Commentaire des dimanches du Temps du Carême (A)

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Commentaire des dimanches du Temps du Carême (A)

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Dominica I in Quadragesima
Premier dimanche de Carême (A)
Les oraisons

Quoique l’ouvrage de dom Patrick HALA sur les collectes du Temps de Carême, suite logique de ses précédents travaux, ne soit pas encore paru, et que le Père ZUHLSDORF n’en dise mot (cf. ici), il semble bien que la collecte d’entrée de ce premier dimanche de Carême (1), absente de l’édition de 1962 du Missale Romanum, soit tirée du sacramentaire gélasien ancien, où elle était employée comme oratio super populum le samedi de la quinquagésime (Fer. VII in quinquagesima) (oraison 104 ici). Nous y demandons au Seigneur de permettre que nous mettions à profit ce temps du Carême pour augmenter notre intimité avec Jésus et en tirer de dignes fruits dans notre vie quotidienne.

(1) Concéde nobis, omnípotens Deus, ut, per ánnua quadragesimális exercítia sacraménti, et ad intellegéndum Christi proficiámus arcánum, et efféctus eius digna conversatióne sectémur. | Accordez-nous, Dieu tout-puissant, que, pendant les exercices annuels de la sainte quarantaine du Carême, nous puissions progesser dans l’intelligence du mystère du Christ et en rechercher l’effet [dans notre vie] par une conduite digne.

Merci encore à A. Jore pour son aide précieuse et sa disponibilité dans l’effort de traduction...


Comme l’oraison précédente, la prière sur les offrandes (2) se trouve dans le sacramentaire gélasien, mais contrairement à elle, elle est passée dans le Missel tridentin, où elle est employée au mercredi des cendres.

(2) Fac nos, quǽsumus, Dómine, his munéribus offeréndis conveniénter aptári, quibus ipsíus venerábilis sacraménti celebrámus exórdium. | [Traduction Dom LEFEBVRE] Faites-nous entrer, Seigneur, dans les dispositions qu’exige l’offrande de ces dons, par laquelle nous célébrons l’ouverture de cette sainte institution.

La collecte d’action de grâce après la sainte communion (3) se différencie nettement des deux prières précédents : c’est une composition nouvelle pour le Novus Ordo, et elle ne fait aucune référence à la quadragésime. Sa deuxième partie a pour références scripturaires Mt IV, 4 et Jn VI, 51.

(3) Cælésti pane refécti, quo fides álitur, spes provéhitur et cáritas roborátur, quǽsumus, Dómine, ut ipsum, qui est panis vivus et verus, esuríre discámus, et in omni verbo, quod procédit de ore tuo, vívere valeámus. | Restaurés par le pain céleste, par lequel la foi est nourrie, l’espérance augmentée et la charité renforcée, nous vous prions, Seigneur, afin que nous puissions apprendre à toujours avoir faim de Jésus-Christ, qui est le pain vivant et vrai, et à vivre de chaque parole qui sort de votre bouche.

A ces trois oraisons habituelles s’ajoute une prière propre au Temps du Carême : l’oraison « sur le peuple » (super populum). Nous avons déjà entamé la publication de ces oraisons, qui se poursuivra, si Dieu le veut, jusqu’à la Semaine Sainte. On notera que la super populum de ce premier dimanche de Carême (4) est très proche de l’oraison qui conclut la liturgie des présanctifiés du Vendredi Saint (5). C’est que, nous explique Dom SCHUSTER, cette dernière prière concluait primitivement la messe du premier dimanche de Carême (6). Le Missel actuel a dédoublé l’oraison : tout en maintenant sa forme primitive au Vendredi Saint, il a rétabli au premier dimanche de Carême un texte similaire, mais adapté en fonction de l’évangile de la Tentation du Christ au désert.

(4) Super pópulum tuum, Dómine, quǽsumus, benedíctio copiósa descéndat, ut spes in tribulatióne succréscat, virtus in tentatióne firmétur, ætérna redémptio tribuátur. Per Christum. | Sur ton peuple, Seigneur, que descende, nous t’en prions, une abondante bénédiction, afin que notre espérance grandisse dans l’épreuve, notre force dans la tentation, et que nous soit accordé le salut éternel. Par Jésus, le Christ, notre Seigneur.

(5) Super pópulum tuum, quǽsumus, Dómine, qui mortem Fílii tui in spe suæ resurrectiónis recóluit, benedíctio copiósa descéndat, indulgéntia véniat, consolátio tribuátur, fides sancta succréscat, redémptio sempitérna firmétur. | [Traduction Dom LEFEBVRE] Sur votre peuple qui vient de revivre la mort de votre Fils dans l’espérance de sa propre résurrection, faites descendre, Seigneur, une abondante bénédiction ; accordez-lui le pardon, prodiguez-lui le réconfort, faites renaître sa foi sainte, assurez son éternelle rédemption. - Il s’agit là de la version du MR2002, légèrement modifiée par rapport à celle de MR1962 (ajout de l’incise “in spe suae resurrectionis”).

(6) Liber Sacramentorum, t. III, p. 73. Cf. oraison 108 ici.


Les lectures

Commençons par dire quelques mots de l’organisation triennale des lectures proposées pour les cinq dimanches du Carême (7).

Les leçons vétéro-testamentaires nous font revivre en un vaste panorama le long cheminement de l’humanité - symbolisée par les quarante jours du Carême - des origines jusqu’à la Rédemption en Jésus-Christ. La liturgie nous présente ainsi successivement : les alliances originelles de Dieu avec l’homme (Dom. I), la figure d’Abraham (Dom. II), celle de Moïse (Dom. III), le peuple hébreux en Terre promise (Dom. IV) et la prédication des prophètes d’Israël (Dom. V).

Pour les évangiles, il est nécessaire de distinguer deux séries différentes. Les trois derniers dimanches forment un tout homogène : en l’année A, les antiques évangiles de la catéchèse baptismale sont proposées en vue de l’enseignement des catéchumènes : Samaritaine (3ème), aveugle-né (4ème) et Lazare (5ème) ; les autres années, les évangiles annoncent la Passion (année B) ou invitent de manière pressante à la conversion (année C). Les deux premiers dimanches de Carême résume en quelque sorte la spiritualité du temps liturgique : on y lit successivement l’évangile de la Tentation de Jésus au désert (lutte contre le Mauvais) et la Transfiguration (illumination divine).

Quant aux épîtres, elles éclairent selon le cas soit la première lecture, soit l’évangile.

Si la lecture vétéro-testamentaire et l’évangile forment deux cycles nettement séparés ayant leur propre logique interne, on aura l’occasion de constater que l’Eglise parvient tout de même bien souvent à établir un rapport entre les deux, de telle manière que la liturgie de la Parole puisse y gagner en cohérence et les fidèles en tirer un enseignement solide pour leur foi. Prenons l’exemple du premier dimanche de Carême. La première lecture (L1 ; Gn II, 7...III, 7) nous présente le récit de la tentation d’Adam et Eve par le Serpent et la chute originelle, origine du péché et du mal dans le monde. L’évangile de la Tentation du Seigneur au désert (L3 ; Mt IV, 1-11) y répond de manière parfaite, de même que la belle préface propre de ce premier dimanche (8). C’est saint Paul, dans la deuxième leçon (L2 ; Rm V, 12-19), qui éclaire pour nous d’une manière admirable l’enseignement contenu dans la correspondance des deux autres lectures : “par un seul homme, Adam, le péché est entré dans le monde, et par le péché est venue la mort ; et ainsi, la mort est passée en tous les hommes, du fait que tous ont péché”. Mais “là où le péché a abondé, la grâce a surabondé” (Rm V, 20) : “si, à cause d'un seul homme, par la faute d'un seul homme, la mort a régné, combien plus, à cause de Jésus-Christ et de lui seul, régneront-ils dans la vie, ceux qui reçoivent en plénitude le don de la grâce qui les rend justes. (...) de même que tous sont devenus pécheurs parce qu'un seul homme a désobéi, de même tous deviendront justes parce qu'un seul homme a obéi.” Le texte de l'apôtre des nations se suffit à lui-même. L’ensemble forme un tout d’une cohérence admirable. On peut certes regretter la disparition de l’autre épître de saint Paul (2 Co VI, 1-10) qui accompagnait depuis la plus haute antiquité (saint Léon le Grand, au moins) l’évangile de la Tentation : la cohésion des lectures proposées dans le nouveau lectionnaire en ce premier dimanche de Carême n’en reste pas moins incontestable.

(7) Tout le développement qui suit est basé sur la synthèse qu’en a donnée le Père JOUNEL dans son célèbre “Missel du dimanche”, pp. 488-490.

