Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

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Théodore
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Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par Théodore »

Peut-on baptiser "au nom du Christ? Je sais bien que la réponse est non.

De la Somme Théologique, Tertia Pars, question 66, article 6 :
Objections :

1. C'est vraisemblable, car notre baptême est un comme notre foi est une. Mais on lit dans les Actes (8, 12) : "Hommes et femmes étaient baptisés au nom de Jésus Christ." Donc maintenant encore on peut baptiser au nom du Christ.

2. Selon S. Ambroise : "En disant : le Christ, vous nommez aussi le Père qui l'a oint, et le Fils lui-même qui a été oint, et le Saint-Esprit en qui il a été oint." Mais on peut donner le baptême au nom de la Trinité. Donc aussi au nom du Christ.

3. Le pape Nicolas répondant à une consultation des Bulgares, dit : "Ceux qui ont été baptisés au nom de la sainte Trinité, ou même seulement au nom du Christ, comme on le lit dans les Actes des Apôtres, ne doivent pas être rebaptisés, car, comme dit S. Ambroise, c'est une seule et même chose." Or il faudrait les rebaptiser si, ayant été baptisés sous cette forme, ils n'avaient pas reçu le baptême. Le baptême peut donc être administré au nom du Christ avec cette formule : "je te baptise au nom du Christ."

Cependant : le pape Gélase II écrit à l'évêque Gaudentius : "Si ceux qui habitent dans le voisinage de Votre Dilection déclarent qu'ils ont été baptisés seulement au nom du Seigneur, sans aucune hésitation, quand ils viendront à la foi catholique, vous les baptiserez au nom de la Trinité." - Et Didyme dit : "Il peut arriver que quelqu'un ait l'esprit assez dérangé pour baptiser en omettant un des noms susdits " - c'est-à-dire d'une des trois Personnes, - " ce baptême sera invalide".

Conclusion :

On l'a dit ci-dessus, les sacrements tiennent leur efficacité de l'institution du Christ. C'est pourquoi, si l'on omet une des conditions posées par le Christ pour tel sacrement, celui-ci perd toute son efficacité, à moins d'une disposition spéciale du Christ, qui n'a pas lié sa puissance aux sacrements. Or le Christ a institué que le baptême serait donné sous l'invocation de la Trinité. Par conséquent, tout ce qui manque à la totalité de cette invocation ruine l'intégrité du baptême.

Qu'on n'objecte pas que le nom d'une Personne suppose le nom d'une autre, comme le nom du Père laisse entendre le nom du Fils; ni que celui qui ne désigne qu'une seule Personne peut avoir des trois une foi correcte. Car le sacrement requiert une forme sensible, aussi bien qu'une matière sensible; aussi l'intelligence de la Trinité ou la foi en elle ne suffisent-elles pas à la perfection du sacrement si la Trinité n'est pas exprimée de façon sensible par des mots. Aussi au baptême du Christ, qui fut à l'origine de l'institution de notre baptême, la Trinité s'est fait connaître à nos sens : le Père par la voix, le Fils en sa nature humaine, l'Esprit Saint par la colombe.

Solutions :

1. C'est par une révélation spéciale du Christ que, dans la primitive Église, les Apôtres baptisaient au nom du Christ, pour que ce nom, odieux aux juifs et aux païens, soit mis en honneur, du fait que le Saint-Esprit était donné au baptême à l'invocation de ce nom.

2. S. Ambroise nous explique pourquoi il convenait que cette dispense fût donnée dans la primitive Église : dans le nom du Christ on entend toute la Trinité. Et par là on gardait au moins dans son contenu intellectuel l'intégrité de la forme que Jésus avait donnée dans l’Évangile.

3. Le pape Nicolas s'appuie sur les deux autorités précédentes. Par conséquent sa réponse s'explique par les deux solutions ci-dessus.
Cela dit j'ai du mal à comprendre la réponse à la troisième objection. Si on peut concéder que cette formule fut autorisée aux apôtres par révélation spéciale, et que Ambroise limite son commentaire à cette exception apostolique, on ne voit pas du tout, en revanche, comment une telle exception serait applicable aux temps du pape Nicolas.
Unam peti a Domino, hanc requiram,
Ut inhabitem in domo Domini omnibus diebus vitae meae.
Ut videam voluptatem Domini, et visitem templum eius.


