Dix-sept étapes de la vie du Christ
L'entourage féminin de Jésus
Jésus et ses douze disciples cheminent à travers tout le pays. La Galilée a des villes sans multitudes d’âmes affairées et des villages écrasés de soleil à donner la nausée. Mais cette aridité même, qui le laisse à chaque fin de journée recru d’une écrasante lassitude, exacerbe ce qui en lui procède du don de soi le plus scrupuleux et intègre, le plus profondément ancré en lui, et d’obédience céleste bien sûr, comme consigné depuis le début des temps dans les textes saints – pour lui. Quand bien même reste-t-il incapable de thésauriser des poignées de mots à délivrer comme un remède, larmoyants et faussement infaillibles, sa voix porte en elle un souffle fécondant : créant de la pensée, de superbes petites mécaniques langagières, et un désir divin, oui, de se fondre.
La nuit, il prie, écoutant les mots de Dieu essayer ses bizarres ressorts sous une lune étouffée. Et au-dessus du noir qui s’écoule, il lève un regard si douloureusement doux qu’il traverse les temps, tous les lieux, toutes les pensées informulées des hommes. En lui il fait clair, et même autour de lui un cercle de lumière irisé éclaire les arbres, les brindilles, les pans d’écorce tombant des oliviers osseux jusqu’à ce halo blanc. On n’entend plus alors la rumeur des pauvres dans la cour des grands blés fauchés. Il lévite aussi, ou se voit debout, marcher vers lui-même en se regardant. Ou bien encore il voit, à quelques milliers de kilomètres de là, l’aube des humains qui s’éveillent, si loin et toujours près d’eux il se souvient des échardes de son jeune âge, plantées dans ses doigts, de ses mains pleines de sciure. Il sait bien que tout cela a un sens et que, même si ce sens échappe encore à certains, tout finira par s’accomplir sous la voûte élevée des temples, devenus alors obsolètes. Tout est déjà écrit dans ces étendues vacantes où le discours dominant respire la désertion et le scepticisme.
Plus que de prêcher dans les règles de l’art, Jésus proclame sa parole, de façon parfois extrêmement métaphorique, sans même peut-être se douter lui-même qu’il façonne un langage nouveau, les facettes inédites d’un message passant du souvenir à la vie présente, de l’oubli à la mémoire, de l’angoisse posée sur ces millions d’échines à l’innombrable profusion de la vraie foi, progressant comme l’herbe dans le sol, conscience aiguë et rayonnement, toujours renaissant. Ils ne comprennent pas tous tout de suite. Certains s’enfuient même comme des renards qu’on détache. Les fondations que Jésus ébranle, les racines culturelles qu’il arrache comme des dents cariées, les certitudes dont il fait des saletés à détruire, les sermons pareils à des déclarations d’amour pendant les noces, tout hurle la beauté effrayante du changement suprême. Certains de ses mots sont faits de l’écume des révolutions, d’autres du don de soi ultime, et il fait cohabiter ces deux courants de pensée, ces deux « visions » plutôt, avec une grâce qu’on ne reconnaît à aucun autre prophète – même Jean-Baptiste, par trop hagard et délirant dans son expression. Ils piaffent en l’écoutant : c’est qu’il les intrigue, les séduit et les effraie tout à la fois, jusqu’à son beau regard turquoise, ou vert clair par moments, qui semble descendre d’une si noble lignée, alors que son sang charrie des générations entières d’humbles et de laborieux – mais savants comme des autodidactes plongés dans un renouvellement perpétuel des idées, tenaillés par cette faim de Dieu, épinglés sans cesse par de nouvelles formes d’expression.
Tout, en substance, en revient à ce propos universel : la nouvelle du Règne de Dieu. Dès que Jésus ouvre la bouche, les mots se gonflent d’un vertige particulier, il est la roche vivante aux multiples failles qui surplombent le réseau veineux du langage. Son haleine même doit être sacrée, se disent-ils, montant en ronds de fumée jusqu’aux cieux comme une colonne de douceur sans réserve, ni conditions. Lisant en eux, il précise néanmoins : « Ma voix ne m’appartient que partiellement, elle est aussi celle de mon père notre Seigneur, faiseur de toutes les joies, responsable de tous les orages de la colère… Ce que je sens est bien plus important, dans mon cœur martelant en pleine poitrine de la colombe jouant dans le vent, au-dessus des hommes… Je fais rire les poissons et voler en éclats les doutes qu’engendre la nature, vous le savez déjà ou le saurez bientôt… Je ne mettrai jamais mes pensées par écrit, puisque mes mots parlés sont de l’écriture même, dominent et génèrent toutes les immensités, connues ou inconnues… Que voudriez-vous faire de tables écrites de ma main, quand ma voix même les inclue et les emmène jusqu’à vous, par toutes les portes, terrestres ou célestes, par vos consciences et par vos rêves… Je sais que l’amour bouillonnera dans vos poitrines comme le feu qu’on remue : tout ce qui n’attend rien, mais aime fondamentalement Dieu, se voit offrir le don de vie. ».
Il a plein de nouveaux disciples loyaux et dévoués – parmi lesquels, en forte majorité, des femmes guéries de dépressions nerveuses, de dépravation maladive, de prostration ou de mélancolie, de troubles inhabituels, congénitaux ou non : Suzanne, Jeanne – la femme de Chouza, lui-même intendant d’Hérode, et puis quelques autres, qui toutes en viennent à aider Jésus et ses douze du mieux qu’elles peuvent, y compris matériellement, dans la mesure de leur maigre possible – et surtout Marie-Madeleine, dite Marie de Magdala, de laquelle on a réussi à extraire sept démons simultanément. Cette dernière renie immédiatement son existence passée, d’une seconde à l’autre, comme par enchantement. Au moment de rencontrer Jésus, elle est surtout réputée comme prostituée. Sa vertu, en tout cas, pose problème – y compris aux disciples. Mais elle ne fait pas amende honorable à proprement parler, elle ne fait que l’écouter et suivre son enseignement – qui n’a rien d’une doctrine bardée d’interdits sournois, voilà ce qu’elle se dit sur-le-champ. Il ne lui viendrait même pas à l’idée de tricher, ou de se duper elle-même. Elle sait par intuition, de toute manière, que Jésus voit en elle. Qu’il peut y lire son renoncement aux vaines turpitudes, autant que son engagement parfaitement désintéressé auprès de lui – il lui explique très vite que celles qui vont pieds nus, aussi blessées puissent-elles avoir auparavant été, marchent plus loin quand Dieu le veut. Il est tout à la fois séduit et attendri – je pourrais la porter dans mes bras, se dit-il, comme un enfant perdu, et la couvrir de baisers – comme une femme. Marie-Madeleine, ses reins cambrés, ses gouttes de transpiration entre les seins, les tisons ardents qu’elle jette dans le bas-ventre des hommes… Et puis cette absence totale d’hypocrisie, son amour des autres tatoué comme de l’encre en elle. Marie-Madeleine. Emotive, dont le regard perce comme un poignard, dédaigneuse des empires déchus – l’espoir est comme l’amour, aussi proche que le reflet qui disparaît avec l’eau qui s’écoule, tout en restant si familier et si vivace.