(8) Vere dignum et iustum est, æquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens ætérne Deus : per Christum Dóminum nostrum.

Qui quadragínta diébus, terrénis ábstinens aliméntis, formam huius observántiæ ieiúnio dedicávit, et, omnes evértens antíqui serpéntis insídias, ferméntum malítiæ nos dócuit superáre, ut, paschále mystérium dignis méntibus celebrántes, ad pascha demum perpétuum transeámus.

Et ídeo cum Angelórum atque Sanctórum turba hymnum laudis tibi cánimus, sine fine dicéntes : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus Deus Sábaoth...


Il est vraiment juste et digne, c’est notre devoir et notre salut, de vous rendre grâces toujours et en tout lieu, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant : par Jésus-Christ notre Seigneur.

Lui qui, pendant quarante jours, en s’abstenant des aliments terrestres, a consacré la forme de l’observance du jeûne, et, en déjouant toutes les tentations insidieuses du serpent ancien, nous a appris à nous élever au-dessus de la corruption du mal, afin qu’en célébrant le Mystère pascal avec de bonnes dispositions, nous puissions finalement passer à la Pâque éternelle.

C’est pourquoi, avec les Anges et la troupe entière des saints, nous chantons une hymne à votre gloire, redisant sans fin : Saint, Saint, Saint le Seigneur Dieu des armées célestes...


Les chants grégoriens

Dans l’évangile, Satan cite les versets 11 et 12 du psaume 90 pour tenter le Seigneur : “Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre”. C’est justement ce psaume, et uniquement lui (9), que la liturgie nous donne à entendre dans les chants grégoriens de ce premier dimanche du Carême. “Le psaume 90, écrit Dom SCHUSTER, exprime si bien les sentiments de l’âme qui revient à Dieu par la pénitence et met en lui toute sa confiance, que l’Eglise en a fait comme le chant quadragésimal par excellence” (p. 68).

Le Trait, qui remplace l’Alleluia festif en ce temps de pénitence, nous donne à entendre presque en entier le psaume (10).

(9) “Les chants du propre de la messe de ce dimanche présentent une particularité unique dans la liturgie, c’est qu’ils sont tous tirés du même psaume, le psaume 90, Qui habitat in adjutorio Altissimi ; il chante la protection que le Seigneur nous accorde dans notre combat, et la certitude de la victoire grâce à cette protection si nous sommes fidèles.” - Y. GIRE, L’année grégorienne, p. 64.

On regrettera à ce propos que le psaume responsorial donné dans le lectionnaire soit le psaume 50, le célèbre Miserere, certes très adapté dans le cadre de la Quadragésime, mais de moindre convenance en ce premier dimanche.

(10) “Le trait de ce jour est un des rares exemples subsistants de l’extension qu’avait d’abord ce chant, qui consistait ordinairement en un psaume tout entier”. - Dom SCHUSTER, p. 71.

Voici le trait en question. Les titres intermédiaires, qui donnent les grandes inflexions du psaumes, sont donnés par Dom BARON, L’expression du chant grégorien, pp. 245-247 :

[Ps 90, 1-7, 11-16] Qui hábitat in adiutório Altíssimi, in protectióne Dei cæli commorántur. V/ Dicet Dómino : Suscéptor meus es tu et refúgium meum : Deus meus, sperábo in eum.V/ Quóniam ipse liberávit me de láqueo venántium et a verbo áspero. V/ Scápulis suis obumbrábit tibi, et sub pennis eius sperábis. V/ Scuto circúmdabit te véritas eius : non timébis a timóre noctúrno. V/ A sagítta volánte per diem, a negótio perambulánte in ténebris, a ruína et dæmónio meridiáno. V/ Cadent a látere tuo mille, et decem mília a dextris tuis : tibi autem non appropinquábit. V/ Quóniam Angelis suis mandávit de te, ut custódiant te in ómnibus viis tuis. V/ In mánibus portábunt te, ne umquam offéndas ad lápidem pedem tuum. V/ Super áspidem et basilíscum ambulábis, et conculcábis leónem et dracónem. V/ Quóniam in me sperávit, liberábo eum : prótegam eum, quóniam cognóvit nomen meum. V/ Invocábit me, et ego exáudiam eum : cum ipso sum in tribulatióne. V/ Erípiam eum et glorificábo eum : longitúdine diérum adimplébo eum, et osténdam illi salutáre meum. | [Chant de l’âme qui se confie à la garde du Très Haut] Celui qui habite sous l’assistance du Très-Haut demeurera sous la protection du Dieu du ciel. V/ Il dira au Seigneur : Vous êtes mon défenseur et mon refuge. Il est mon Dieu ; j’espérerai en lui. V/ Car c’est lui qui m’a délivré du piège du chasseur, et de la parole âpre et piquante. [Réplique de l’Eglise] V/ Il te mettra à l’ombre sous ses épaules et sous ses ailes tu seras plein d’espoir. V/ Sa vérité t’environnera comme un bouclier ; tu ne craindras pas les frayeurs de la nuit. V/ Ni la flèche qui vole pendant le jour, ni les maux qui s’avancent dans les ténèbres, ni les attaques du démon de midi. V/ Mille tomberont à ton côté, et dix mille à ta droite ; mais la mort n’approchera pas de toi. V/ Car le Seigneur a commandé pour toi à ses anges de te garder dans toutes leurs voies. V/ Ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre la pierre. V/ Tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras au pied le lion et le dragon. [Intervention du Seigneur] V/ Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai ; je le protégerai, parce qu’il a connu mon nom. V/ Il criera vers moi, et je l’exaucerai ; je suis avec lui dans la tribulation. V/ Je le sauverai et je le glorifierai. Je le comblerai de jours et je lui ferai voir mon salut.


L’introït est emprunté aux derniers versets du psaume. C’est Dieu Lui-même qui parle pour promettre la victoire la victoire à ceux qui se confient en Sa protection (11).

(11) [Ps 90, 15-16 V/ 1] Invocábit me, et ego exáudiam eum : erípiam eum, et glorificábo eum : longitúdine diérum adimplébo eum. V/ Qui hábitat in adiutório Altíssimi, in protectióne Dei cæli commorábitur. | Il m’invoquera et je l’exaucerai ; je le sauverai et je le glorifierai, je le comblerai de jours. V/ Celui qui habite sous l’assistance du Très-Haut demeurera sous la protection du Dieu du ciel.

Ces deux versets sont comme l’ouverture du drame de la tentation de Notre-Seigneur, qui est aujourd’hui l’objet de tous les chants. Le Père entre en scène et annonce ce qui va se passer. C’est donc au Christ qu’ils s’appliquent en tout premier lieu. Mais, comme le drame continue et qu’il s’étend à tous les membres du Christ, c’est le processus de l’aide divine dans la lutte qui se livre, à un moment ou à un autre en chacun de nous, que le Père décrit et qu’il enveloppe de sa parole forte et pleine de réconfort.” - Dom BARON, pp. 242-243.


Le graduel évoque l’aide spirituelle que les anges nous apportent dans le combat spirituelle (12). Eux qui servirent le Seigneur après Sa victoire sur le démon : “Alors le démon le quitte. Voici que des anges s'approchèrent de lui, et ils le servaient”, ont aussi été commis à notre garde pour nous soutenir dans les épreuves et les tentations suscitées par le Mauvais en cette période de Carême.

(12) [Ps 90, 11 V/ 12] Angelis suis Deus mandávit de te, ut custódiant te in ómnibus viis tuis. V/ In mánibus portábunt te, ne umquam offéndas ad lápidem pedem tuum. | Dieu a commandé pour toi à ses anges de te garder dans toutes tes voies. V/ Ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes ton pied contre la pierre.

L’offertoire et la communion ont le même texte (13), autre particularité unique de ce dimanche. “Après avoir entendu le récit de la tentation du Christ et l’avoir vu, dans le triomphe de sa victoire, servi par les anges de Dieu, l’Eglise chante ces deux versets aux fidèles pour leur dire tout ce qu’ils trouveront de confiance, de force, de tendresse maternelle, dans le Seigneur s’ils veulent s’abandonner à sa protection et se réfugier en lui, comme les poussins sous les ailes de leur mère” (Dom BARON, pp. 247-248).

