesque, c'est une preuve logico-critique, qui se veut : 1) propter quid ; 2) a posteriori (ce qui fût contesté par Lumen, dans le débat auquel vous faites mention).
Métazét a écrit :J'ai ma petite idée sur la question. Je me permets de vous la présenter. Il me semble que théologiens naturels et scientifiques n'ont pas la même conception de ce qu'est la raison. C'est aussi simple que cela. Pour le scientifique, la raison se réduit - il me semble - à la raison logique et empirique, voire aussi - mais à titre provisoire - à un certain nombre de notions issues du sens commun (ex. : la notion de causalité, qui semble quelque peu malmenée au niveau quantique). J'oublie peut-être qqch, mais j'ai le sentiment que dans les grandes lignes, c'est à peu près ça. Le théologien admet aussi tout cela, mais - il me semble - il admet également d'autres principes - et si ce n'est pas le cas, alors je ne vois pas comment il peut validement atteindre ses conclusions.
D'une, la raison illogique, je ne vois pas trop ce que c'est, sinon une raison qui se vautre dans la contradiction. Pour ce qui est de
l'empirisme, le terme est mal chosit puisqu'il réfère à la théorie anglo-saxonne de la connaissance (Locke, Hume ...) selon laquelle : 1° l'intellect ne possède ni idées innée ni concepts abstraits, mais seulement des images sensibles résultant de la seule expérience et improprement nommées "idées" ; 2° les liaisons logiques entre ces "idées" sont de simples associations d'images, associations en lesquelles les empiristes résolvent ce que les scolastiques nomment les premiers principes rationnels (principe d'être, d'identité, de causalité ...) ; 3° la connaissance est limitée aux phénomènes sensibles, d'où le refus de toute théologie naturelle comme de toute métaphysique. L'empirisme est donc une théorie de la connaissance dont l'exact pendant est
le rationalisme (Descartes, Leibniz, Wolf ...), lequel : 1° affirme l'existence des concepts, donnés a priori, soit qu'il soient innés, soit qu'ils soient construits par l'intellect mais toujours indépendants de l'expérience alors même qu'ils seraient forgés à l'occasion de celle-ci (la quiddité n’est point lue à même le phantasme mais est constituée par l’intellect à l’occasion du phantasme) ; 2° d'où ensuite la nécessité (problématique) de passer du plan logique au plan ontique, pour rendre raison du réel.
Le criticisme et
l'idéalisme ont donc là leur matrice. Quant au conceptualisme réaliste, ou
réalisme, il admet avec l'empirisme que la connaissance part du sensible duquel l'intellect abstrait l'intelligible, mais pose l'intelligible par delà le sensible. Cependant il semble exagéré de faire de l'origine de la connaissance intellectuelle la clé de voute de réalisme. La quintessence du réalisme n'est pas dans l'origine de la connaissance intemllectuelle, mais dans la valeur de celle-ci, c'est à dire dans l'adéquation de la pensée au réel. En effet, si j'abstrait l'intelligible du sensible mais qu'en cette opération l'intellect rajoute du sien de sorte qu'il défigure l'objet qu'il énonce, à l'abstraction ne répondra pas l'adéquation de la pensée au réel. A l'inverse, si l'intelligible produit par l'intellect est adéquat à l'intelligibilité intrinsèque à l'objet sensible, il y a adéquation de la pensée au réel en l'absence d'abstraction.
Métazét a écrit :Par exemple, vous, Popeye, affirmiez dans un autre fil que votre preuve "popeysesque" de l'existence de Dieu requérait comme préalable philosophique le conceptualisme réaliste. Il me manque le vocabulaire scholastique nécessaire pour vous suivre jusqu'au bout dans vos raisonnements, donc je m'abstiendrai d'en faire la critique. Toutefois, si vous admettez que la validité de cette preuve nécessite un présupposé philosophique, alors, il me semble que se pose la question : et si on n'a pas ce présupposé, comment on fait ? Or, il me semble que beaucoup de scientifiques (et sans doute un bon nombre de gens en général, mais là c'est peut-être un préjugé...) sont plutôt nominalistes ou à la rigueur conceptualistes mais non réalistes, donc cela veut dire qu'ils ne pourront pas trouver convaincant votre raisonnement. Nous sommes d'accord ? Mais si tel est le cas, cela ne porte-t-il pas un coup fatal à tout le projet de théologie naturelle ? Car après tout, on peut sans doute construire un système cohérent basé sur un certain nombre d'axiomes choisis arbitrairement, et tel que dans ce système, une proposition comme : "tous les chats sont des chiens" soit vraie. Alors comment savoir si nous ne sommes pas, avec la théologie naturelle, dans un cas un peu semblable ? Certes, je vous accorde bien volontiers que vous n'êtes pas le seul conceptualiste réaliste, donc il semble bien que cette philosophie ait un certain pouvoir de persuasion. Mais les nominalistes ne sont pas seuls non plus ! Alors comment faire ? Peut-on simplement