La nuit, il prie, écoutant les mots de Dieu essayer ses bizarres ressorts sous une lune étouffée. Et au-dessus du noir qui s’écoule, il lève un regard si douloureusement doux qu’il traverse les temps, tous les lieux, toutes les pensées informulées des hommes. En lui il fait clair, et même autour de lui un cercle de lumière irisé éclaire les arbres, les brindilles, les pans d’écorce tombant des oliviers osseux jusqu’à ce halo blanc. On n’entend plus alors la rumeur des pauvres dans la cour des grands blés fauchés. Il lévite aussi, ou se voit debout, marcher vers lui-même en se regardant. Ou bien encore il voit, à quelques milliers de kilomètres de là, l’aube des humains qui s’éveillent, si loin et toujours près d’eux il se souvient des échardes de son jeune âge, plantées dans ses doigts, de ses mains pleines de sciure. Il sait bien que tout cela a un sens et que, même si ce sens échappe encore à certains, tout finira par s’accomplir sous la voûte élevée des temples, devenus alors obsolètes. Tout est déjà écrit dans ces étendues vacantes où le discours dominant respire la désertion et le scepticisme.
Plus que de prêcher dans les règles de l’art, Jésus proclame sa parole, de façon parfois extrêmement métaphorique, sans même peut-être se douter lui-même qu’il façonne un langage nouveau, les facettes inédites d’un message passant du souvenir à la vie présente, de l’oubli à la mémoire, de l’angoisse posée sur ces millions d’échines à l’innombrable profusion de la vraie foi, progressant comme l’herbe dans le sol, conscience aiguë et rayonnement, toujours renaissant. Ils ne comprennent pas tous tout de suite. Certains s’enfuient même comme des renards qu’on détache. Les fondations que Jésus ébranle, les racines culturelles qu’il arrache comme des dents cariées, les certitudes dont il fait des saletés à détruire, les sermons pareils à des déclarations d’amour pendant les noces, tout hurle la beauté effrayante du changement suprême. Certains de ses mots sont faits de l’écume des révolutions, d’autres du don de soi ultime, et il fait cohabiter ces deux courants de pensée, ces deux « visions » plutôt, avec une grâce qu’on ne reconnaît à aucun autre prophète – même Jean-Baptiste, par trop hagard et délirant dans son expression. Ils piaffent en l’écoutant : c’est qu’il les intrigue, les séduit et les effraie tout à la fois, jusqu’à son beau regard turquoise, ou vert clair par moments, qui semble descendre d’une si noble lignée, alors que son sang charrie des générations entières d’humbles et de laborieux – mais savants comme des autodidactes plongés dans un renouvellement perpétuel des idées, tenaillés par cette faim de Dieu, épinglés sans cesse par de nouvelles formes d’expression.
Tout, en substance, en revient à ce propos universel : la nouvelle du Règne de Dieu. Dès que Jésus ouvre la bouche, les mots se gonflent d’un vertige particulier, il est la roche vivante aux multiples failles qui surplombent le réseau veineux du langage. Son haleine même doit être sacrée, se disent-ils, montant en ronds de fumée jusqu’aux cieux comme une colonne de douceur sans réserve, ni conditions. Lisant en eux, il précise néanmoins : « Ma voix ne m’appartient que partiellement, elle est aussi celle de mon père notre Seigneur, faiseur de toutes les joies, responsable de tous les orages de la colère… Ce que je sens est bien plus important, dans mon cœur martelant en pleine poitrine de la colombe jouant dans le vent, au-dessus des hommes… Je fais rire les poissons et voler en éclats les doutes qu’engendre la nature, vous le savez déjà ou le saurez bientôt… Je ne mettrai jamais mes pensées par écrit, puisque mes mots parlés sont de l’écriture même, dominent et génèrent toutes les immensités, connues ou inconnues… Que voudriez-vous faire de tables écrites de ma main, quand ma voix même les inclue et les emmène jusqu’à vous, par toutes les portes, terrestres ou célestes, par vos consciences et par vos rêves… Je sais que l’amour bouillonnera dans vos poitrines comme le feu qu’on remue : tout ce qui n’attend rien, mais aime fondamentalement Dieu, se voit offrir le don de vie. ».
Il a plein de nouveaux disciples loyaux et dévoués – parmi lesquels, en forte majorité, des femmes guéries de dépressions nerveuses, de dépravation maladive, de prostration ou de mélancolie, de troubles inhabituels, congénitaux ou non : Suzanne, Jeanne – la femme de Chouza, lui-même intendant d’Hérode, et puis quelques autres, qui toutes en viennent à aider Jésus et ses douze du mieux qu’elles peuvent, y compris matériellement, dans la mesure de leur maigre possible – et surtout Marie-Madeleine, dite Marie de Magdala, de laquelle on a réussi à extraire sept démons simultanément. Cette dernière renie immédiatement son existence passée, d’une seconde à l’autre, comme par enchantement. Au moment de rencontrer Jésus, elle est surtout réputée comme prostituée. Sa vertu, en tout cas, pose problème – y compris aux disciples. Mais elle ne fait pas amende honorable à proprement parler, elle ne fait que l’écouter et suivre son enseignement – qui n’a rien d’une doctrine bardée d’interdits sournois, voilà ce qu’elle se dit sur-le-champ. Il ne lui viendrait même pas à l’idée de tricher, ou de se duper elle-même. Elle sait par intuition, de toute manière, que Jésus voit en elle. Qu’il peut y lire son renoncement aux vaines turpitudes, autant que son engagement parfaitement désintéressé auprès de lui – il lui explique très vite que celles qui vont pieds nus, aussi blessées puissent-elles avoir auparavant été, marchent plus loin quand Dieu le veut. Il est tout à la fois séduit et attendri – je pourrais la porter dans mes bras, se dit-il, comme un enfant perdu, et la couvrir de baisers – comme une femme. Marie-Madeleine, ses reins cambrés, ses gouttes de transpiration entre les seins, les tisons ardents qu’elle jette dans le bas-ventre des hommes… Et puis cette absence totale d’hypocrisie, son amour des autres tatoué comme de l’encre en elle. Marie-Madeleine. Emotive, dont le regard perce comme un poignard, dédaigneuse des empires déchus – l’espoir est comme l’amour, aussi proche que le reflet qui disparaît avec l’eau qui s’écoule, tout en restant si familier et si vivace.