(13) [Ps 90, 4-5] Scápulis suis obumbrábit tibi Dóminus, et sub pennis eius sperábis : scuto circúmdabit te véritas eius. | Le Seigneur te mettra à l’ombre sous ses épaules et sous ses ailes tu seras plein d’espoir.
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Dominica II in Quadragesima
Deuxième dimanche de Carême (A)
Le Samedi des Quatre-Temps était jour d’ordination. La cérémonie, commencée tard dans la nuit, s’achevait aux premières heures du dimanche par la célébration de la messe stationale à Saint-Pierre. Il n’y avait donc pas primitivement de messe le Dimanche (Dominica vacat). Ce n’est que plus tard, quand la liturgie romaine fut célébrée hors de Rome, que celle que nous chantons aujourd’hui fut composée, avant de finir par être acceptée à Rome même.” (Dom BARON, L’expression du chant grégorien, t. I, p. 250). Cette origine historique explique le caractère composite de la messe du deuxième dimanche de Carême dans l’édition du Missale Romanum de 1962 : les chants sont pris au mercredi précédent, l’évangile au samedi, la secrète au quatrième dimanche de l’Avent (1) et la postcommunion à la Sexagésime ; seules l’épître et la collecte sont propres. On devine aisément à quelles incohérences a pu aboutir une telle genèse (2). Le Missel romain publié après la réforme liturgique voulue par le concile Vatican II a tenté de porter remède à cette situation, principalement en cherchant à faire correspondre davantage les chants et les oraisons avec le traditionnel évangile de la Transfiguration. L’antienne de communion et l’introït alternatif proposés dans le Graduale Romanum sont ainsi tirés du propre de fête de la Transfiguration (3), tandis que la collecte (4), la super populum (5) et la préface (6) ont elles aussi été choisies et/ou composées pour leur rapport étroit avec l’évangile. Par contre on ne comprend pas pourquoi le graduel et le trait ont été pris au dimanche de la Sexagésime (7) aux dépens des pièces traditionnelles.

(1) Comme la messe du deuxième dimanche de Carême, la messe du quatrième dimanche de l’Avent n’existait pas primitivement (Dominica vacat) puisque le sacrifice eucharistique du Samedi des Quatre-Temps était célébré tôt le matin : cf. ici.

(2) “Cette messe, comme on l’a déjà indiqué, n’est pas une composition originale. Sa faiblesse réside dans ce fait que les antiennes et les lectures ne correspondent pas, les premières sont graves et douloureuses, les secondes solennelles et joyeuses. Or les chants doivent être l’écho des lectures et traduire leurs impressions.” (Dom Pius PARSCH, Le petit guide dans l’année liturgique, pp. 132-133)

(3) Antienne de communion :

[Mt XVII, 9] Visionem quam vidistis, nemini dixeritis, donec a mortuis resurgat Filius hominis. | Ne parlez à personne de ce que vous avez vu, jusqu’à ce que le Fils de l’homme soit ressuscité d’entre les morts.

Introït alternatif :

[Ps 26, 8-9 V/ 1] Tibi dixit cor meum, quaesivi vultum tuum, vultum tuum Domine requiram : ne avertas faciem tuam a me. V/ Dominus illuminatio mea, et salus mea : quem timebo ? | Mon coeur t’a dit : Je cherche ton visage, c’est ton visage, Seigneur, que je cherche. Ne détourne pas de moi ta face. V/ Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qui craindrais-je ?

L’introït traditionnel, lui aussi proposé, est le Reminiscere :

[Ps 24, 6, 3, 22 V/ 1-2] Reminíscere miseratiónum tuarum, Dómine, et misericórdiæ tuæ, quæ a sǽculo sunt : ne umquam dominéntur nobis inimíci nostri : líbera nos, Deus Israël, ex ómnibus angústiis nostris. V/ Ad te, Dómine, levávi ánimam meam : Deus meus, in te confído, non erubéscam. | Souvenez-vous de vos bontés, Seigneur, et de votre miséricorde qui datent des siècles passés. Que nos ennemis ne triomphent jamais de nous. Dieu d’Israël, délivrez-nous de toutes nos angoisses. V/ Vers vous, Seigneur, j’ai élevé mon âme ; mon Dieu, je mets ma confiance en vous, que je n’aie pas à rougir.

(4) Deus, qui nobis diléctum Fílium tuum audíre præcepísti, verbo tuo intérius nos páscere dignéris, ut, spiritáli purificáto intúitu, glóriæ tuæ lætémur aspéctu. | Dieu, qui nous avez ordonné d’écouter votre Fils bien-aimé, daignez nous nourrir intérieurement par votre parole, afin que, lorsque notre vision spirituelle aura été purifiée, nous puissions nous réjouir à la vue de votre gloire.

Selon le Père Zuhlsdorf, cette oraison serait une nouvelle composition du Novus Ordo basée sur une prière mozarabe (*).

(5) Bénedic, Dómine, fidéles tuos benedictióne perpétua, et fac eos Unigéniti tui Evangélio sic adhærére, ut ad illam glóriam, cuius in se spéciem Apóstolis osténdit, et suspiráre iúgiter et felíciter váleant perveníre. | Bénis tes fidèles, Seigneur, d’une bénédiction continuelle ; accorde-leur de s’attacher si bien à l’Évangile de ton Fils qu’ils sachent désirer sans cesse, et gagner dans la joie, cette gloire dans laquelle Il s’est manifesté aujourd’hui à ses Apôtres.

(6) Vere dignum et iustum est, ǽquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens ætérne Deus : per Christum Dóminum nostrum.

Qui, própria morte prænuntiáta discípulis, in monte sancto suam eis apéruit claritátem, ut per passiónem, étiam lege prophetísque testántibus, ad glóriam resurrectiónis perveníri constáret.

Et ídeo cum cælórum virtútibus in terris te iúgiter celebrámus, maiestáti tuæ sine fine clamántes : Sanctus, Sanctus, Sanctus ...


Il est vraiment juste et digne, c’est notre devoir et notre salut, de vous rendre grâces toujours et en tout lieu, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant : par Jésus-Christ notre Seigneur.

C’est Lui qui, ayant prédit Sa propre mort à Ses disciples, leur manifesta Sa splendeur sur la montagne sainte, afin qu’ils soient raffermis et puissent parvenir, par Sa Passion elle aussi attestée par la loi et les prophètes, à la gloire de Sa Résurrection.

C’est pourquoi, avec les puissances célestes nous vous célébrons sur la terre en proclamant sans fin votre Majesté : Saint, Saint, Saint...

(7) Le graduel :

[Ps 82, 19 V/ 14] Sciant gentes, quóniam nomen tibi Deus : tu solus Altíssimus super omnem terram. V/ Deus meus, pone illos ut rotam, et sicut stípulam ante fáciem venti. | Que les nations sachent que votre nom est Dieu ; que vous êtes le seul Très-Haut dans toute la terre. V/ Mon Dieu, rendez-les semblables à une roue et à la paille emportée par le vent.

Le Trait :

[Ps 59, 4, 6] Commovísti, Dómine, terram, et conturbásti eam. V/ Sana contritiónes eius, quia mota est. V/ Ut fúgiant a fácie arcus : ut liberéntur elécti tui. | Vous avez ébranlé la terre, Seigneur, et vous l’avez troublée. V/ Guérissez ses blesssures, car elle chancelle. V/ Afin que vos élus fuient devant l’arc : qu’ils soient délivrés.

La composition des trois messes de la Septuagésime « remonte à une époque où la ville de Rome demeurait constamment sous la menace des invasions barbares. (...) Elles trahissent la vive angoisse que cause un péril imminent et se présentent comme de véritables messes pro tempore tribulationis. (...) Le graduel et le trait de la messe de le Sexagésime sollicitent de manière pressante le châtiment d’un ennemi qui s’enorgueillit de sa force brutale. » (Dom E. FLICOTEAUX, o.s.b., Le sens du Carême, Editions du Cerf, Paris, 1956, pp. 20-21). L’angoisse que les formulaires liturgiques attribuaient originellement à la menace des Goths et/ou des Lombards doit évidemment aujourd’hui être attribuée aux tentations qui ne manquent pas en ce Temps de Carême.