Psaume XXVI, verset 7-8.
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Héraclius
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Re: Peut-on baptiser "au nom du Christ" ? Questions sur St Thomas

Message non lu par Héraclius »

Enfait je ne crois pas que dire "les apôtres baptisaient au nom du Christ" signifie qu'ils baptisaient au nom du Christ. :p

C'est à dire que la formule peut aussi bien désigner le modus operandi que l'intention mise derrière. C'est à dire soit "baptisaient [en utilisant le] nom du Christ" ou "baptisaient [en temps que serviteurs] du Christ". Si je dit "ouvrez la porte au nom du Christ !", c'est plus clair, parce qu'on se rend compte tout de suite que le modus operandi ne peut pas être le nom du Christ Lui-même.

J'aurais donc tendance à penser qu'ils baptisaient [i.e. au nom de la Trinité] au nom du Christ [en son nom, "à sa place", pour sa gloire].

Pour Nicolas : je crois que Saint Thomas pense que Nicolas cite le cas des Actes des Apôtres comme une anecdote "il se trouve qu'on a pu baptiser au nom du Christ" plus que comme une recommandation sur les temps présent. Ce qui est relativement bacal, puisque la dernière phrase tend à indiquer le contraire. Il faudrait lire la lettre de Nicolas en entier.
''Christus Iesus, cum in forma Dei esset, non rapínam arbitrátus est esse se æquálem Deo, sed semetípsum exinanívit formam servi accípiens, in similitúdinem hóminum factus ; et hábitu invéntus ut homo, humiliávit semetípsum factus oboediens usque ad mortem, mortem autem crucis. Propter quod et Deus illum exaltávit et donávit illi nomen, quod est super omne nomen, ut in nómine Iesu omne genu flectátur cæléstium et terréstrium et infernórum.'' (Epître de Saint Paul aux Philippiens, 2, 7-10)
gerardh
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Re: Peut-on baptiser "au nom du Christ" ? Questions sur St Thomas

Message non lu par gerardh »

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Bonjour,

Dans Matthieu, il est écrit de baptiser au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Dans les Actes il est écrit de baptiser au nom du Christ (ou de Jésus Christ).

Le mieux n'est-il pas de faire les deux ?


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Ictus2b
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Questions sur un développement de la Somme Théologique de St Thomas

Message non lu par Ictus2b »

Bonjour à tous,

Je n'arrive pas à saisir la substance de la thèse de St Thomas concernant la réprobation divine. Voici le raisonnement (texte disponible sur le site de l'Institut Docteur Angélique.
Dieu réprouve certains. On a dit en effet plus haut que la prédestination est une part de la providence. Or il appartient à la providence de permettre quelque défaillance dans les choses qui lui sont soumises, comme on l’a dit précédemment. Aussi, puisque les hommes sont ordonnés à la vie éternelle par la providence divine, il appartient également à la providence de permettre que certains manquent cette fin, et c’est cela qu’on appelle réprouver.

Donc, de même que la prédestination est une part de la providence à l’égard de ceux qui sont ordonnés par Dieu au salut éternel, la réprobation à son tour est une part de la providence à l’égard de ceux qui manquent cette fin. D’où l’on voit que la réprobation ne désigne pas une simple prescience ; elle y ajoute quelque chose selon la considération de la raison, comme on l’a dit plus haut de la providence. Car de même que la prédestination inclut la volonté de conférer la grâce et la gloire, ainsi la réprobation inclut la volonté de permettre que tel homme tombe dans la faute, et d’infliger la peine de damnation pour cette faute.

Solutions :

1. Dieu aime tous les hommes et même toutes ses créatures, en ce sens qu’il veut du bien à toutes. Mais il ne veut pas tout bien à toutes. Donc, en tant qu’il ne veut pas pour certains ce bien qu’est la vie éternelle, on dit qu’il les a en haine ou qu’il les réprouve.