Les guérisons multiples
Le soir venu, quand le soleil s’est couché et les sauterelles se taisent, on commence à présenter à Jésus un rassemblement d’esprits frappés du démon et de malades en tous genres, possédés souffreteux, paralytiques bringuebalés tant bien que mal sur les routes, éclopés divers échoués on ne sait comment et pourquoi dans de tels états de délabrement, mais frissonnant d’espoir et s’en remettant pleinement, presque aveuglément pourrait-on dire, au Maître. Le champ d’activité de celui-ci se présente la plupart du temps sous la forme de plaines à l’herbe rase ou de chemins sablonneux, au pied de collines et de monts, voire de petites buttes arides quelque peu inappropriées aux amples mouvements de foule. Ce soir-là, il est occupé à tancer ses disciples : « Je suis la preuve vivante que la foi ébranle les murs et les armures des humains, je devrais être mort depuis déjà longtemps avec le scepticisme qu’on m’oppose en haut lieu, et vous doutez encore, plus rarement certes, mais encore. Nous n’augmenterons nos chances de succès dans notre entreprise que si nous sommes aussi conscients de nos faiblesses humaines, qui sont notre fourreau, que de notre chair divine, la seule qui puisse compter et qu’on trouve intacte en notre carapace provisoire qu’est ce corps que nous habitons.» Là, Jacques, le fils de Zébédée, le toise d’un regard dédaigneux malgré lui, cette moue puérilement hautaine qui amuse le rabbi – et il se drape dans sa tunique en tournant les talons, s’éloigne sans dire un mot.
Toute la ville s’est massée jusqu’au pas de porte de chez Simon et André. Le deuxième surtout est très près de Jésus. Il lui pose même la main sur l’épaule, sans savoir précisément pourquoi il le fait : simple transport d’affection mâle ? Jésus ne cherche pas à se défendre de ce geste, manifestation d’une tendresse sincère (rappelons-nous qu’il lit dans les êtres), jet de pure flambée de lumière devant le labeur monumental qui l’attend, ici même, ou plus tard, en d’autres lieux. Jésus dit à André : «Ce que tu viens de faire te revêt de grâces dont tu n’as pas vraiment idée. Mais c’est ton intention qui prévaut, et seulement elle, dans ce monde-là, raisonnable et dur, légiféré par l’indifférence absolue organisée entre vous tous par les pouvoirs des hommes…». Un sourire énigmatique flotte pendant quelques secondes sur les lèvres d’André : il se retourne d’un quart pour mieux considérer Jésus du regard, il l’observe cette fois d’un air de confiance totale, éperdue, d’inébranlable foi en tout ce que Jésus, justement, est Dieu… Le ronronnement médiumnique de leurs pensées respectives s’immisce dans le silence où vient également s’échouer, comme en toile de fond, depuis l’assemblée prostrée réunie en bouquets de petits clans hétéroclites, les chuchotements sourds de la foule échauffée par le vin, la douleur physique, l’espérance de la lumière déposée en cet homme : Jésus.
Jésus donc se met au travail. Grâce à l’imposition de ses mains, à une concentration d’une intensité presque féroce et à un amour démesuré où l’empathie va de pair avec une sorte de pouvoir de transmission de pensée, d’extra lucidité, Jésus soulage tour à tour des maladies dermatologiques graves, des tumeurs malignes, des afflictions de l’esprit, par une plongée vertigineuse, poignante de compassion vraie et de tendresse nouée au ventre, dans l’âme même du souffrant… Il rétablit les sourds par certains onguents mystérieux dont Jean-Baptiste lui a légué le secret des compositions : il sait rouvrir les tympans infectés qu’on croyait crevés, les yeux soudés par des conjonctivites aggravées chez les aveugles, faire pleurer également les muets pour, de ces larmes jaillies par bonté – mais ils ne le savent sans doute pas encore – qui se faufilent entre le ciel et l’enfer, les sortir de leur silence… Il sait blanchir et cicatriser les plaies rouges nervurées qui parcourent le corps des hommes, par une connaissance suraiguë de leur âme, qu’ils lui confient avec l’énergie du désespoir – ou en désespoir de cause… De l’imaginaire tourmenté des dépressifs il chasse des démons cornus et voûtés, il soigne les boiteux chroniques par des massages que nul ne connaît ni n’instruit, il redonne toute leur intégrité aux mains accidentées, rendues inertes, il guérit les cataractes car il offre à voir, du cœur même de l’amour le plus pur, l’immense et infinie, si peu utilisée, générosité des hommes… Il efface – en y passant la main, une main tournoyant comme la feuille argentée d’un peuplier – toutes les boursouflures crevassées des brûlures, il stoppe les saignements menstruels trop précoces des femmes pliées en deux, juste en leur parlant directement dans l’âme, sans cette afféterie obséquieuse des prêtres, mais le regard plongé dans le leur et ainsi écartant ces incessantes visions qu’elles ont, ces formes noires et mouvantes de corps vaguement humains qui les gagnent la nuit. Les démons qu’il chasse, puisant au tréfonds de sa lumière intérieure, elle-même rayonnante de milliers de teintes différentes, il les éparpille comme des frelons qu’on prive soudain du sens de l’orientation, dissuadés de revenir à la charge uniquement par ce qu’ils savent de lui, et qui tient à l’immensité de Dieu. Ces démons ont des physionomies comparables à celles des fœtus morts dans le ventre, des têtes difformes, aux visages prématurément vieillis, et des yeux minuscules, à peine enchâssés dans des orbites molles. Chacun de leurs membres est comme une excroissance de chair vieillie semblant, à tout moment, sur le point de se détacher du corps. Ils ne parlent pas, se contentent d’émettre des râles à peine perceptibles, entrecoupés de grognements et de halètements, de claquements de langue et de chuintements de bouche. Et, bien sûr, des pestilences organiques infâmes s’exhalent de ces poches de ténèbres, ça vole autour des têtes comme des âmes proscrites, des sédiments aveugles, tout un peuple souterrain qui vrombit et gargouille… Mais Jésus arrive à vaincre tout. L’atrocité qu’il voit et que nul ne distingue, il la dissout dans son fluide qu’il répand par l’esprit, et à chaque mot, à chaque changement d’intonation, des lumières apparaissent, des formes géométriques dans le ciel, des nuances de couleurs inconnues d’une équité droite comme la justice divine… et de tous les fidèles, et aussi des disciples à peine moins estomaqués, aucun ne parvient à détacher son regard – ni n’oubliera jamais jusqu’à son dernier jour sur terre – de ces successions syncopées d’images féeriques que Jésus engendre, images pénétrantes bien que d’une fulgurance inouïe et quelquefois simultanées, quelquefois anarchiques, impressionnant leurs rétines définitivement – et tout autant le cœur même de leur cœur.