dire que les nominalistes déraisonnent ? Mais sur quel critère se baser puisqu'il s'agit au final d'un postulat admis sans démonstration (à moins que vous ayez une démonstration du conceptualisme réaliste ?) ? Ou alors ne vaut-il mieux pas dire que le conceptualisme réaliste n'est pas un principe de la raison, mais une intuition partagée par un certain nombre de personnes mais pas par d'autres ? Mais alors, on admet du même coup que la preuve "popeyesque" n'est pas une preuve purement rationnelle. Elle utilise la raison, certes, mais également un postulat intuitif auquel il n'est pas donné à tout le monde d'adhérer. Ce qui relativise du même coup l'universalité de la démonstration, et donc aussi sa force démonstrative, car il me semble plutôt sain, comme je l'ai dit, de tenir le fait qu'il soit possible de ne pas croire en la proposition p pour une bonne raison de ne pas croire que p décrive une connaissance absolument certaine. Ce qui serait absolument certain devrait, normalement, au minimum, être indubitable. Pas seulement pour soi, mais pour quiconque comprend la proposition concernée. Car si ce n'est pas le cas, cela veut dire qu'il est possible de construire un système cohérent dans lequel p est faux, et s'il est possible de construire un tel système, alors il est possible que p soit faux, et s'il est possible que p soit faux, alors p ne peut être absolument certain.
Il est évident qu'à défaut de prouver le présupposé conceptualiste réaliste, aucune preuve rationnelle de Dieu n'est possible.
Récusons donc que l'intelligence soit adéquate au réel. Que s'en suit-il ? Ceci que si l’intelligence n’est pas adéquate au réel, un mur infranchissable s’élève entre les conclusions de l'intelligence et la réalité. Or une intelligence qui n’est adéquate qu’à elle-même est déconnectée du réel, autiste, et réduit à néant chacune de ses affirmations, et signe par là son arrêt de mort. Car si inadéquate au réel, l’intelligence ne sert à rien et n’aboutit qu’à l’erreur. Loin d’être lumière sur le réel, elle n’est que projection du psychisme, et aucune de ces conclusions ne vaut quant à l’extra-mental : elle est une prison enfermant l’être pensant dans ses syllogismes. Ce qui est manifestement faux : l’intelligence appréhende le réel dont elle découvre les lois, comme le prouve abondamment les moissons scientifiques, par quoi l’homme maitrise de mieux en mieux l’univers qui l’entoure.
À nier que l'intelligence est adéquate au réel, force est de conclure que l'intelligence n’est adéquate qu'à elle même. Dans cette hypothèse, il faudra distinguer deux types de conclusions, selon qu’elles soient nécessaires ou contingentes. Comme nécessaires, toutes celles qui pourront se déduire des premiers principes. Dans la mesure où les premiers principes sont évidents par eux-mêmes, un idéaliste pourra conclure que les conclusions qui s'en déduisent nécessairement sont vraies tant au regard de la logique formelle que de la grande logique, pour autant qu’il ne fasse pas intervenir des formes a priori de l’entendement. Mais qu'adviendra-t-il des conclusions dont les prémisses sont contingentes ? Comment l'idéaliste pourra-t-il connecter les données empiriques à son intellect ? Dans la psychologie conceptualiste réaliste, cela se fait par abstraction de l'intelligible inhérent aux espèces sensibles, ce qui présuppose précisément que le réel comme tel soit intelligible jusqu’en ses aspects sensibles. Mais si vous refusez que l'intelligence soit adéquate au réel, autrement dit si vous niez l’intellibilité du réel, sa vérité transcendantale, comment pourrez-vous justifier vos conclusions portant sur le singulier ? Si vous dites que vous appliquerez au réel singulier perçu par les sens soit des formes a priori de l'entendement, soit les conclusions générales que l'intellect dégage des premiers principes, en quoi cette application traduira-t-elle l'intelligibilité du réel ? En rien ! Car dans votre hypothèse ce n'est pas le réel qui est, de soi, intelligible ; c'est l'intelligence qui plaque ses conclusions idéelles sur le réel pour lui conférer une intelligibilité que de soi il n'a pas. Partant, il vous faut nier le pouvoir de l’intellect de dégager les lois scientifiques régissant l’univers, lesquelles ne se déduisent pas mais s’infèrent, en quoi manifestement vous faites erreur. Dès lors que sont vraies les conclusions auxquelles les scientifiques arrivent, s’affirme que l'homme a le pouvoir, par sa raison, de percer l'intelligibilité du réel. Car les lois scientifiques qui régissent l'univers et que l'intelligence découvre sont inhérentes au réel qu'elle régissent. Et c'est pourquoi l'existence des lois scientifiques qui tout à la fois sont inhérentes au réel et sont intelligibles atteste que le réel est de soi intelligible, comme l'appréhension de ces lois atteste que l'intelligence humaine est adéquate au réel.