2. Au point de vue de la causalité, la réprobation n’est pas comparable à la prédestination. Car la prédestination est cause aussi bien de ce qu’attendent les prédestinés dans l’autre vie, qui est la gloire, que de ce qu’ils reçoivent en celle-ci, qui est la grâce. La réprobation n’est pas cause de ce qui lui correspond dans le présent, à savoir la faute ; elle est cause du délaissement par Dieu . Mais elle est cause de la sanction future, à savoir la peine éternelle. La faute, elle, provient du libre arbitre chez celui qui est réprouvé et que la grâce délaisse. Et ainsi se vérifie le mot du prophète : “ Ta perdition vient de toi, Israël. ”

3. La réprobation de Dieu ne diminue en rien le pouvoir d’agir des réprouvés. Aussi, lorsque l’on dit que le réprouvé ne peut obtenir la grâce, il faut l’entendre d’une impossibilité non pas absolue, mais conditionnée ; comme on a dit plus haut que, s’il est nécessaire que le prédestiné soit sauvé, c’est d’une nécessité conditionnée, qui ne supprime pas le libre arbitre. Aussi, bien que l’homme réprouvé par Dieu ne puisse obtenir la grâce, cependant, le fait qu’il tombe dans tel péché ou dans un autre, cela provient de son libre arbitre, et c’est donc à juste titre qu’il en est jugé coupable.
Le magistère a une position sur la question ?

Que dit vraiment St Thomas ? Que Dieu laisse des hommes se damner ?

Merci d'avance pour vos éclairages !

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prodigal
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par prodigal »

Il me semble que ce que ce texte affirme avant tout, c'est l'existence du libre arbitre, comme cause de la faute, lorsque faute il y a.
Dieu ne produit pas la faute chez le pécheur, celui-ci n'est pécheur que parce qu'il est l'auteur de la faute, donc responsable.
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par Ictus2b »

J'entends tout à fait. C'est assez clair, et le magistère l'enseigne.

Mais quid de ça :
1. Dieu aime tous les hommes et même toutes ses créatures, en ce sens qu’il veut du bien à toutes. Mais il ne veut pas tout bien à toutes. Donc, en tant qu’il ne veut pas pour certains ce bien qu’est la vie éternelle, on dit qu’il les a en haine ou qu’il les réprouve.
Là je bute. Et mon immersion dans le Denzinger ne m'a pas aidé quant à savoir si le magistère valide ou non. Merci pour votre aide en tous cas !
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prodigal
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par prodigal »

Ne pas vouloir est équivoque, au moins en français (j'ignore ce qu'il en est du texte original et de ses différentes traductions). "Ne pas vouloir" peut en effet signifier "refuser fermement", c'est-à-dire vouloir et décider que non. Dieu étant infiniment bon ne me paraît pas suspect de vouloir fermement la damnation du pécheur, ce qui serait d'ailleurs incompatible avec la liberté reconnue à celui-ci.

Mais "ne pas vouloir" signifie aussi, tout simplement, "ne pas décider fermement", ne pas être voulant, si l'on veut. Dieu étant omniscient, si quelque chose ne se produit pas c'est qu'il ne l'a pas voulu, soit au premier sens, soit au second.

La vie éternelle du pécheur n'a pas été voulue par Dieu, sinon rien ne pourrait l'empêcher d'être. C'est le second sens de "ne pas vouloir" qui doit être pris en considération.
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par Ictus2b »

prodigal a écrit : lun. 31 déc. 2018, 12:18 Ne pas vouloir est équivoque, au moins en français (j'ignore ce qu'il en est du texte original et de ses différentes traductions). "Ne pas vouloir" peut en effet signifier "refuser fermement", c'est-à-dire vouloir et décider que non. Dieu étant infiniment bon ne me paraît pas suspect de vouloir fermement la damnation du pécheur, ce qui serait d'ailleurs incompatible avec la liberté reconnue à celui-ci.