Quand un lépreux s’approche de lui, claudiquant sur son absence de jambe droite et son pied gauche rabougri, constatant avec un certain dépit que certains autour de lui rigolent franchement, le suppliant et déversant des larmes et tombant à genoux en ahanant : «si tu le veux, tu peux me purifier», quand ce lépreux méprisé de tous rampe à ses pieds, Jésus lui commande tout d’abord de rester droit et digne, et le fait se relever. Ruisselant d’une compassion qui lui sort de tous les pores de la peau, Jésus lui caresse de la main droite les épaules, la nuque, le haut du dos. Jamais on n’a touché, ni même frôlé, cette créature repoussante ainsi. Et peu à peu, la lèpre le quitte, comme la peau d’un serpent qui mue, et son épiderme retrouve à mesure netteté et carnation. Le rabbi ne s’est concentré que quelques minutes, en fermant puis en entrouvrant les yeux. Il s’est bien aperçu lui-même de la facilité grandissante de l’exercice de ses « pouvoirs ». Un jour, juste par facétie destinée à le détendre un peu, il a brusquement – avec toute sa pensée canalisée dans ce seul but – écarté les rocs d’une immense concrétion de pierre taillée dans un rocher, et tout fait s’écrouler dans un boucan d’enfer !
Mais Jésus est désormais agacé par quelque chose dont il ignore lui-même, tout d’abord, la nature exacte. A cet instant un autre silence, plus profond que jamais, se joint au silence recueilli de Jésus, comme si l’univers tout entier devenait attentif. Mais non, décidément, quelque chose l’irrite. Cette manie d’aligner les miracles comme des exploits de cour, des mirages débités à la commande, cisaille ses nerfs et tend à lui montrer combien son peuple se trompe de cible, autant que de remède : ils n’ont besoin que d’amour et de foi, ils n’ont de raison d’être que dans la gloire de Dieu, et ça jubile comme après un tour de passe-passe, ça s’émoustille dans une sorte de géantissime fraternité synchrone mais qui n’a pour objet que la satisfaction, l’immédiateté, le matériel. «Je ne suis pas de ce monde et ils n’y comprennent rien», se dit Jésus. Il lance au lépreux guéri : «Garde-toi de jamais raconter à quiconque ce qui vient de t’arriver, serait-ce par un orgueil que tu ne surmonterais pas, va te montrer plutôt aux prêtres tel que tu es maintenant et offre pour te purifier ce que, selon les lois anciennes, Moïse a enseigné de pratiquer : les prêtres auront alors un témoignage de la puissance des temps nouveaux !». Il parle d’une voix aussi tranchante qu’un sabre. Les lueurs extatiques s’allumant dans ses pupilles et le rictus qui lui déforme la bouche – mais avec une sorte de grâce, pour le coup, toute animale – accentuent sa ressemblance avec Jean-Baptiste, son frère en extrémisme, son double d’hérésie rédemptrice des lois juives : oui, il a hérité de Jean le baptiste cette propension à l’exaltation proche du fanatisme, oui, bien sûr, maintenant il en est absolument convaincu, Jean était son frère d’âme.
A peine parti pourtant, l’ex-lépreux – premier de la liste guéri si spectaculairement par Jésus – a évidemment tout oublié de ses promesses. Tout s’est volatilisé au vent tiède qui disperse si aisément les cervelles des hommes, les âmes et leur écho hanté, en ces régions où les hallucinations auditives sont légion, les famines dispensatrices de rêves éveillés, où la poussière est reine, les rocailles sûres de leur suprématie sur l’homme, la végétation tellement rare – ou au contraire tout d’un coup si fertile et proliférante, tout près des oliviers ! Tout à son renouveau, le guéri orgueilleux se met à brailler sur tous les dons l’évidence miraculeuse de cette magie pure, pour lui ça ne serait presque qu’un artifice vaguement surnaturel, et il colporte bruyamment, c’est le moins qu’on puisse dire, le bruit de son rétablissement, tandis que le disciple Jean, seul dans son coin, baisse la tête honteusement, à la fois pour masquer son embarras vis-à-vis de Jésus et démêler l’écheveau de ses pensées de plus en plus confuses.
Conséquemment, avec toute cette mauvaise bonne publicité qui lui est faite, Jésus ne peut d’ores et déjà que très difficilement entrer dans une ville à la vue de tous, ni même dans quelque village des alentours à la population moins nombreuse, dont plus aucun des habitants n’ignore ses prodiges successifs. Il va plus particulièrement là où un silence immensément âpre, d’une sècheresse sans nom et d’une profondeur insondable, enveloppe toute la contrée, déchirée de temps à autre par les croassements des corbeaux, les sifflements du vent et le jappement des chiens, là où, au crépuscule, des écharpes de brume s’enroulent autour des arbres aux frondaisons squelettiques, aux ramures desséchées. Il reste chaque soir en dehors des villes, en des endroits les plus déserts possibles, toujours plus reculés des cités, et même là, chaque nouveau jour naissant, des centaines et des centaines de fidèles viennent à lui de toute part, en grappes aimantes, portés par un espoir irraisonné – et d’autant plus précieux pour eux qu’il est déraisonnable, puisque cet homme, mage ou dieu, ou prestidigitateur de tous les corps et de toutes les âmes en souffrance, peut tout et lit dans tout, détient les secrets à la fois du Père et de la vie absolue…
Toute la ville s’est massée jusqu’au pas de porte de chez Simon et André. Le deuxième surtout est très près de Jésus. Il lui pose même la main sur l’épaule, sans savoir précisément pourquoi il le fait : simple transport d’affection mâle ? Jésus ne cherche pas à se défendre de ce geste, manifestation d’une tendresse sincère (rappelons-nous qu’il lit dans les êtres), jet de pure flambée de lumière devant le labeur monumental qui l’attend, ici même, ou plus tard, en d’autres lieux. Jésus dit à André : «Ce que tu viens de faire te revêt de grâces dont tu n’as pas vraiment idée. Mais c’est ton intention qui prévaut, et seulement elle, dans ce monde-là, raisonnable et dur, légiféré par l’indifférence absolue organisée entre vous tous par les pouvoirs des hommes…». Un sourire énigmatique flotte pendant quelques secondes sur les lèvres d’André : il se retourne d’un quart pour mieux considérer Jésus du regard, il l’observe cette fois d’un air de confiance totale, éperdue, d’inébranlable foi en tout ce que Jésus, justement, est Dieu… Le ronronnement médiumnique de leurs pensées respectives s’immisce dans le silence où vient également s’échouer, comme en toile de fond, depuis l’assemblée prostrée réunie en bouquets de petits clans hétéroclites, les chuchotements sourds de la foule échauffée par le vin, la douleur physique, l’espérance de la lumière déposée en cet homme : Jésus.
