Votre question est probablement le point le plus difficile, et je pense qu’il faut reconnaître avec humilité qu’il demeure un mystère.
Cependant, encore une fois, je ne crois pas que le fait qu’une créature soit parfaite signifie qu’elle soit incapable de se détourner de Dieu.
Il faut distinguer la perfection du Créateur et celle de la créature. Dieu est parfait par nature : Il est le Bien absolu, immuable et sans dépendance. La créature, elle, est parfaite parce qu’elle reçoit le bien de Dieu, mais elle ne devient jamais elle-même la source première de ce bien.
La première pensée d’orgueil n’apparaît donc pas parce que la créature découvre quelque chose de mauvais qu’elle ignorait, mais parce qu’elle peut regarder un bien réel : sa propre excellence, sa beauté, son intelligence, en dehors de sa relation avec Celui qui le lui donne.
Le problème n’est pas d’aimer un bien, car tout bien vient de Dieu. Le problème est de vouloir posséder ce bien comme s’il existait par soi-même, indépendamment de Dieu.
Ainsi, le premier péché ne vient pas d’une connaissance préalable du mal, mais d’un désordre dans l’amour du bien. Une créature peut désirer quelque chose de bon d’une manière mauvaise.
C’est difficile à concevoir, car notre esprit cherche spontanément une cause antérieure à toute chose. Nous cherchons naturellement : « Qu’est-ce qui a provoqué cette première volonté mauvaise ? » Mais si chaque acte mauvais devait avoir une cause mauvaise antérieure, nous remonterions sans fin.
La réponse classique est donc que le premier péché n’a pas de cause efficiente extérieure : il est l’acte premier par lequel une volonté créée, pourtant bonne, se replie sur elle-même au lieu de demeurer tournée vers le Bien qui la fonde.
Cela ne supprime pas entièrement le mystère, mais cela permet de préserver deux vérités essentielles : Dieu n’est pas l’auteur du mal, et la créature est véritablement responsable de son choix.
Concernant l’idée d’un tentateur créé pour cette fonction, je reste réservé. Le couteau est une image intéressante, mais Satan n’est pas un objet neutre : l’Écriture le présente comme une personne morale responsable, appelée « le père du mensonge » (Jn 8,44).
S’il avait été créé dès l’origine précisément pour exercer cette mission, il deviendrait difficile de comprendre pourquoi il serait ensuite jugé pour avoir accompli ce qui aurait été son rôle propre.
N’oubliez pas qu’Adam et Ève avaient déjà la possibilité de désobéir avant même l’intervention du serpent. Le commandement de Dieu suffisait à rendre possible un refus : le serpent n’a pas créé cette possibilité, il a cherché à orienter leur liberté vers ce refus.
Je pense donc que la question essentielle n’est peut-être pas : « Pourquoi fallait-il un tentateur pour que la liberté existe ? », mais plutôt : « Pourquoi une créature libre peut-elle préférer un bien créé au Bien suprême dont elle dépend ? » Et c’est précisément là que se situe le mystère de l’iniquité.
Bien à vous,