Mais "ne pas vouloir" signifie aussi, tout simplement, "ne pas décider fermement", ne pas être voulant, si l'on veut. Dieu étant omniscient, si quelque chose ne se produit pas c'est qu'il ne l'a pas voulu, soit au premier sens, soit au second.

La vie éternelle du pécheur n'a pas été voulue par Dieu, sinon rien ne pourrait l'empêcher d'être. C'est le second sens de "ne pas vouloir" qui doit être pris en considération.
Bonjour et bonne année Prodigal,

Je vous remercie pour votre réponse. Je ne vous snobe pas, mais je me laisse de temps d'approfondir la question avant de vous répondre à mon tour.

Au hasard d'une promenade sur le forum, je suis tombé sur un fil fascinant sur les enfants mort sans baptême. Il est question de la doctrine de St Thomas, qui porterait sur la double prédestination. De sorte que je me demande si mon malaise ne vient pas de là.

A bientôt !
Trinité
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par Trinité »

prodigal a écrit : lun. 31 déc. 2018, 12:18 Ne pas vouloir est équivoque, au moins en français (j'ignore ce qu'il en est du texte original et de ses différentes traductions). "Ne pas vouloir" peut en effet signifier "refuser fermement", c'est-à-dire vouloir et décider que non. Dieu étant infiniment bon ne me paraît pas suspect de vouloir fermement la damnation du pécheur, ce qui serait d'ailleurs incompatible avec la liberté reconnue à celui-ci.

Mais "ne pas vouloir" signifie aussi, tout simplement, "ne pas décider fermement", ne pas être voulant, si l'on veut. Dieu étant omniscient, si quelque chose ne se produit pas c'est qu'il ne l'a pas voulu, soit au premier sens, soit au second.

La vie éternelle du pécheur n'a pas été voulue par Dieu, sinon rien ne pourrait l'empêcher d'être. C'est le second sens de "ne pas vouloir" qui doit être pris en considération.
Tout à fait Prodigal, je le reçois également comme cela!
Il m'étonnerait beaucoup que Dieu ne veuille pas la vie éternelle pour tous les hommes!
C'est la conséquence du refus de Dieu dans le cadre du libre arbitre qui entraine l'homme dans la damnation, ce à quoi à mon avis, veut faire référence ce texte (sans doute mal traduit...)

Meilleurs voeux cher Prodigal et bravo pour vos interventions judicieuses! :)
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Alexandre.
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par Alexandre. »

1. Dieu aime tous les hommes et même toutes ses créatures, en ce sens qu’il veut du bien à toutes. Mais il ne veut pas tout bien à toutes. Donc, en tant qu’il ne veut pas pour certains ce bien qu’est la vie éternelle, on dit qu’il les a en haine ou qu’il les réprouve.
Ce texte ne me semble pas présenter de difficulté particulière : Tous les hommes ne sont pas destinés à obtenir tout le bien que Dieu peut faire, certains sont donc exclus du don de la vie éternelle. On dit qu'ils sont réprouvés.

Cette interprétation est corroborée par l'introduction de Saint Thomas :
Aussi, puisque les hommes sont ordonnés à la vie éternelle par la providence divine, il appartient également à la providence de permettre que certains manquent cette fin, et c’est cela qu’on appelle réprouver.
Tout le monde aura compris que ce texte est complètement contraire au sacrifice du Christ.
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prodigal
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par prodigal »

Alexandre. a écrit : ven. 04 janv. 2019, 1:11 Alexandre
Tout le monde aura compris que ce texte est complètement contraire au sacrifice du Christ.
Ah non, en ce qui me concerne je ne l'ai pas compris. Que voulez-vous dire?
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patatedouce
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par patatedouce »

Pour avoir feuilleté quelques questions de la Somme théologique, je m'interroge sur la manière d'aborder cet ouvrage. Beaucoup d'hypothèses avancées ne sont pas démontrées et ont été invalidées par l'histoire. Par exemple, dans la question 70, l'auteur explique que, logiquement, le Soleil tourne autour de la Terre. Cet ouvrage est pourtant souvent cité comme une référence. Qu'en faire en 2026 ? Y a-t-il vraiment un intérêt à le lire, sans pour autant manquer de respect à son auteur ?