Jésus donc se met au travail. Grâce à l’imposition de ses mains, à une concentration d’une intensité presque féroce et à un amour démesuré où l’empathie va de pair avec une sorte de pouvoir de transmission de pensée, d’extra lucidité, Jésus soulage tour à tour des maladies dermatologiques graves, des tumeurs malignes, des afflictions de l’esprit, par une plongée vertigineuse, poignante de compassion vraie et de tendresse nouée au ventre, dans l’âme même du souffrant… Il rétablit les sourds par certains onguents mystérieux dont Jean-Baptiste lui a légué le secret des compositions : il sait rouvrir les tympans infectés qu’on croyait crevés, les yeux soudés par des conjonctivites aggravées chez les aveugles, faire pleurer également les muets pour, de ces larmes jaillies par bonté – mais ils ne le savent sans doute pas encore – qui se faufilent entre le ciel et l’enfer, les sortir de leur silence… Il sait blanchir et cicatriser les plaies rouges nervurées qui parcourent le corps des hommes, par une connaissance suraiguë de leur âme, qu’ils lui confient avec l’énergie du désespoir – ou en désespoir de cause… De l’imaginaire tourmenté des dépressifs il chasse des démons cornus et voûtés, il soigne les boiteux chroniques par des massages que nul ne connaît ni n’instruit, il redonne toute leur intégrité aux mains accidentées, rendues inertes, il guérit les cataractes car il offre à voir, du cœur même de l’amour le plus pur, l’immense et infinie, si peu utilisée, générosité des hommes… Il efface – en y passant la main, une main tournoyant comme la feuille argentée d’un peuplier – toutes les boursouflures crevassées des brûlures, il stoppe les saignements menstruels trop précoces des femmes pliées en deux, juste en leur parlant directement dans l’âme, sans cette afféterie obséquieuse des prêtres, mais le regard plongé dans le leur et ainsi écartant ces incessantes visions qu’elles ont, ces formes noires et mouvantes de corps vaguement humains qui les gagnent la nuit. Les démons qu’il chasse, puisant au tréfonds de sa lumière intérieure, elle-même rayonnante de milliers de teintes différentes, il les éparpille comme des frelons qu’on prive soudain du sens de l’orientation, dissuadés de revenir à la charge uniquement par ce qu’ils savent de lui, et qui tient à l’immensité de Dieu. Ces démons ont des physionomies comparables à celles des fœtus morts dans le ventre, des têtes difformes, aux visages prématurément vieillis, et des yeux minuscules, à peine enchâssés dans des orbites molles. Chacun de leurs membres est comme une excroissance de chair vieillie semblant, à tout moment, sur le point de se détacher du corps. Ils ne parlent pas, se contentent d’émettre des râles à peine perceptibles, entrecoupés de grognements et de halètements, de claquements de langue et de chuintements de bouche. Et, bien sûr, des pestilences organiques infâmes s’exhalent de ces poches de ténèbres, ça vole autour des têtes comme des âmes proscrites, des sédiments aveugles, tout un peuple souterrain qui vrombit et gargouille… Mais Jésus arrive à vaincre tout. L’atrocité qu’il voit et que nul ne distingue, il la dissout dans son fluide qu’il répand par l’esprit, et à chaque mot, à chaque changement d’intonation, des lumières apparaissent, des formes géométriques dans le ciel, des nuances de couleurs inconnues d’une équité droite comme la justice divine… et de tous les fidèles, et aussi des disciples à peine moins estomaqués, aucun ne parvient à détacher son regard – ni n’oubliera jamais jusqu’à son dernier jour sur terre – de ces successions syncopées d’images féeriques que Jésus engendre, images pénétrantes bien que d’une fulgurance inouïe et quelquefois simultanées, quelquefois anarchiques, impressionnant leurs rétines définitivement – et tout autant le cœur même de leur cœur.
Quand un lépreux s’approche de lui, claudiquant sur son absence de jambe droite et son pied gauche rabougri, constatant avec un certain dépit que certains autour de lui rigolent franchement, le suppliant et déversant des larmes et tombant à genoux en ahanant : «si tu le veux, tu peux me purifier», quand ce lépreux méprisé de tous rampe à ses pieds, Jésus lui commande tout d’abord de rester droit et digne, et le fait se relever. Ruisselant d’une compassion qui lui sort de tous les pores de la peau, Jésus lui caresse de la main droite les épaules, la nuque, le haut du dos. Jamais on n’a touché, ni même frôlé, cette créature repoussante ainsi. Et peu à peu, la lèpre le quitte, comme la peau d’un serpent qui mue, et son épiderme retrouve à mesure netteté et carnation. Le rabbi ne s’est concentré que quelques minutes, en fermant puis en entrouvrant les yeux. Il s’est bien aperçu lui-même de la facilité grandissante de l’exercice de ses « pouvoirs ». Un jour, juste par facétie destinée à le détendre un peu, il a brusquement – avec toute sa pensée canalisée dans ce seul but – écarté les rocs d’une immense concrétion de pierre taillée dans un rocher, et tout fait s’écrouler dans un boucan d’enfer !
Mais Jésus est désormais agacé par quelque chose dont il ignore lui-même, tout d’abord, la nature exacte. A cet instant un autre silence, plus profond que jamais, se joint au silence recueilli de Jésus, comme si l’univers tout entier devenait attentif. Mais non, décidément, quelque chose l’irrite. Cette manie d’aligner les miracles comme des exploits de cour, des mirages débités à la commande, cisaille ses nerfs et tend à lui montrer combien son peuple se trompe de cible, autant que de remède : ils n’ont besoin que d’amour et de foi, ils n’ont de raison d’être que dans la gloire de Dieu, et ça jubile comme après un tour de passe-passe, ça s’émoustille dans une sorte de géantissime fraternité synchrone mais qui n’a pour objet que la satisfaction, l’immédiateté, le matériel. «Je ne suis pas de ce monde et ils n’y comprennent rien», se dit Jésus. Il lance au lépreux guéri : «Garde-toi de jamais raconter à quiconque ce qui vient de t’arriver, serait-ce par un orgueil que tu ne surmonterais pas, va te montrer plutôt aux prêtres tel que tu es maintenant et offre pour te purifier ce que, selon les lois anciennes, Moïse a enseigné de pratiquer : les prêtres auront alors un témoignage de la puissance des temps nouveaux !». Il parle d’une voix aussi tranchante qu’un sabre. Les lueurs extatiques s’allumant dans ses pupilles et le rictus qui lui déforme la bouche – mais avec une sorte de grâce, pour le coup, toute animale – accentuent sa ressemblance avec Jean-Baptiste, son frère en extrémisme, son double d’hérésie rédemptrice des lois juives : oui, il a hérité de Jean le baptiste cette propension à l’exaltation proche du fanatisme, oui, bien sûr, maintenant il en est absolument convaincu, Jean était son frère d’âme.