C’est en ce deuxième dimanche de la sainte Quarantaine que le liturgie romaine fait traditionnellement mémoire de la Transfiguration du Seigneur sur le mont Thabor (L3 ; Mt XVII, 1-9), la fête établie au 06 août étant tardive et secondaire (8). L’opportunité d’une telle célébration en plein Carême apparaît évidente. Dans l’évangile, Jésus vient de dévoiler à Ses disciples les étapes de Sa Passion et de Sa Résurrection qui doivent bientôt advenir, au grand désarroi de Pierre (Mt XVI, 21-23), lorsque, prenant avec Lui ce même Pierre ainsi que Jacques et Jean, ceux-là même qui plus tard seront en Sa compagnie sur le mont des Oliviers aux heures de la grande angoisse (Mc XIV, 33), Il les conduit sur une « haute montagne », et là, « Il fut transfiguré devant eux ; son visage devint brillant comme le soleil, et ses vêtements, blancs comme la lumière. » Selon les Pères, Notre Seigneur voulait ainsi raffermir la foi de Ses disciples en vue de Sa prochaine Passion, mais aussi Leur montrer la gloire dont Il devait Lui-même resplendir lors de Sa Résurrection, et toute l’Eglise, à Son image, après Lui (9). Après le récit de la chute originelle, la leçon vétéro-testamentaire de ce deuxième dimanche est consacrée à Abraham, et plus particulièrement, en cette année A, à sa vocation, c’est-à-dire à son premier appel par Dieu (L1 ; XII, 1-4). La deuxième lecture (L2 ; 2 Tm I, 8-10) tente d’établir un lien entre l’appel d’Abraham et le récit de la Transfiguration : nous aussi, Dieu « nous a donné une vocation sainte, non pas à cause de nos propres actes, mais à cause de son projet à lui et de sa grâce » ; ce projet divin « est devenu visible à nos yeux, car notre Sauveur, le Christ Jésus, s'est manifesté en détruisant la mort, et en faisant resplendir la vie et l'immortalité par l'annonce de l'Evangile.» On notera le thème de la vision, prédominant dans la collecte, et celui de la lumière qui fait référence à la Transfiguration. On peut cependant trouver un peu subtil ce rapport établi entre la leçon vétéro-testamentaire et l’évangile par le biais de l’épître, et en tout cas peu adapté d’un point de vue pastoral (10). Il est évident aussi que la leçon vétéro-testamentaire proposée en l’année B (sacrifice d’Isaac : Gn XX, 1...18) s’accorde de manière remarquable avec l’évangile de la Transfiguration, ce qui n’est pas le cas les deux autres années (11).

(8) « Dans le haut moyen âge, plusieurs églises et monastères, imitant les Orientaux, dédièrent une solennité distincte à la célébration du mystère de la Transfiguration du Seigneur. Rome ne s’y décida qu’en 1457, en mémoire d’une éclatante victoire remportée sous Callixte III contre les ennemis de la Foi ; mais jusqu’à cette époque, la liturgie traditionnelle de ce second dimanche de Carême, célébrée dans l’antiquité avec la plus grande splendeur, et méditée comme il convient, avait satisfait amplement à ce besoin du coeur. » (Dom SCHUSTER, Liber Sacramentorum, t. III, pp. 98-99)

(9) « Par cette transfiguration il voulait avant tout prémunir ses disciples contre le scandale de la croix et, en leur révélant toute la splendeur de sa dignité cachée, empêcher que les abaissements de sa Passion volontaire ne bouleversent leur foi. Mais, il ne prévoyait pas moins de fonder l'espérance de l'Église, en faisant découvrir à tout le Corps du Christ quelle transformation lui serait accordée ; ses membres se promettraient de partager l'honneur qui avait resplendi dans leur chef. Le Seigneur lui-même avait déclaré à ce sujet, lorsqu'il parlait de la majesté de son avènement : Alors les justes brilleront comme le soleil dans le royaume de leur Père (Mt 13,43). » - Saint Léon, Sermon 51.

« Il les emmena sur la montagne pour leur montrer la gloire de sa divinité et leur faire connaître qu'il était le Rédempteur d'Israël, comme il l'avait montré par ses prophètes et afin de prévenir aussi tout scandale à la vue des souffrances librement consenties qu'il allait subir pour nous dans sa nature humaine. (...) Il les emmena sur la montagne et il leur montra sa royauté avant de souffrir, sa puissance avant de mourir, sa gloire avant d'être outragé et son honneur avant de subir l'ignominie. Ainsi, lorsqu'il serait pris et crucifié par les Juifs, ses Apôtres comprendraient qu'il ne l'avait pas été par faiblesse, mais par consentement et de plein gré pour le salut du monde. » - Saint Ephrem.

Voir aussi la préface propre de la messe (note 6). La liturgie du Carême nous oriente déjà vers le Mystère pascal, ainsi que l’exprime la secrète :

Hæc hóstia, Dómine, quǽsumus, emúndet nostra delícta, et ad celebránda festa paschália fidélium tuórum córpora mentésque sanctíficet. | Que cette hostie, Seigneur, nous vous prions, nous purifie de nos péchés, et qu’elle sanctifie les corps et les esprits de vos fidèles en vue de la célébration des fêtes pascales.

Il s’agit d’une variation de la secrète de la Quinquagésime (**).

(10) Les anciennes épîtres morales de saint Paul présentes dans le lectionnaire de 1962 semblent de ce point de vue pastoralement plus adaptées.

(11) Comme la Transfiguration, l’épisode a lieu au sommet d’une montagne, et annonce, quoique d’une manière très différente, le Mystère de la Passion. Mais l’épisode vétéro-testamentaire qui annonce le plus admirablement la Transfiguration est celui de Moïse au mont Sinaï : “L'aspect de la gloire de Yahweh était, aux yeux des enfants d'Israël, comme un feu dévorant sur le sommet de la montagne. Moïse entra au milieu de la nuée, et monta à la montagne; et Moïse demeura sur la montagne quarante jours et quarante nuits.” (Ex XXIV, 12-18). Cet épisode, dans le MR1962, était lu au mercredi des Quatre-Temps de Carême.
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VexillumRegis
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Re: Commentaire des dimanches du Temps du Carême (A)

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Dominica III in Quadragesima
Troisième dimanche de Carême (A)
Les oraisons

La collecte d’entrée (1) (*) qui ouvre ce troisième dimanche de Carême trouve son origine dans le sacramentaire gélasien, où elle est employée au samedi après le quatrième dimanche de Carême (Feria VII Ebdomada IIII). C’est une prière d’une belle plénitude qui met bien en valeur les trois piliers sans lesquels il ne peut y avoir de Carême sanctifiant : le jeûne (ieiunium), la prière (oratio) et l’aumône (eleemosyna).

(1) Deus, ómnium misericordiárum et totíus bonitátis auctor, qui peccatórum remédia in ieiúniis, oratiónibus et eleemósynis demonstrásti, hanc humilitátis nostræ confessiónem propítius intuére, ut, qui inclinámur consciéntia nostra, tua semper misericórdia sublevémur. | Dieu, auteur de toute miséricorde et de toute bonté, qui dans les jeûnes, les prières et les aumônes nous avez indiqué les remèdes à nos péchés, jetez un regard bienveillant sur ce témoignage de notre humilité, afin que nous qui sommes accablés par notre conscience, nous puissions toujours être consolés par votre miséricorde.

Cf. oraison 249 du Sacramentarium Gelasium Vetus ici.


L’oraison sur les offrandes (2) (**) est présente dans l’édition 1962 du Missale Romanum, où elle est utilisée au samedi de la deuxième semaine de la Quadragésime. La fin a cependant été modifiée (3), de manière assez heureuse, nous semble-t-il, puisqu’elle met désormais bien en lumière l’un des trois piliers du Carême énoncés dans la collecte : l’aumône, et plus particulièrement l’aumône spirituelle la plus importante du Carême : le pardon des offenses (4).

(2) His sacrifíciis, Dómine, concéde placátus, ut, qui própriis orámus absólvi delíctis, fratérna dimíttere studeámus. | Apaisé par ces sacrifices, accordez, Seigneur, à ceux qui vous prient d’être absous de leurs fautes personnelles, et de savoir aussi pardonner à leurs frères.

(3) Voici la secrète du MR1962 :

His sacrificiis, Domine, concede placatus : ut, qui propriis oramus absolvi delictis, non gravemur externis. | [Traduction Dom LEFEBVRE] Que ce sacrifice, Seigneur, vous apaise et nous obtienne qu’en priant pour être délivrés de nos propres fautes, nous ne soyons pas accablés du poids de celles d’autrui.

(4) “L’aumône spirituelle sur laquelle l’Eglise revient avec le plus d’insistance, au cours du Carême, c’est sûrement le pardon des injures. Cette aumône-là est très coûteuse, car remettre une dette exige plus de générosité que faire un don. Puisque le Seigneur a prescrit tout à la fois de donner et de remettre, il faut, dit saint Augustin dans un de ses sermons de Carême, que le chrétien pratique deux sortes d’aumônes : donner et pardonner (Serm. 206, 2). Saint Léon, lui aussi, fait une très large part à la rémission des offenses parmi les opera pietatis. (...) Oublier les injures, les oublier du fond du coeur, c’est peut-être le point de l’observance sur lequel les Pères insistent avec le plus de force. La raison en est fort simple. Le Carême nous prépare à la célébration du mystère de la Croix. Or nul ne peut obtenir la plénitude du pardon divin, fruit propre de ce mystère, s’il ne remplit la condition posée par le Christ lui-même : ‘Remettez et il vous sera remis’, Dimitte et dimittetur vobis. Ajoutons que le Carême nous invite très spécialement à suivre l’exemple que le Sauveur donne sur la croix en pardonnant de manière si complète les multiples et cruelles injures que ses ennemis, Juifs et Gentils, lui infligèrent au cours de sa passion.” - Dom E. FLICOTEAUX, Le sens du Carême, Editions du Cerf, Paris, 1956, pp. 105-106.