De plus, si l'intelligence n'est pas adéquate au réel, comment l'intelligence pourra-t-elle être adéquate à elle même ? Soit l’intelligence n’est pas réelle et alors, a-réelle, elle ne peut pas même être adéquate à elle même. Soit l’intelligence est réelle, et alors est adéquate au réel en se saisissant réflexivement. Dans la première branche de l’alternative, ce n’est plus seulement l’au-delà de la pensée qui est impensable, mais la pensée elle-même, puisque se saisir reflexivement, c’est se saisir comme objet, donc s’affirmer réel. En effet, la saisie reflexive qu’opère la pensée sur elle-même a cette pensée tout à la fois comme terme a quo (terme dont on part) et terme ad quem (terme auquel on arrive). Terme ad quem, en tant que se pensant, elle se termine (ad quem) à un verbe mental, jugement ou concept en lequel elle s’exprime. Mais d’abord terme a quo, en tant qu’elle est l’objet sur lequel elle investigue, objet nécessairement antécédent, fusse d’une simple antécédence logique, au verbe qui l’exprime. Nier cette antécédence, c’est nier l’objet, sauf à le réduire à n’être qu’au terme ad quem de cette pensée reflexive. Or si la pensée n’apparaît qu’au terme (ad quem) de son exercice, qui ou quoi l’exerce ? Absurde ! Soit donc la réalité de la pensée s’impose à la pensée, soit la pensée n’atteint ni l’au delà de la pensée (noumène extra mental) ni même la pensée, d’où l’absence totale de validité de toutes nos conclusions, fussent-elles immédiatement déduites des premiers principes intelligibles. S’en suit, quant à la réalité qu’est la pensée se saisissant reflexivement, que sa réalité est de soi intelligible. Soit donc elle ne la saisit qu’en la déformant en lui plaquant des formes a priori de l’entendement, et tout discours est faux au regard de la grande logique , elle fonctionne à vide, incapable de découvrir le vrai , pas même la vérité relative à elle même. Soit elle la saisit sans lui plaquer de formes a priori, et alors seulement l’intelligence est adéquate à elle-même. À elle-même, puisque réelle autant qu’intelligible. À tout le réel, puisque non infectée par des formes a priori de l’entendement déformant le réel en l’appréhendant, elle saisit l’intelligible partout où il se trouve, donc jusqu’en le sensible, comme le prouve la découverte des lois scientifiques régissant l’univers. Vous n’avez donc pas d’autre choix que de nier la pensée après avoir nié le reél, ou qu’affirmer que la réalité est de soi intelligible, que le réel est transcendantalement vrai .
Dit autrement, soit « l’être » est pensé par abstraction du réel (en tant que l'abstraction ne déforme pas), soit par projection (déformante) d’une forme a priori de l’entendement. Dans la seconde hypothèse, pas d’autre conséquence qu’un idéalisme absolu, sollipcisme inéluctable aboutissant piteux au nihilisme, vu que si « l’être » n’est que la projection mentale d’une forme a priori de l’entendement, « l’être » n’a aucune consistance extra-mentale, et devient impossible que l’intelligence projette sur le réel, puisque pour projetter l’être sur le réel il faut que le réel soit une réalité extra-mentale. D’où la conclusion que loin de projetter ses formes a priori sur le réel, l’intelligence le pense, c’est-à dire l’engendre, le réduisant à n’être que de raison. D’où sollipsisme. Et plus encore, si tant « l’être » que « le réel » ne sont que projections de l’intellect, quoi les projette ? L’intellect ? Mais il n’est pas réel, l’être n’étant que de raison à suivre la théorie. Donc nihilisme absolu, aussi contraire à l’expérience que ridiculement absurde. Donc « l’être » est réel avant d’être pensé. Ce qui revient à dire que, relativement à « l’être », la saisie intellectuelle de l’« être » ne passe aucunement par le prisme d’une quelconque catégorie a priori de l’entendement. Partant, l’intelligence ne projette pas mais appréhende abstractivement le donné objectif qui lui fait face, donné non pas tant noèmal que noumènal : conceptualisme réaliste. Et il ne sert de rien de rétorquer que la proposition « l’être est » est un jugement analytique. Car l’affirmation de l’existence ou de l’être du noumène est un jugement synthétique. Soit donc c’est l’intelligence qui projette l’être sur le « noumène », d’où nihilisme, le « noumène » n’étant lors qu’un pur phénomène sans fondement réel ni extra-mental ni mental ; soit c’est le réel qui se donne à connaître comme être, et l’être s’abstrait du réel : conceptualisme réaliste, cqfd. Le nihilisme étant manifestement absurde, idéalisme et criticisme font faillite.