A peine parti pourtant, l’ex-lépreux – premier de la liste guéri si spectaculairement par Jésus – a évidemment tout oublié de ses promesses. Tout s’est volatilisé au vent tiède qui disperse si aisément les cervelles des hommes, les âmes et leur écho hanté, en ces régions où les hallucinations auditives sont légion, les famines dispensatrices de rêves éveillés, où la poussière est reine, les rocailles sûres de leur suprématie sur l’homme, la végétation tellement rare – ou au contraire tout d’un coup si fertile et proliférante, tout près des oliviers ! Tout à son renouveau, le guéri orgueilleux se met à brailler sur tous les dons l’évidence miraculeuse de cette magie pure, pour lui ça ne serait presque qu’un artifice vaguement surnaturel, et il colporte bruyamment, c’est le moins qu’on puisse dire, le bruit de son rétablissement, tandis que le disciple Jean, seul dans son coin, baisse la tête honteusement, à la fois pour masquer son embarras vis-à-vis de Jésus et démêler l’écheveau de ses pensées de plus en plus confuses.
Conséquemment, avec toute cette mauvaise bonne publicité qui lui est faite, Jésus ne peut d’ores et déjà que très difficilement entrer dans une ville à la vue de tous, ni même dans quelque village des alentours à la population moins nombreuse, dont plus aucun des habitants n’ignore ses prodiges successifs. Il va plus particulièrement là où un silence immensément âpre, d’une sècheresse sans nom et d’une profondeur insondable, enveloppe toute la contrée, déchirée de temps à autre par les croassements des corbeaux, les sifflements du vent et le jappement des chiens, là où, au crépuscule, des écharpes de brume s’enroulent autour des arbres aux frondaisons squelettiques, aux ramures desséchées. Il reste chaque soir en dehors des villes, en des endroits les plus déserts possibles, toujours plus reculés des cités, et même là, chaque nouveau jour naissant, des centaines et des centaines de fidèles viennent à lui de toute part, en grappes aimantes, portés par un espoir irraisonné – et d’autant plus précieux pour eux qu’il est déraisonnable, puisque cet homme, mage ou dieu, ou prestidigitateur de tous les corps et de toutes les âmes en souffrance, peut tout et lit dans tout, détient les secrets à la fois du Père et de la vie absolue…
- Christophe
- Consul

- Messages : 7690
- Inscription : mer. 28 avr. 2004, 0:04
- Conviction : Catholique
- Localisation : Frankistan
Re: Les guérisons multiples
Je trouve, Narkotik, que vous avez une très belle plume, et une façon tout à fait singulière d'immerger votre lecteur dans le récit. Même si je ne suis pas certain que vos écrits obtiendraient l'imprimatur...

« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
Re: Les guérisons multiples
Merci ConsulChristophe a écrit :Je trouve, Narkotik, que vous avez une très belle plume, et une façon tout à fait singulière d'immerger votre lecteur dans le récit. Même si je ne suis pas certain que vos écrits obtiendraient l'imprimatur...
en fait ils obtiennent le sésame mais d'éditeurs pas du tout branchés sur la question (je parle de mes écrits sur Jésus), donc peu regardants sur l'orthodoxie de mes considérations...
donc tout ça me fait réfléchir, sinon ce sera à paraître courant 2008, si j'accepte finalement que mon éditeur le sorte (et alors je serai sous le feu nourri des critiques, hé hé !)
- Christophe
- Consul

- Messages : 7690
- Inscription : mer. 28 avr. 2004, 0:04
- Conviction : Catholique
- Localisation : Frankistan
Re: Les guérisons multiples
Je vous en prie, Narkotik : j'étais sincère.
Que Dieu vous garde.
Christophe
Peut-on connaitre l'objet et l'avancement de ces réflexions ? En tous cas, comptez sur nos intervenants pour grossir le rang des critiques !Narkotik a écrit :en fait ils obtiennent le sésame mais d'éditeurs pas du tout branchés sur la question (je parle de mes écrits sur Jésus), donc peu regardants sur l'orthodoxie de mes considérations...![]()
donc tout ça me fait réfléchir, sinon ce sera à paraître courant 2008, si j'accepte finalement que mon éditeur le sorte (et alors je serai sous le feu nourri des critiques, hé hé !)
Que Dieu vous garde.
Christophe
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
Re: Les guérisons multiples
l'objet c'est la vie de Jésus vue par un profane (éditions Diérèse), et l'avancement, ben j'ai 200 pages et il m'en faut 400...
que Dieu te garde aussi Christophe
que Dieu te garde aussi Christophe
Dix-sept étapes de la vie du Christ
La tempête apaisée
Jésus et quatre de ses disciples montent en barque. Le soleil couchant ensanglante le lac, qu’il ceint aussi d’un panache bleuâtre à l’horizon. Jeanne, la femme de Chouza, est avec eux mais comme au cœur d’un dédale inextricable de pensées toutes plus confuses les unes que les autres, avec le sentiment vague d’affronter, en présence de ces hommes peu ordinaires, un climat hostile. A un moment bien précis, elle a même une sensation de présence dans son dos, se retourne vivement, mais ne distingue rien d’autre que les formes imprécises des flots et de quelques poissons fendant l’eau en jaillissant à la surface. Une heure plus tard, en mer, une tempête se déclenche, au point presque de faire basculer l’esquif. Jeanne se rapproche de Jésus, perçoit son odeur corporelle, mélange entêtant de senteurs sucrées et poivrées. Une chaleur rayonnante se dégage également de son torse, qui se diffuse jusque dans le visage et la poitrine de Jeanne. Elle aimerait qu’il la couvre de son étreinte, de caresses et de baisers, et même qu’il l’étende sur le bois rude de cette barque qui oscille comme sa propre volonté…
Bien que ça remue dans tous les sens, Jésus dort, comme si rien n’existait autour de lui. Et d’ailleurs il semble vraiment que rien n’existe, puisque plus rien sans lui n’existe, puisque sans lui la réalité n’est qu’un leurre ou un songe. Les disciples apeurés le réveillent en hurlant. Quant à Jeanne, elle se tient debout dans la barque, ses jambes flageolant, mais trouvant en elle les ressources pour ne pas s’effondrer sur place. Jésus, passablement agacé par la conduite peureuse et pragmatique des fidèles, leur lâche – avec une sorte d’insondable mépris dans le regard : «Je me demande bien de quoi, et pourquoi, vous avez peur, hommes de peu de foi ? Ne savez-vous donc pas que la vraie foi puissante et désintéressée abat tous les obstacles ? Ne vous ai-je rien appris que vous réagissiez comme les plus communs et les plus terre-à-terre des humains ?». Ses mots ont jailli comme des crachats. Il se dresse et fait volte-face, étend ses bras, commande au vent et à la mer, gardant le silence, fermant les yeux. Une sorte de calme majestueux plane maintenant sur le monde, auquel personne ne comprend rien hormis Jésus. Mais s’il sait lui donner un sens dans son cœur, jamais il ne pourrait verbaliser en mots intelligibles d’eux ce qu’il ressent, en lui, et à l’extérieur de lui alternativement. En quelques minutes tout s’apaise, le regard enfiévré de Jésus enveloppe ses disciples de trouble. L’encre nocturne estompe tout relief autour de la barque, les flots n’existent plus, leur embarcation vacillante encore moins. En un éclair transperçant sa pensée, Jésus se voit crucifié et sanglant sous les quolibets et les coups des pharisiens juifs.