La postcommunion (5) (***) est quant à elle une nouvelle composition, si l’on peut dire ; car en réalité, elle très étroitement inspirée d’une oraison du sacramentaire de Vérone. Nous y demandons, chose assez fréquente dans les prières de postcommunion, que se manifeste dans nos actes extérieurs ce que le mystère sacramentel accomplit intérieurement (principalement l’unité du corps mystique de l’Eglise).

(5) Suméntes pignus cæléstis arcáni, et in terra pósiti iam supérno pane satiáti, te, Dómine, súpplices deprecámur, ut, quod in nobis mystério géritur, ópere impleátur. | Ayant pris le gage des mystères célestes en nous rassasiant dès maintenant, sur cette terre, du pain d’en haut, nous vous supplions humblement, Seigneur : faites que se manifeste dans nos actes ce que ce mystère accomplit en nous.

Cf. l’oraison 23 du Sacramentarium Veronense ici.


Les lectures

En ce troisième dimanche de Carême a lieu le premier des trois grands scrutins qui préparent les catéchumènes à la Vigile pascale, durant laquelle ils seront illuminés dans les eaux du Baptême (6). La liturgie prévoie à cet effet trois grands évangiles spécialement adaptés à la catéchèse baptismale (7), dont le premier est l’évangile de la Samaritaine (L3 ; Jn IV, 5-42), déjà employé dans l’antiquité pour l’enseignement des catéchumènes (8). Très vite, les Pères ont vu dans “l’eau vive” un symbole du Baptême, dont le Christ est la Source (9). Si Jésus demande à boire à la Samaritaine, ce n’est pas seulement en raison d’une soif physique, mais aussi en raison d’une soif spirituelle : la soif d’amener à la foi et à la vie éternelle cette païenne qui se présente devant Lui (10) : “Si tu savais le don de Dieu, si tu connaissais celui qui te dit : 'Donne-moi à boire', c'est toi qui lui aurais demandé, et il t'aurait donné de l'eau vive (...) Tout homme qui boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus jamais soif ; et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source jaillissante pour la vie éternelle.” C’est ce qu’exprime de belle manière la préface propre de la messe (11). La Samaritaine est une image du catéchumène, encore soumis à tous les artifices du démon - symbolisés par les cinq maris que la femme a quittés, et le sixième homme avec lequel elle vit -, et le puits de Jacob représente les noces que l’âme purifiée par les eaux du Baptême célèbre avec son Seigneur (12), qu’elle confesse désormais aux yeux du monde, comme la Samaritaine est allée annoncer le Christ dans son village : “Beaucoup de Samaritains de cette ville crurent en Jésus, à cause des paroles de la femme qui avait rendu ce témoignage : Il m'a dit tout ce que j'ai fait” (13).

(6) Je renvoie mon lecteur à mon article sur les dimanches de scrutin ici.

(7) Proposées en l’année A, ces lectures peuvent aussi être reprises les autres années.

(8) “L’entretien de Jésus avec la Samaritaine a fait partie des textes utilisés pour la catéchèse baptismale dans l’Eglise ancienne, probablement dès le IIIème siècle à Rome ; que la péricope ait été une lecture du Carême, temps de l’instruction des catéchumènes, est attesté pour l’Italie, l’Espagne, Constantinople et l’Afrique.” - Martine DULAEY, Symboles des Evangiles (Ier-VIè siècles). Le Christ médecin et thaumaturge, Le Livre de Poche, Paris, 2007, p. 200. Ce remarquable petit ouvrage, tout tissé de références patristiques, est grandement à conseiller, tout comme le volume du même auteur qui le précède : L’Initiation chrétienne et la Bible (Ier-VIè siècles). Des forêts de symboles, Le Livre de Poche, Paris, 2001.

Dans le MR1962, la péricope de la Samaritaine est lue au vendredi de la 3ème semaine de Carême.

(9) “Jésus était au puits pour que tu le cherches. La source, pour toi, c’est le Christ. Il est source, pour que l’eau coule en abondance pour qui la cherche, afin que soient lavées toutes les fautes de la chair, afin que soient éteints tous ses incendie.” - Saint Ambroise, Sur le Psaume 45, 5.

Qui est la source scellée, que désigne la source du puits des eaux vives ? C’est le Sauveur lui-même, dont il est écrit : ‘Auprès de toi est la source de vie’ (Ps 35, 9)”. - Saint Cyrille de Jérusalem, Catéchèses 14, 5.

Citations prises dans Martine DULAEY, Symboles des Evangiles (Ier-VIè siècles). Le Christ médecin et thaumaturge, Le Livre de Poche, Paris, 2007, p. 202.

(10) “Notre Seigneur a incliné sa soif au bord du puits ; il pêche l’assoiffée par l’eau qu’il lui réclame. De la fontaine, il a pêché une seule âme. Mais par elle, il a repêché toute une ville”. - Saint Ephrem, Hymne 4 sur la Nativité, 43-44.

J’ai feint d’être tourmenté par la soif pour t’assoiffer, fait dire à Jésus Romanos le Mélode, qui commente : Ces paroles firent brûler de soif la Samaritaine.” - M. DULAEY, op. cit., p. 209.

Mais une question se présente : Pourquoi a-t-il demandé a boire à cette Samaritaine qui était venue pour remplir sa cruche, lui qui affirme bientôt après qu'il peut donner en abondance, à ceux qui l'en prient, les eaux de la fontaine spirituelle ? C'est qu'il avait soif de la foi de cette femme parce qu'elle était Samaritaine, et que Samarie représentait l'idolâtrie.” - Saint Augustin, Quatre-vingt-trois diverses questions, 64, 4.

(11) Vere dignum et iustum est, æquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens ætérne Deus : per Christum Dóminum nostrum.

Qui, dum aquæ sibi pétiit potum a Samaritána præbéri, iam in ea fídei donum ipse creáverat, et ita eius fidem sitíre dignátus est, ut ignem in illa divíni amóris accénderet.

Unde et nos tibi grátias ágimus, et tuas virtútes cum Angelis prædicámus, dicéntes : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus Deus Sábaoth...


Il est vraiment juste et digne, c’est notre devoir et notre salut, de vous rendre grâces toujours et en tout lieu, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant : par Jésus-Christ notre Seigneur.

Lui qui, alors même qu’il demandait à la Samaritaine de Lui offrir de l’eau à boire, Il lui accorda le don de la foi ; ainsi a-t-Il daigné faire naître en elle le désir [de se désaltérer à la Source] de la foi, afin de pouvoir l’embraser du feu de l’amour divin.

C’est pourquoi, nous vous rendons grâce et proclamons avec les anges vos pouvoirs en disant : Saint, Saint, Saint...

(12) “Au milieu du IIIème siècle, Origène explique dans une homélie que c’est au puits que, dans l’Ancien Testament, sont scellées les noces des patriarches, qui sont le signe de l’alliance de Dieu avec son peuple et de l’union mystique de l’âme avec Dieu.” - M. DULAEY, op. cit., p. 201.

(13) “Le mari véritable est le Christ, selon Origène (Sur Jean 13, 181), Jérôme (Lettre 108, 13) et aussi Augustin (Sur Jean 15, 18). Une fois que la femme l’a trouvé, elle court évangéliser la cité : depuis Origène, la Samaritaine est une figure du chrétien confessant sa foi.” - Ibid., p. 211.


