Bonsoir Charles,
C'est donc que le libéralisme est une idéologie.
Je n’ai pas nié que le libéralisme soit une idéologie. C’est même le titre de mes interventions.
Toute vision de société est idéologique : socialisme, démocratie, ordre moral… puisqu’il y aura toujours écart entre la pensée et la réalisation.
dans votre société libérale à son dernier stade, qu'est-ce qui vous garantit que les individus n'auront pas la nausée de leur sphère privée et qu'il ne se rejetteront pas avec le plus libre "volontariat" dans les rangs d'un quelconque mouvement totalitaire ?
Rien n’est jamais garanti dans un projet. Mais vouloir conserver une structure de pouvoir par peur du pouvoir me paraît un réflexe de Gribouille se jetant dans la mare par peur de la pluie. Car si des structures de pouvoir existent, rien, absolument rien, ne garantit pour le coup qu’elles ne tomberont pas un jour aux mains des méchants. Pourquoi ne pas détruire cette arme braquée sur nos vies ? Si elle n’existe plus, avec ses structures, sa bureaucratie, ses barbouzes, ses arsenaux, il sera difficile pour qui que ce soit de la reconstituer.
Puisqu’on en est à la prospective, je crois à une pédagogie de la liberté. Ceux qui l’ont pratiquée se laissent mal enchaîner. On revient difficilement en arrière, les exceptions sont rares.
Notre différend
Nous avons du mal à nous comprendre, je crois, parce que vous pensez la société en termes d’Etat, disposant du monopole de la violence légale sur un territoire donné, selon la définition weberienne, administrant des citoyens sortis d’une même Histoire, partageant la même culture. Ces ‘citoyens’ se donnent un gouvernement, et les décisions du gouvernement sont les seuls facteurs qui affectent la société. Hors phénomènes naturels et guerres, l’Etat est maître du destin des citoyens.
Réalité du 20ème siècle, peut-être ; monde d’Arendt sans doute, auquel aspirent revenir nos politiciens. Mais testez cette réalité aujourd’hui, allez dans les supermarchés, regardez.
Très peu de Français ont pour ancêtres des Gaulois. Beaucoup ne partagent pas notre culture, certains même pas notre langue. Ils ne sont français qu’administrativement, et d’autres encore dans notre société n'ont même pas ce statut (comme je suis étranger moi-même en Angleterre). Cette tendance au brassage des peuples est lourde, elle va s’accentuer. Elle n’est pas propre à notre pays, mais à tout le monde développé (sauf peut-être au Japon). Ce n’est cependant pas le plus important pour mon propos.
Le véritable facteur d’obsolescence de l’Etat n’est pas seulement l’hétérogénéité grandissante de la communauté des citoyens, qui ne partagent pas les mêmes valeurs et le même destin - mais le fait que même lorsqu’ils sont d’accord pour demander à l’Etat une inflexion de leur destin, l’Etat ne peut la réaliser.
Les Français ont voté en 1981 pour un ‘changement de société’. Il n’a pas eu lieu. Aucune votation depuis n’a décidé ce qui a compté dans nos vies : la ‘société de l’information’, internet, le téléphone portable, la mondialisation, le chômage, le prix du pétrole, la baisse et la hausse de l’Euro…. Aucun gouvernement, pas même le plus puissant, ne peut mettre fin aux pandémies, au terrorisme, aux cycles économiques, à l’insécurité, aux menaces sur l’environnement, et dans bien des cas, l’action irréfléchie de ces gouvernements les favorise.
Alors, oui, intéressons-nous encore à la politique, pour savoir si le type au centre de la gauche va remplacer l’autre zouave à la gauche du centre. Enthousiasmant.
La politique, entendue ici comme moyen démocratique de décider l’action de l’Etat, a eu son importance historique. Voter a conféré de la dignité aux gens. C’est encore important pour certains, en Afrique du Sud, en Ukraine… mais dans les sociétés où la politique démocratique a déjà produit ses effets (depuis un ou deux siècles), elle est devenue le rite d’inutile adoration d’une idole impuissante.
Car la santé d'une société est la vie de la liberté ET de la relation, des deux...
Absolument. Totalement d’accord avec vous. Mais contrairement à ce que pensait Marcuse, l’être humain de nos sociétés ‘avancées’ est multidimensionnel. Et la société ‘nationale’ aussi. Elle se complexifie en ‘pluralisme’, en ‘multiculturalisme’.
Alors face à l’obsolescence de l’Etat et à la ‘multidimensionnalité’ individuelle et collective, nous devons reconstruire du lien.
Ce lien ne peut pas être la félicité partagée d’être enregistrés dans un même fichier au Ministère de l’Intérieur. Faire société aujourd’hui, c’est s’engager dans de multiples sociétés, où nous sommes connus et reconnus, où nous prenons la parole, où nous avons prise sur la décision (pas 1/30.000.000ème), où nous sommes aimés parfois, mais écoutés toujours.
- la famille
- l’église
- l’entreprise
(sans doute plus à taille humaine, lorsque les Etats n’inventent pas des ‘brevets’, n’accordent pas de subventions, ne dopent pas des ‘champions nationaux’)
- le syndicat
(qui ne trahit pas ses membres en réclamant des ‘lois sociales’ au lieu de combattre le patron)
- le voisinage, où on prend en charge la vie locale, la protection des sites, de l’environnement immédiat,
- les associations, ethniques, culturelles, éducatives, sportives, récréatives…
Voilà l’agora d’aujourd’hui. Vous me citez Aristote. Mais si l’être humain, animal raisonnable, qu’il décrit n’a pas muté, la société athénienne n’est plus la nôtre. Quoi, quelques milliers de citoyens, sexistes, esclavagistes, impérialistes, colonialistes, xénophobes, ce serait notre idéal ?
Trouvons mieux.
Christian