Tout a retrouvé son calme, les disciples bien sûr se pâment d’aise et se réjouissent devant ce prodige. Et même Thomas, le sceptique à tous crins, celui qu’on ne convainc pas si facilement même devant l’évidence et dont le rationalisme résiste à toutes les intempéries, et qui pourrait certes croire à une coïncidence, clame tout haut, peut-être pour la première fois à ce point, son incrédulité mise à mal : «Mais quel est-il celui-là, pour que même la mer et les vents se soumettent à lui et font ses désirs ?».
Jésus reste silencieux pendant une vingtaine de minutes, les yeux fixes, les sourcils sévèrement froncés, se frottant machinalement les lèvres comme s’il les nettoyait avant de prononcer des paroles importantes. Fixant Matthieu, il lui pose cette question : «Matthieu, toi qui me connais bien, me considères-tu en totalité comme un être humain ?». Pris au dépourvu, Matthieu se perd un temps dans la contemplation de ses sandales puis contemple le ciel criblé d’étoiles, les spectres noirs et remuants des eaux, et enfin la tunique échancrée de Jésus. «Evidemment, souffle-t-il entre ses lèvres serrées. Rien ne te différencie de nous tous». Puis, incapable de soutenir plus longtemps l’étrange regard de Jésus, si perçant et aimant à la fois, Matthieu détourne les yeux et s’assied dans la barque.
Jésus et quatre de ses disciples montent en barque. Le soleil couchant ensanglante le lac, qu’il ceint aussi d’un panache bleuâtre à l’horizon. Jeanne, la femme de Chouza, est avec eux mais comme au cœur d’un dédale inextricable de pensées toutes plus confuses les unes que les autres, avec le sentiment vague d’affronter, en présence de ces hommes peu ordinaires, un climat hostile. A un moment bien précis, elle a même une sensation de présence dans son dos, se retourne vivement, mais ne distingue rien d’autre que les formes imprécises des flots et de quelques poissons fendant l’eau en jaillissant à la surface. Une heure plus tard, en mer, une tempête se déclenche, au point presque de faire basculer l’esquif. Jeanne se rapproche de Jésus, perçoit son odeur corporelle, mélange entêtant de senteurs sucrées et poivrées. Une chaleur rayonnante se dégage également de son torse, qui se diffuse jusque dans le visage et la poitrine de Jeanne. Elle aimerait qu’il la couvre de son étreinte, de caresses et de baisers, et même qu’il l’étende sur le bois rude de cette barque qui oscille comme sa propre volonté…
Bien que ça remue dans tous les sens, Jésus dort, comme si rien n’existait autour de lui. Et d’ailleurs il semble vraiment que rien n’existe, puisque plus rien sans lui n’existe, puisque sans lui la réalité n’est qu’un leurre ou un songe. Les disciples apeurés le réveillent en hurlant. Quant à Jeanne, elle se tient debout dans la barque, ses jambes flageolant, mais trouvant en elle les ressources pour ne pas s’effondrer sur place. Jésus, passablement agacé par la conduite peureuse et pragmatique des fidèles, leur lâche – avec une sorte d’insondable mépris dans le regard : «Je me demande bien de quoi, et pourquoi, vous avez peur, hommes de peu de foi ? Ne savez-vous donc pas que la vraie foi puissante et désintéressée abat tous les obstacles ? Ne vous ai-je rien appris que vous réagissiez comme les plus communs et les plus terre-à-terre des humains ?». Ses mots ont jailli comme des crachats. Il se dresse et fait volte-face, étend ses bras, commande au vent et à la mer, gardant le silence, fermant les yeux. Une sorte de calme majestueux plane maintenant sur le monde, auquel personne ne comprend rien hormis Jésus. Mais s’il sait lui donner un sens dans son cœur, jamais il ne pourrait verbaliser en mots intelligibles d’eux ce qu’il ressent, en lui, et à l’extérieur de lui alternativement. En quelques minutes tout s’apaise, le regard enfiévré de Jésus enveloppe ses disciples de trouble. L’encre nocturne estompe tout relief autour de la barque, les flots n’existent plus, leur embarcation vacillante encore moins. En un éclair transperçant sa pensée, Jésus se voit crucifié et sanglant sous les quolibets et les coups des pharisiens juifs.
Tout a retrouvé son calme, les disciples bien sûr se pâment d’aise et se réjouissent devant ce prodige. Et même Thomas, le sceptique à tous crins, celui qu’on ne convainc pas si facilement même devant l’évidence et dont le rationalisme résiste à toutes les intempéries, et qui pourrait certes croire à une coïncidence, clame tout haut, peut-être pour la première fois à ce point, son incrédulité mise à mal : «Mais quel est-il celui-là, pour que même la mer et les vents se soumettent à lui et font ses désirs ?».
Jésus reste silencieux pendant une vingtaine de minutes, les yeux fixes, les sourcils sévèrement froncés, se frottant machinalement les lèvres comme s’il les nettoyait avant de prononcer des paroles importantes. Fixant Matthieu, il lui pose cette question : «Matthieu, toi qui me connais bien, me considères-tu en totalité comme un être humain ?». Pris au dépourvu, Matthieu se perd un temps dans la contemplation de ses sandales puis contemple le ciel criblé d’étoiles, les spectres noirs et remuants des eaux, et enfin la tunique échancrée de Jésus. «Evidemment, souffle-t-il entre ses lèvres serrées. Rien ne te différencie de nous tous». Puis, incapable de soutenir plus longtemps l’étrange regard de Jésus, si perçant et aimant à la fois, Matthieu détourne les yeux et s’assied dans la barque.
- Christophe
- Consul

- Messages : 7690
- Inscription : mer. 28 avr. 2004, 0:04
- Conviction : Catholique
- Localisation : Frankistan
Re: Les guérisons multiples
Ah, zut !Narkotik a écrit :l'objet c'est la vie de Jésus vue par un profane (éditions Diérèse)
Que la Paix du Christ soit avec vous !