Cette eau vive qui est pour nous une source jaillissante en vie éternelle, n’est-elle pas cette eau qui, mélangée à Son sang, est sortie du côté transpercé du Seigneur pendu sur le bois de la Croix ? N’est-ce pas les sacrements de l’Eglise - dont le Baptême - que représente mystiquement cette eau, pour signifier qu’ils ne tirent leur vertu que de la mort salvatrice du Sauveur ? En tout cas, les Pères voient volontiers dans l’épisode de l’eau jaillissant du rocher frappé par Moïse (L1 ; Ex XVII, 3-7) une figure de cette eau qui coule du côté du Sauveur crucifié (14). Dans le lectionnaire de 1962, cet épisode accompagne aussi la péricope de la Samaritaine, mais il est pris au livre des Nombres (Nb XX, 1-3, 6-13). Comment expliquer ce changement ? Le passage des Nombres semble un peu plus développé : là où le texte de l’Exode se contente de dire : “Et Moïse fit ainsi sous les yeux des anciens d'Israël”, celui des Nombres précise : “Puis Moïse et Aaron convoquèrent l'assemblée en face du rocher, et Moïse leur dit : «Ecoutez-donc, rebelles ! Vous ferons-nous sortir de l'eau de ce rocher ?» Moïse leva la main et frappa deux fois le rocher de son bâton ; et il sortit de l'eau en abondance. L'assemblée but, ainsi que le bétail”. Cependant, la péricope de l’Exode, contrairement à celle des Nombres, apporte un détail de grande importance : “[C’est Dieu qui parle] Moi, je serai là, devant toi, sur le rocher du mont Horeb”. Dieu est présent sur le rocher, de telle manière que l’eau qui jaillit du rocher jaillit en quelque sorte du sein même de Dieu : n’est-ce pas une figure de la grâce sortant du côté transpercé du Sauveur sur la Croix ?

La deuxième leçon (L2 ; Rm V, 1...8) parle de “l’amour de Dieu”, cette eau vive qui, dans le baptême, “a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné”. La deuxième partie de la lecture annonce déjà la Passion : “Alors que nous n'étions encore capables de rien, le Christ, au temps fixé par Dieu, est mort pour les coupables que nous étions. (...) la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs.”

(14) “De même, il est encore prophétisé et prédit que les Juifs, s'ils ont soif et cherchent le Christ, boiront chez nous, c'est-à-dire obtiendront la grâce du baptême. "S'ils ont soif, dit-il, dans le désert, il leur amènera de l'eau, il en fera jaillir du rocher, le rocher s'ouvrira, l'eau coulera, et mon peuple boira". (Is 48,21). C'est ce qui s'accomplit dans l'évangile ; quand le Christ, qui est le rocher, est ouvert par le coup de la lance durant sa Passion". - Saint Cyprien, Lettre 63.

En Espagne, un sermon de Grégoire d’Elvire assimile le rocher frappé par Moïse, d’où ruisselle l’eau qui abreuve le peuple hébreu au désert, au corps du Christ frappé par la lance du soldat de la Passion : “De son côté a coulé le sang du martyre et l’eau jaillissant en vie éternelle du baptême” (Homélie 15, 11-13) - M. DULAEY, op. cit., p. 203.


Les chants grégoriens

Comme nous l’avons écrit dans notre article sur les dimanches de scrutin, l’introït Oculi mei (15) accompagnait primitivement l’évangile de l’aveuglé-né, que nous lisons actuellement au quatrième dimanche de Carême, tout comme probablement le trait Ad te levavi (16).

(15) [Ps 24, 15-16 V/ 1] Oculi mei semper ad Dóminum, quia ipse evéllet de láqueo pedes meos : réspice in me, et miserére mei, quóniam únicus et pauper sum ego. V/ Ad te, Dómine, levávi ánimam meam : Deus meus, in te confído, non erubéscam. | Mes yeux sont constamment tournés vers le Seigneur ; car c’est lui qui retirera mes pieds du filet : regardez-moi et ayez pitié de moi ; car je suis délaissé et pauvre. V/ Vers vous, Seigneur, j’ai élevé mon âme : mon Dieu, je mets ma confiance en vous ; que je n’aie pas à rougir.

(16) [Ps 122, 1-3] Ad te levávi óculos meos, qui hábitas in cælis. V/ Ecce, sicut óculi servórum in mánibus dominórum suórum. V/ Et sicut óculi ancíllæ in mánibus dóminæ suæ : ita óculi nostri ad Dóminum, Deum nostrum, donec misereátur nostri. V/ Miserére nobis, Dómine, miserére nobis. | J’ai levé les yeux vers vous, qui habitez dans les cieux. V/ Comme les yeux des serviteurs sont fixés sur les mains de leurs maîtres. V/ Et comme les yeux de la servante sont fixés sur les mains de sa maîtresse, ainsi nos yeux sont tournés vers le Seigneur, notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous. V/ Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous.


Comme au dimanche précédent, l’offertoire (17) est “une méditation aimante et contemplative sur la loi divine et le bonheur qu’il y a à l’observer” (Y. GIRE). Selon Dom BARON, il aurait été choisi en raison de l’évangile qui le précédait dans le lectionnaire de 1962 (18).

(17) [Ps 18, 9, 10, 11, 12] Iustítiæ Dómini rectæ, lætificántes corda, et iudícia eius dulci ora super mel et favum : nam et servus tuus custódit ea. | Les justices du Seigneur sont droites, elles réjouissent les cœurs et ses jugements sont plus doux que le miel, et qu’un rayon plein de miel ; aussi votre serviteur les observe.

(18) “Il n’y a pas de doute que ces versets n’aient été choisis à cause de l’épisode qui termine l’évangile : ‘Une femme cria de la foule : Bienheureux le sein qui t’a porté et les mamelles qui t’ont allaité. Et il dit : Bienheureux encore plus ceux qui écoutent la parole de Dieu et la gardent’.” - L’expression du chant grégorien, t. 1, p. 268.


Quant à la communion Passer invénit (19), elle est particulièrement bien adaptée à l’action liturgique qu’elle accompagne (20).

(19) [Ps 83, 4-5] Passer invénit sibi domum, et turtur nidum, ubi repónat pullos suos : altária tua, Dómine virtútum, Rex meus, et Deus meus : beáti, qui hábitant in domo tua, in sǽculum sǽculi laudábunt te. | Le passereau se trouve une maison, et la tourterelle un nid pour y placer ses petits ; que je trouve vos autels, Seigneur des armées, mon roi et mon Dieu. Heureux ceux qui habitent dans votre maison ; ils vous loueront dans les siècles des siècles.

(20) “Ces deux versets se trouvent naturellement adaptés au moment de la communion. Altaria en effet ne désigne pas seulement l’autel matériel mais le sacrifice dont il est la table. Ce que l’âme chante, c’est son désir d’être unie dans l’Eucharistie au Christ, et de jouir de la protection aimante qu’elle trouvera en lui et, à travers lui, dans l’amour des divines personnes. C’est bien là, pour ce qui est de la terre, la béatitude d’habiter dans la maison du Seigneur : Si quelqu’un m’aime, nous viendrons en lui et ferons notre demeure en lui.” - Dom BARON, ibid., p. 270
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Re: Commentaire des dimanches du Temps du Carême (A)

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Dominica IV in Quadragesima
Quatrième dimanche de Carême (A)
En raison d'un manque de temps, je n'ai pas pu achever le commentaire complet de ce dimanche. Je me contente donc d'en présenter ici les oraisons et la préface propre, accompagnées d'une traduction aussi précise et élégante qu'il m'a été possible d'établir.

Les oraisons

La collecte

Deus, qui per Verbum tuum humáni géneris reconciliatiónem mirabíliter operáris, præsta, quǽsumus, ut pópulus christiánus prompta devotióne et álacri fide ad ventúra sollémnia váleat festináre.

Dieu, qui par votre Verbe opérez admirablement la réconciliation du genre humain, accordez au peuple chrétien, nous vous en prions, de pouvoir se hâter vers les solennités prochaines avec une dévotion manifeste et une foi pleine d’allégresse.

Cette prière est une nouvelle composition pour le Missale Romanum de 1970. Elle amalgame la première partie d'une oraison du sacramentaire gélasien (n°178 ici) à un passage d’un sermon de Carême de saint Léon le Grand (cf. en page 15 de l'article ici).

La Super Oblata

Remédii sempitérni múnera, Dómine, lætántes offérimus, supplíciter exorántes, ut éadem nos et fidéliter venerári, et pro salúte mundi congruénter exhibére perfícias.

[Traduction A. JORE] Dans la joie, nous vous offrons, Seigneur, les dons de la rédemption éternelle et vous supplions humblement : faites que nous les vénérions avec foi et que nous les offrions de façon convenable pour le salut du monde.

Cette oraison se trouve dans le sacramentaire gélasien, où elle est aussi employée au 4ème dimanche de Carême “pro scrutinio” (n° 226 ici).

La postcommunion

Deus, qui illúminas omnem hóminem veniéntem in hunc mundum, illúmina, quǽsumus, corda nostra grátiæ tuæ splendóre, ut digna ac plácita maiestáti tuæ cogitáre semper, et te sincére dilígere valeámus.

