Il y a le livre de Slavoj Zizek, "La marionnette et le nain", qui traite précisément de cette question :
La particularité du christianisme est que Dieu s'y donne selon un écart irréductible, en s'incarnant dans le Christ, à la fois homme et dieu.
Dieu finit par se sacrifier pour ses créatures : pour que les hommes reçoivent l'Esprit-Saint, Jésus doit mourir sur la Croix, s'incarnant ainsi pleinement comme homme au moment où il meurt. Mourant, Jésus devient pleinement homme, absolument séparé de son père. Sur la Croix, il doute : "Père, père, pourquoi m'as-tu abandonné ?"
Selon Zizek, les hommes sont dans un écart absolu par rapport à Dieu.
Mais c'est précisément cet Ecart qui est l'Absolu lui-même. Les hommes n'accèdent à Dieu que parce qu'il ne se donne que comme absolument séparé.
Si Jésus n'avait eu aucun doute sur la Croix, alors la Résurrection ne serait qu'une mascarade, car elle aurait été jouée d'avance. Donc la mort de Jésus n'aurait pas été réelle : Jésus ne serait jamais devenu mortel, il aurait toujours déjà su qu'il ressusciterait. Il n'aurait pas été Homme.
Mais si Jésus n'avait pas été persuadé de ressusciter, il aurait trahi Dieu, il n'aurait pu transmettre l'Esprit-Saint aux hommes.
Ainsi, il faut tenir à la fois que Jésus était certain de la Résurrection et en même temps qu'il a douté. Il s'est séparé de Dieu, mais dans ce déchirement absolu, il lui est resté uni. Il est devenu fils de Dieu dans l'incarnation mortelle et dans la mort même il s'est fait Chair.
Cette contradiction se retrouve, selon Lucien Goldmann, pleinement chez Pascal, avec la figure du Dieu caché, dont on a la certitude invincible à tout scepticisme qu'il existe mais l'impossibilité invincible à tout dogmatisme de Le connaître.
Zizek, pour sa part, va même jusqu'à montrer que la condition d'un paganisme pur est le christianisme lui-même ! Car si vous choisissez la vie éternelle, vous ne perdez rien et vous gagnez tout en échange : le droit à toutes les jouissances terrestres !
Ce serait à rapprocher du pari pascalien : misez sur Dieu et vous aurez tout à gagner. Ceci dit en vue de convaincre l'athée rationaliste, qui joue en calculant son intérêt. Mais Pascal renverse l'économie rationnelle contre elle-même, en la transformant en économie du Verbe divin : misez sur Dieu, valeur sûre entre toutes...
Au fond, quelle religion est plus propice à l'athéisme que cette religion qui affirme que le fils de Dieu a connu une distance absolue avec son Dieu ? Zizek dégage par là l'aspect proprement subversif, révolutionnaire, du christianisme, lui qui s'adresse à l'homme universel qui n'est rien dans la société ; le chrétien et le prolétaire ne feraient-ils qu'un ?
Dès lors, questions en cascade : Nietzsche se déclarant athée n'a t-il pas fait que respecter à la lettre le christianisme ? Un commentateur notait que l'auteur du Zarathoustra emploie peu le mot "Dieu" dans son oeuvre. N'est-ce pas que "tu ne prononceras pas le nom de l'Eternel ton Dieu en vain ?
Et Dionysos existerait-il sans le Cruficié ? Le surhomme est-il quelqu'un d'autre qu'un surchrétien ?
Le chair sacrifiée sur la Croix pour racheter toute douleur, opposée à l'affirmation que la vie est sanctifiée par la douleur même.
Bon, ça vaut ce que ça vaut, mais j'avais quand même envie de le porter à votre connaissance à tous...