Si la physique pose problème, j'ai l'impression que la théologie souffre exactement des mêmes failles.

Pour définir l'essence d'une chose, saint Thomas semble éliminer ce qu'il nomme les "accidents" (couleur, taille, etc.) pour isoler la fonction réelle de l'objet.

Prenons l'exemple d'un couteau. Si l'on applique cette méthode, on dira que son essence est de "trancher". Mais ici, je vois un problème logique majeur : "trancher" n'est pas une propriété physique intrinsèque de l'acier (comme le serait sa masse ou sa densité). "Trancher" est l'expression d'une intention humaine. C'est nous qui avons décidé, avant même l'analyse, que cet objet devait servir à couper. L'essence n'est donc pas "découverte" dans l'objet, elle est projetée sur l'objet par notre propre volonté... Si je me sers de mon couteau comme tournevis ?

Si saint Thomas utilise la même procédure pour définir l'essence de l'humain ou de ses actes, ne commet-il pas une pétition de principe ?

On peut y lire aussi cela :
Il était nécessaire que la femme fût faite, comme dit l’Écriture, pour aider l’homme. Non pas pour
l’aider dans son travail, comme l’ont dit certains, puisque, pour n’importe quel autre travail,
l’homme pouvait être assisté plus convenablement par un autre homme que par la femme, mais pour
l’aider dans l’œuvre de la génération.

[...]

L’homme, lui, est ordonné à une activité vitale encore plus noble, la connaissance intellectuelle ; et
c’est pourquoi à l’égard de l’homme, il y avait une raison plus forte encore de distinguer ces deux
vertus, et de produire la femme à part de l’homme, tout en les unissant charnellement pour l’œuvre
de génération. Et c’est pourquoi, aussitôt après avoir raconté la formation de la femme, la Genèse
(2, 24) ajoute : " Ils seront deux dans une seule chair "

[...]

Par rapport à la nature particulière, la femme est quelque chose de défectueux et de manqué. Car
la vertu active qui se trouve dans la semence du mâle vise à produire quelque chose qui lui soit
semblable en perfection selon le sexe masculin..
Commentaire : En gros, la femme est logiquement un sous-homme parceque un homme est parfait donc il fallait le séparer de ce qui est mauvais (la grossesse)
patatedouce
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par patatedouce »

En prolongeant ma lecture de la Somme théologique, je bute sur ce qui me semble être une faille logique majeure dans la méthode thomiste : le biais de réduction par la spécificité.

Le raisonnement semble suivre ce mécanisme :

1) Identifier une spécificité (ce qui distingue un être d'un autre).

2) Décréter que cette spécificité est l'essence même de cet être.

3) Réduire la finalité de cet être à cette seule spécificité.

Le problème de cette méthode est qu’elle évacue tout ce qui est commun pour ne garder que le distinctif. Prenons l'exemple de la femme chez Saint Thomas (IA, q. 92, a. 1) :

- L'homme et la femme partagent la raison et l'intellect (le commun). La femme possède la capacité spécifique de porter la vie (la spécificité).
- Thomas en conclut que la finalité de la femme est uniquement la génération, affirmant que pour tout autre travail, l'homme serait « mieux aidé par un autre homme ».