[Traduction Dom LEFEBVRE] Dieu qui éclairez tout homme venant en ce monde, éclairez nos coeurs de votre grâce resplendissante, afin que nous puissions vous être toujours agréables par des pensées dignes de votre majesté et vous rendre l’amour que vous attendez.

Cette oraison se trouve dans le Missale Romanum 1962 dans la section Orationes Diversae (n°25), Ad repellendas malas cogitationes ("pour repousser les mauvaises pensées").


La préface

Vere dignum et iustum est, æquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens ætérne Deus : per Christum Dóminum nostrum.

Qui genus humánum, in ténebris ámbulans, ad fídei claritátem per mystérium incarnatiónis addúxit, et, qui servi peccáti véteris nascebántur, per lavácrum regeneratiónis in fílios adoptiónis assúmpsit.

Propter quod cæléstia tibi atque terréstria cánticum novum cóncinunt adorándo, et nos, cum omni exércitu Angelórum, proclamámus, sine fine dicéntes : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus Deus Sábaoth...


Il est vraiment juste et digne, c’est notre devoir et notre salut, de vous rendre grâces toujours et en tout lieu, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant : par Jésus-Christ notre Seigneur.

Par le Mystère de l’Incarnation, il a conduit le genre humain, qui marchait dans les ténèbres, vers la lumière de la foi ; et ceux qui étaient nés esclaves du péché originel, il les a élévés au rang de fils d’adoption par le bain de la régénération.

C’est pourquoi, le ciel et la terre chantent ensemble un cantique nouveau en vous adorant, et nous, avec toutes les armées angéliques, proclamons sans fin [votre gloire] en disant : Saint, Saint, Saint...
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Re: Commentaire des dimanches du Temps du Carême (A)

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Dominica V in Quadragesima
Cinquième dimanche de Carême (A)
Les oraisons

La collecte d’entrée de ce cinquième dimanche de Carême est l’une des rares oraisons du Missel romain rénové tirées des livres liturgiques mozarabes (Liber Mozarabicus Sacramentorum) (1) (*). En ce dimanche de la Passion, ou dimanche des Voiles - en raison des tissus violets dont on recouvre les images pour ne pas distraire notre esprit du Mystère célébré -, la liturgie oriente résolument notre méditation vers la Passion rédemptrice du Sauveur. C’est pourquoi nous demandons dans cette oraison au Seigneur de nous accorder la grâce de pouvoir imiter Son Fils, Lui qui, par amour, a accepté de mourir pour nous pécheurs.

(1) Quǽsumus, Dómine Deus noster, ut in illa caritáte, qua Fílius tuus díligens mundum morti se trádidit, inveniámur ipsi, te opitulánte, alácriter ambulántes. | Nous vous en prions, Seigneur notre Dieu : qu’ avec votre secours nous puissions être trouvés empruntant avec diligence la voie de cette charité par laquelle votre Fils, en aimant le monde, s’est livré à la mort.

La secrète (2) (**) et l’oraison d’action de grâces après la communion (3) (***) ont été prises au sacramentaire gélasien. Elles se rapportent toutes deux d’une manière classique au sacrifice eucharistique, afin qu’il nous purifie de nos péchés (Super Oblata) et nous agrège continuellement au Corps mystique du Seigneur, qui est l’Eglise Une, Sainte, Catholique et Apostolique (postcommunion).

(2) Exáudi nos, omnípotens Deus, et fámulos tuos, quos fídei christiánæ eruditiónibus imbuísti, huius sacrifícii tríbuas operatióne mundári. | Entendez-nous favorablement, Dieu tout-puissant, et puissiez-vous accordez à vos serviteurs, que vous avez imprégnés de la connaissance de la foi chrétienne, d’être purifiés par l’opération de ce sacrifice.

Il s’agit de la secrète du 5ème dimanche de Carême dans le Gélasien (n°255 ici).

(3) Quǽsumus, omnípotens Deus, ut inter eius membra semper numerémur, cuius Córpori communicámus et Sánguini. | Nous vous supplions, Dieu tout-puissant, afin que nous soyons toujours comptés parmi Ses membres, nous qui communions à Son Corps et à Son Sang.

Cette oraison était employée dans le Gélasien au lundi qui suit le 1er dimanche de Carême (n°112 ici).


Les lectures

L’évangile de Lazare (L3 ; Jn XI, 1-45) annonce la Passion : il relate le dernier et le plus éclatant des miracles publics de Notre-Seigneur Jésus-Christ, peu avant Son arrestation. Lorsqu’Il déclare à Ses disciples sa volonté de s’en retourner en Judée à la rencontre de Lazare déjà décédé, ceux-ci s’en étonnent et s’en inquiètent : “Les disciples lui dirent : « Rabbi, tout récemment, les Juifs cherchaient à te lapider, et tu retournes là-bas ? »”. Et, en effet, la résurrection de Lazare détermina les chefs des Juifs à perdre Jésus : “A partir de ce jour-là, le grand conseil fut décidé à le faire mourir” (Jn XI, 53 ; évangile du samedi de la 5ème semaine de Carême). Lazare est une figure de l’humanité rédimée : Jésus ressuscite Son ami et accepte de mourir à sa place (4). Mais la résurrection de Lazare apparaît aussi chez les Pères comme le gage de la propre résurrection du Seigneur (5), tout comme elle préfigure la résurrection eschatologique à la fin des temps (6). C’est sur ce dernier point que la liturgie de ce dimanche semble plus particulièrement insister, comme en témoigne la leçon vétéro-testamentaire tirée du prophète Ezéchiel (L1 ; Ez XXXVII, 12-14) : “Ainsi parle le Seigneur Dieu. Je vais ouvrir vos tombeaux et je vous en ferai sortir, ô mon peuple, et je vous ramènerai sur la terre d'Israël. Vous saurez que je suis le Seigneur, quand j'ouvrirai vos tombeaux et vous en ferai sortir, ô mon peuple !” (7). “Je mettrait en vous mon esprit” : c’est par la puissance de Son Esprit que Dieu ressuscitera nos corps pour la vie éternelle ; car, nous enseigne saint Paul (L2 ; Rm VIII, 8-11), “si l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts donnera aussi la vie à vos corps mortels par son Esprit qui habite en vous”. La résurrection de Lazare est aussi un type de la résurrection spirituelle de ceux qui, par le sacrement du baptême, sont plongés dans la mort du Seigneur pour ressusciter avec Lui à la vie nouvelle ; c’est pourquoi la lecture de la péricope est très anciennement attestée en fin de Carême, lors de la phase finale de l’enseignement des catéchumènes avant la grande Vigile pascale (8). Elle servait aussi probablement à l’édification des pénitents publics qui, lors de la même Vigile, devaient être réconciliés avec l’Eglise et réintégrer pleinement le corps des fidèles. La sortie hors du tombeau de Lazare peut ainsi symboliser le passage de l’âme pénitente des ténèbres du péché à la lumière d’une conscience purifiée par l’aveu de sa faute (9). S’il n’est pas précisé dans l’évangile à qui le Seigneur demande de délier les liens qui entravent Lazare revenu à la vie (“Déliez-le, et laissez-le aller”), certains Pères ont pensé spontanément aux apôtres, auxquels Jésus a dit : “Tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans le ciel et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel” (Mt XVIII, 18) (10).

(4) « Il rendit la vie à Lazare et mourut à sa place » - Saint Ephrem, Sur le Diatessaron 17, 7.

Les citations des Pères sont empruntées à Martine DULAEY, Symboles des Evangiles (Ier-VIème siècles). Le Christ médecin et thaumaturge, Le Livre de Poche, Paris, 2007, pp. 153-178.

(5) « Dans la mort et la résurrection de Lazare était dépeinte en figure la mort et la résurrection du Seigneur » - Saint Pierre Chrysologue, Sermon 63, 2.

(6) « Préfigurant les choses éternelles par les temporelles, la voix du Christ fait sortir Lazare du tombeau, et de même aussi, à la voix du Seigneur, les morts ressusciteront, selon ce qu’il dit lui-même : ‘L’heure vient où tous les morts entendront la voix du Fils de l’homme, et ils en sortiront, ceux qui auront fait le bien pour une résurrection de vie, et ceux qui auront fait le mal pour une résurrection de jugement’ (Jn V, 28-29) » - Saint Irénée, Contre les hérésies V, 13, 1.

(7) Dans le MR1962, la péricope de Lazare, lue au vendredi de la 4ème semaine de Carême, est accompagnée du récit de la résurrection du fils de la veuve de Sarephta par Elie (1 R XVII, 17-24).