Christophe
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
- Christophe
- Consul

- Messages : 7690
- Inscription : mer. 28 avr. 2004, 0:04
- Conviction : Catholique
- Localisation : Frankistan
Re: La tempête apaisée
Narkotik, il me semble que votre description de la psychologie de Jésus dans ce passage est peu conforme à ce que les évangiles canoniques nous en donnent à voir. A mon humble avis, il y avait peut-être un part de dépit dans la réaction de Jésus, mais ni colère ni mépris...Narkotik a écrit :Jésus, passablement agacé par la conduite peureuse et pragmatique des fidèles, leur lâche – avec une sorte d’insondable mépris dans le regard : «Je me demande bien de quoi, et pourquoi, vous avez peur, hommes de peu de foi ? Ne savez-vous donc pas que la vraie foi puissante et désintéressée abat tous les obstacles ? Ne vous ai-je rien appris que vous réagissiez comme les plus communs et les plus terre-à-terre des humains ?». Ses mots ont jailli comme des crachats.
Que la Paix du Christ soit avec vous !
Christophe
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
- Boris
- Tribunus plebis

- Messages : 2428
- Inscription : lun. 21 août 2006, 17:46
- Localisation : France - Centre (28)
Re: La tempête apaisée
Narkotik,
vous semblez prendre énormément d'aises avec la Sainte Ecriture.
Vous êtes en train de nous faire croire que la traduction de celle-ci en langue vernuculaire et plus un mal qu'un bien : comme vous maitrisez la langue française, vous prenez des libertés éhontées avec cette partie de la Révélation Divine, en opposition formelle avec Vatican II (cf. Dei Verbum n°10 que je vous ai posté en réponse à une de vos déformations et question sur l'Ecriture Sainte).
Vous donnez également l'exemple parfait de ce qui se passe en Liturgie avec la langue vernaculaire : comme la langue utilisée est largement maitrisée par les prêtres et autres laïcs en (ir-)responsabilité, ceux-ci se permettent de changer selon leur goût propre, personnel et égoïste.
Est-ce vraiment ce que le Seigneur Jésus vous inspire ?
vous semblez prendre énormément d'aises avec la Sainte Ecriture.
Vous êtes en train de nous faire croire que la traduction de celle-ci en langue vernuculaire et plus un mal qu'un bien : comme vous maitrisez la langue française, vous prenez des libertés éhontées avec cette partie de la Révélation Divine, en opposition formelle avec Vatican II (cf. Dei Verbum n°10 que je vous ai posté en réponse à une de vos déformations et question sur l'Ecriture Sainte).
Vous donnez également l'exemple parfait de ce qui se passe en Liturgie avec la langue vernaculaire : comme la langue utilisée est largement maitrisée par les prêtres et autres laïcs en (ir-)responsabilité, ceux-ci se permettent de changer selon leur goût propre, personnel et égoïste.
Est-ce vraiment ce que le Seigneur Jésus vous inspire ?
UdP,
Boris
Boris
Re: La tempête apaisée
Il est pourtant attesté scripturairement de ce que Jésus a ressenti parfois de la colère et du mépris pour ses semblables.Christophe a écrit : A mon humble avis, il y avait peut-être un part de dépit dans la réaction de Jésus, mais ni colère ni mépris...
Ce Jésus, quand même. Ah, c'est pas bien Jésus, c'est pas bien ... (et gnangnangnan)
- Christophe
- Consul

- Messages : 7690
- Inscription : mer. 28 avr. 2004, 0:04
- Conviction : Catholique
- Localisation : Frankistan
Re: La tempête apaisée
J'en suis convaincu, mais pas dans cet épisode.popeye a écrit :Il est pourtant attesté scripturairement de ce que Jésus a ressenti parfois de la colère et du mépris pour ses semblables.
Ah, ce cher Popeye, toujours prompt à suspecter l'hétérodoxie de ses frères...
PaX
Christophe
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
Re: La tempête apaisée
Nous sommes donc d'accord sur l'essentiel.Christophe a écrit :J'en suis convaincu, mais pas dans cet épisode.popeye a écrit :Il est pourtant attesté scripturairement de ce que Jésus a ressenti parfois de la colère et du mépris pour ses semblables.
Non non. Y avait pas ici de suspicion. D'ailleurs vous me connaissez suffisament pour savoir que si je vous avais soupçonné d'hétérodoxie, je l'aurais clairement dit.Christophe a écrit :Ah, ce cher Popeye, toujours prompt à suspecter l'hétérodoxie de ses frères...
Zut ! Mon stock de tomates est vide. :>
- Christophe
- Consul

- Messages : 7690
- Inscription : mer. 28 avr. 2004, 0:04
- Conviction : Catholique
- Localisation : Frankistan
Re: La tempête apaisée
Bonsoir Popeye
Je ne crois pas que Jésus ait jamais ressenti du mépris pour la personne de ses semblables. Il a livré Sa vie pour leur Salut. Je pense par contre qu'Il a quelque fois manifesté du mépris pour le comportement et/ou les modes de pensée de certains...
De plus, parler des "semblables" de Jésus est théologiquement ambigu : il est nécessaire de préciser "semblables en son humanité".
Amicalement
Christophe
Enfin plus tout à fait en fait, à la relecture.popeye a écrit :Nous sommes donc d'accord sur l'essentiel.Christophe a écrit : J'en suis convaincu, mais pas dans cet épisode.
Je ne crois pas que Jésus ait jamais ressenti du mépris pour la personne de ses semblables. Il a livré Sa vie pour leur Salut. Je pense par contre qu'Il a quelque fois manifesté du mépris pour le comportement et/ou les modes de pensée de certains...
De plus, parler des "semblables" de Jésus est théologiquement ambigu : il est nécessaire de préciser "semblables en son humanité".
Amicalement
Christophe
« N'ayez pas peur ! » (365 occurrences dans les Écritures)
Re: La tempête apaisée
de toute façon l'expression est :
"avec une sorte d'insondable mépris"
et pas :
"avec mépris"
le terme "sorte" s'employant ici dans le sens de "une chose qui ressemble à" et qui veut dire, sous-entend, suppute, tout ce qu'on veut, que ce sont les autres qui pourraient, éventuellement, y voir du mépris...
je crois qu'il y a eu une petite déficience de lecture, là...
"avec une sorte d'insondable mépris"
et pas :
"avec mépris"
le terme "sorte" s'employant ici dans le sens de "une chose qui ressemble à" et qui veut dire, sous-entend, suppute, tout ce qu'on veut, que ce sont les autres qui pourraient, éventuellement, y voir du mépris...
je crois qu'il y a eu une petite déficience de lecture, là...
Qui est en ligne ?
Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 1 invité