On transforme une capacité supplémentaire en une limitation exclusive. C'est comme dire qu'un couteau, parce qu'il a la spécificité de trancher, ne possède plus de masse ou de matière. On réduit l'être à sa fonction d'outil.
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par prodigal »

Cher Patatedouce,
soyez mille fois remercié pour ce sujet qui me passionne.
Tout d'abord je vous livre mon point de vue : saint Thomas d'Aquin est un grand philosophe, et le problème ce n'est pas lui, mais éventuellement l'usage qui en est fait.
Car quel est l'usage qu'il faut faire (pardonnez-moi cette manière de dire faussement irrespectueuse) d'un grand philosophe? Il ne faut pas le croire, mais il vaut la peine de chercher à le comprendre. Je serais ravi si vous acceptiez d'en discuter avec moi, en reprenant votre parfait exemple de l'infériorité supposée de la femme.
Je livre donc à votre critique bienveillante (ceci valant évidemment pour toute personne intéressée) les conclusions auxquelles je suis "modestement" parvenu sur ce sujet.
1) Saint Thomas est convaincu de la supériorité masculine.
2) Celle-ci n'est pas démontrée, et donc nous ne sommes pas tenus d'y croire. Cela tombe bien, je n'y crois pas.
3) La question qui a amené ce thème n'est pas :"l'homme et la femme sont-ils égaux?", mais, je cite, "la production des choses devait-elle comporter la production de la femme? " Je me permets de "traduire" : Dieu a-t-il bien fait de créer la femme?
4) La réponse que saint Thomas apporte à cette question est "oui", et cette réponse est démontrée, et donc toute personne soucieuse de vérité devra l'admettre.
Je reconnais donc, avec l'aide du puissant esprit qu'est Thomas d'Aquin, que Dieu devait créer la femme, qu'il l'a fait et que tout cela est bon. :)
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patatedouce
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Re: Vos questions sur la Somme théologique de St Thomas

Message non lu par patatedouce »

Je vous remercie pour votre réponse ; il est en effet passionnant d'échanger sur la pensée de saint Thomas d'Aquin (à qui je ne veux pas manquer de respect ; j'essaye de comprendre et je reconnais mes limites).

Si saint Thomas d'Aquin possède une logique en apparence imparable, le problème réside selon moi dans le fait que sa pensée est saturée de principes préétablis qui orientent ses conclusions. Or, ces principes ne sont pas nécessairement démontrés.

Pour aller plus loin : saint Thomas ne s'arrête pas au constat de votre point 4), il entreprend de justifier l'existence même de la femme par sa finalité. Ce faisant, il tombe dans ce que j'appelle le "biais de réduction par la spécificité" : il définit l'essence d'un être par sa seule particularité biologique. Sous prétexte que la femme a la capacité spécifique d'engendrer, il réduit sa finalité à la procréation, oubliant qu'elle partage avec l'homme le "commun" de l'intelligence et de la volonté.

Il va même plus loin : il considère que l'homme, fait à l'image de Dieu, doit incarner la perfection. Dès lors, la femme devient le réceptacle nécessaire de ce qu'il perçoit comme les "défauts" de la nature, afin que l'homme puisse être préservé dans sa supposée perfection. Donc, il écrit la femme doit juste être le déchet de la nature de l'homme.

Sa pensée est très clairement exposée, j'en conviens, mais ca ne suffit pas à faire des bons raisonnements.

Son raisonnement est possible mais pas certain. Le problème c'est que ses prémisses et ses conclusions qui sont possibles sont présentées comme certaines. En faite une explication possible et cohérente devient certaine, et une hypothèse est présenté comme une vérité. Par exemple, il part du principe que Dieu règle le mouvement des planètes ; ce mouvement étant forcément parfait, il lui est inconcevable qu'il ne soit pas circulaire.
C'est intéressant car on peut faire l'autopsie de sa pensée. Si ça logique est très intéressante on voit qu'il y a des problèmes sur les conclusions.

En faite, dans son raisonnement, il utilise l'intention de Dieu en mettant sa propre conception de la perfection, et c'est facile... Il fait dire ses propres projections à Dieu, mais ca reste une conception humaine de la perfection.
Si on enlève sa définition de la perfection (qui est humaine et non divine) alors ses raisonnements non plus d'intérêt. On peut apprécier le travail d'exposition, de synthèse, de compilation mais pas le raisonnement parce qu'il est corrompu par une idée humaine et subjective de la perfection.

Et le mérite d'avoir créé un système de pensées structuré (qui permet d'établir un cadre).
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