(8) « Dans l’ancienne liturgie de Rome et de Milan, le récit de la résurrection de Lazare était lu le dimanche précédant les Rameaux, soit quinze jours avant Pâques, tandis qu’à Jérusalem et en Asie Mineure (à Iconium, par exemple) cette lecture était faite le jour même des Rameaux. D’un côté comme de l’autre, on lit donc la péricope vers la fin du Carême, quand on instruit les catéchumènes. » - Martine DULAEY, Symboles des Evangiles (Ier-VIème siècles). Le Christ médecin et thaumaturge, Le Livre de Poche, Paris, 2007, pp. 158.

La préface propre de la messe met l’accent sur la signification baptismale de la péricope, qui voit dans les Mystères sacramentels de l’initiation chrétienne l’oeuvre de la compassion du Seigneur nous faisant passer par eux de la corruption du tombeau adamique à la vie nouvelle :

Vere dignum et iustum est, æquum et salutáre, nos tibi semper et ubíque grátias ágere : Dómine, sancte Pater, omnípotens ætérne Deus : per Christum Dóminum nostrum.

Ipse enim verus homo Lázarum flevit amícum, et Deus ætérnus e túmulo suscitávit, qui, humáni géneris miserátus, ad novam vitam sacris mystériis nos addúcit.

Per quem maiestátem tuam adórat exércitus Angelórum, ante conspéctum tuum in æternitáte lætántium. Cum quibus et nostras voces ut admítti iúbeas, deprecámur, sócia exsultatióne dicéntes : Sanctus, Sanctus, Sanctus Dóminus Deus Sábaoth...


Il est vraiment juste et digne, c’est notre devoir et notre salut, de vous rendre grâces toujours et en tout lieu, Seigneur, Père saint, Dieu éternel et tout-puissant : par Jésus-Christ notre Seigneur.

Vrai homme, Il a pleuré son ami Lazare, et Dieu éternel, Il l’a fait sortir du tombeau ; ainsi, dans Sa compassion pour le genre humain, nous conduit-Il à la vie nouvelle par les Mystères sacrés.

C’est par Lui que l’armée angélique adore Votre majesté, se réjouissant en éternité sous Votre regard. Nous vous supplions humblement de permettre que nos voix soient unies aux leurs dans l’exultation en disant : Saint, Saint, Saint...

(9) « Déclare ta faute pour être justifié, car c’est de bouche qu’on fait la confession qui mène au salut » (...) « si à l’appel du Christ tu fais ta confession, les verrous de ta prison seront brisés » - Saint Ambroise, Sur la pénitence 2, 57-58.

(10) « Vous voyez que les disciples délient vivant celui qui, mort, avait été ressuscité par le Maître. Car s’ils avaient délié Lazare quand il était encore mort, ils auraient plutôt découvert sa puanteur que fait paraître leur pouvoir. Il nous faut tirer de cette remarque l’observation suivante : nous devons délier, par notre autorité pastorale, seulement ceux dont nous reconnaissons que notre Créateur leur a rendu la vie en les ressuscitant par sa grâce. Et leur retour à la vie commence à se manifester par la confession des péchés, avant même d’avoir pu se traduire en œuvres de justice. (...) Ainsi, que le mort vienne dehors, c’est-à-dire que le pécheur confesse sa faute. Et que les disciples délient celui qui vient dehors, c’est-à-dire que les pasteurs de l’Eglise lui retirent la peine qu’il avait méritée, puisqu’il n’a pas eu honte de confesser ce qu’il avait fait. » - Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les évangiles 26, 6.


Les chants grégoriens

C’est déjà la Passion du Seigneur qui se fait entendre dans l’introït Judica me (11), le répons graduel Eripe me (12) et le trait Sæpe expugnavérunt me (13). La voix du Christ en proie aux persécutions s’y élève, douloureuse mais confiante : le triomphe pascal est déjà présent, quoique encore voilé, qui mettra fin aux souffrances du Juste et à l’iniquité des impies.

(11) [Ps 42, 1-2 V/ 3] Iúdica me, Deus, et discérne causam meam de gente non sancta : ab homine iníquo et dolóso éripe me : quia tu es Deus meus et fortitúdo mea. V/ Emítte lucem tuam et veritátem tuam : ipsa me de duxérunt et adduxérunt in montem sanctum tuum et in tabernácula tua. | Ô Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle d’une nation qui n’est pas sainte : délivrez-moi de l’homme méchant et trompeur. Car vous êtes ma force, ô Dieu. V/ Envoyez votre lumière et votre vérité ; elles me conduiront et m’amèneront à votre montagne sainte et à vos tabernacles.

(12) [Ps 142, 9-10 V/ Ps 17, 48-49] Eripe me, Dómine, de inimícis meis : doce me fácere voluntátem tuam. V/ Liberátor meus, Dómine, de géntibus iracúndis : ab insurgéntibus in me exaltábis me : a viro iníquo erípies me. | Délivrez-moi de mes ennemis, Seigneur ; enseignez-moi à faire votre volonté. V/ Vous me délivrerez de mes ennemis furieux, Seigneur ; et vous m’élèverez au-dessus de ceux qui se dresse contre moi ; vous m’arracherez des mains de l’homme inique.

(13) [Ps 128, 1-4] Sæpe expugnavérunt me a iuventúte mea. V/ Dicat nunc Israël : sæpe expugnavérunt me a iuventúte mea. V/ Etenim non potuérunt mihi : supra dorsum meum fabricavérunt peccatóres. V/ Prolongavérunt iniquitátes suas : Dóminus iustus cóncidit cervíces peccatórum. | Ils m’ont souvent attaqué depuis ma jeunesse. V/ Qu’Israël le dise maintenant, ils m’ont souvent attaqué depuis ma jeunesse. V/ Mais ils n’ont pas prévalu contre moi ; les pécheurs ont travaillé sur mon dos. V/ Ils m’ont fait sentir longtemps leur injustice : le Seigneur est juste, il tranchera la tête des pécheurs.

« Combien de fois, depuis ma jeunesse, Hérode et la Synagogue m’ont-ils combattu ; mais ils n’ont pas réussi à me vaincre. Des laboureurs ont tracé leurs sillons sur mon dos, spécialement durant ma terrible flagellation à la colonne dressée dans l’atrium du prétoire de Pilate. Ils ont creusé profondément leurs sillons sur mon dos, mais le Seigneur est juste ; pour ses fins impénétrables, mais toujours magnifiques, Il permet que l’inique opprime l’innocent pour un temps ; mais au jour de son triomphe, à l’aurore pascale, il écrasera la tête des pécheurs. » - Dom SCHUSTER, Liber Sacramentorum, t. III, p. 180.


Comme les dimanches précédents, l’offertoire est un chant de méditation (14). Contrairement aux autres pièces grégoriennes de la messe, la communion Videns Dóminus n’est pas utilisée au dimanche de la Passion dans la forme extraordinaire du rite romain, mais au vendredi de la 4ème semaine du Carême, où elle accompagne l’évangile de Lazare, qu’elle résume avec une concision remarquable (15).

(14) [Ps 118, 17, 107] Confitébor tibi, Dómine, in toto corde meo : retríbue servo tuo : vivam, et custódiam sermónes tuos : vivífica me secúndum verbum tuum, Dómine. | Seigneur, je vous célébrerai de tout mon cœur. Bénissez votre serviteur, je vivrai ; et je garderai vos paroles. Faites-moi vivre selon votre parole, Seigneur.

« Cette prière peut évidemment être celle de toute âme chrétienne, mais en ce dimanche de la Passion nous la mettons spécialement dans la bouche du Christ exprimant la confiance en son Père qui lui redonnera la vie mort de la croix. » - Y. GIRE, L’année grégorienne, p. 85.

(15) [Jn XI, 33, 35, 43, 44, 39] Videns Dóminus flentes soróres Lázari ad monuméntum, lacrimátus est coram Iudǽis, et exclamávit : Lázare, veni foras : et pródiit ligátis mánibus et pédibus, qui fúerat quatriduánus mórtuus. | Le Seigneur voyant pleurer les sœurs de Lazare près du sépulcre pleura lui-même en présence des Juifs et s’écria : Lazare, viens dehors : et celui qui était mort depuis quatre jours parut ayant les pieds et les mains liés.

« L’antienne pour la communion, contrairement à l’usage quadragésimal, est empruntée au texte évangélique précédemment lu, et provient de la liturgie ambrosienne, qui, dans le recueil de ses chants, accuse une certaine antériorité relativement à la liturgie romaine. Le videns Dominus, avec sa mélodie syllabique dans l’antiphonaire grégorien, est d’un effet merveilleux, surtout par l’élan du Lazare, veni foras, où l’artiste a voulu exprimer toute la puissance de l’affection de Jésus pour Lazare. » - Dom SHUSTER, Ibid., p. 173.
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