Merci Libremax pour votre critique constructive. Je me souviens que nous avions déjà eu une discussion sur le sujet...
Libremax a écrit :L'auteur réfute ce qu'il appelle "l'hypothèse documentaire" (en réalité, toutes les thèses historico-critiques) sur la base de ce qu'elles se fondent non pas sur la foi ni même sur une compréhension de la foi, mais sur la seule critique.
Non ! Juste les hypothèses documentaires appliquées à la Torah. Il y a d'autres historiens pour penser que Moïse est l'auteur de la Torah. Voilà pourquoi je crois que vous déformez un peu mes propos et je me défends de faire du fondamentalisme basique, ou encore à opposer science et foi. Je ne réfute pas les théories a priori, mais une théorie n'est pas LA science ! Une théorie peut être fausse. Ce qui n'est pas le cas de la Révélation. Si donc une théorie scientifique oppose la forme et le fond dans la révélation, je pencherai a priori pour une erreur de la théorie scientifique, sans toutefois me dispenser de creuser la question.
Je n'ai rien contre la méthode historico-critique en général si elle se contente de faire ce travail historico-critique. Idem pour les sciences en général. Je mène juste une petite étude épistémologique, en dénonçant ce qui me semble être des travers idéologiques. Je signale, reprenant là juste les conseils du Saint Père et à travers lui du synode des évêques sur la Parole de Dieu, que la méthode historico-critique doit être au service de l'herméneutique et non pas s'y substituer. Par ailleurs,je ne crois pas que les méthodes scientifiques se fondent sur la seule analyse scientifique, et c'est justement parce que ces démarches ont généralement, sinon des motivations, au moins des conséquences idéologiques, qu'il faut aussi les critiquer et ne pas gober sans réfléchir toutes les conclusions qu'elles nous délivrent.
Il semble un peu que vous fassiez de la science ce sacre que vous me reprochez à la lettre de la Torah.
Libremax a écrit :L'auteur va même plus loin: de telles hypothèses ne peuvent être qu'athées.
Si vous relisez mon article, vous verrez que je ne l'évoque que pour l'hypothèse a priori selon laquelle Moïse n'aurait pas pu décrire sa propre mort. Penser que cela est impossible à Dieu, ça me semble être assez... dénué de foi, pour le moins, non ? Car cette hypothèse, qui n'a rien d'historico-critique, mais purement théologique, ne trouve aucun écho dans la théologie : Dieu peut-il ou non révéler à quelqu'un sa propre mort ? Je montre dans mon article qu'il en est justement question dans le Deutéronome.
Libremax a écrit :Alors que d'une part, il est fait mention de l'oralité et des conditions humaines de transmission de la foi, le texte, la lettre elle-même, censée faire l'objet de l'apparition décisive du "signe" dans la Révélation, deviennent paradoxalement des objets sacro-saints, émanant directement de Dieu dans leur moindre formulation.
En fait je suis surtout à l'écoute d'une tradition vieille d'aussi loin que remonte les traces du judaïsme enseignant et qui considère que Moïse est l'auteur de la Torah. Et si la lettre n'avait pas d'importance, alors la tradition juive n'aurait pas conservé, avant le Christ et encore jusqu'à aujourd'hui, l'étude de la lettre, la conservation méthodique du signe quand bien même on doive remplacer, à l'oral, un mot par un autre pour en garder le sens. Là ça demande de connaitre un minimum les mécanismes de l'hébreu, mais la règle du qéré/qétiv dans la lecture de la Bible a sa raison d'être. Ne pas toucher à la lettre sacrée, ce n'est pas une invention de moi ou de quelques fondamentalistes : c'est toute la tradition juive qui le porte. Et cette tradition enseigne précisément dans la chaire de Moïse, selon Jésus. Voyez combien il est important de rédiger avec la plus grande minutie les versets de la Torah, tel qu'on l'apprend dans les écoles rabbiniques. Voyez comme la valeur numérique des lettres et des mots a de l'importance, comme le nombre d'occurences de telle lettre ou tel mot a de l'importance. Voyez enfin que si la Torah écrite était un simple aide-mémoire, alors son support n'aurait rien de sacré, on l'aurait rédigé dans une langue propice à la transmission orale, et pas d'un seul tenant, lettre à lettre, d'une manière totalement impossible à mémoriser ou même à lire pour le profane qui, rappelons-le une fois de plus, dans une culture orale, n'était pas habitué à l'écrit. Enfin, vous qui avez étudié la culture orale et les travaux de Pierre Perrier devriez certainement mesurer la distance qu'il y a entre la tradition orale des hébreux du temps de Moïse et ce fait tout à fait original, unique : le Livre !
Et tout d'un coup, il y a 3 siècles (rien à voir avec l'invention de nouvelles technologiques révolutionnaires) voilà qu'on remet tout ça en cause. Je me suis permis d'énumérer les raisons de cette remise en cause, qui me paraissent pour le moins suspectes. D'autant que, pour prolonger ce que dit Jean-Baptiste, aujourd'hui les hautes sphères de l'exégèse, aidées d'ordinateur et de nouvelles techniques performantes, ne croient plus du tout à l'hypothèse documentaire. Je n'ai malheureusement aucune preuve à vous donner, juste le témoignage personnel d'un prêtre nettement plus qualifié que moi en matière d'exégèse biblique et participant aux travaux de corrections des traductions de la Bible liturgique. Autant vous dire que si j'avais su cela avant d'écrire mon article, je ne l'aurai peut-être même pas écrit - frustration du gars qui pond un truc déjà réchauffé.
Libremax a écrit :Le discours me fait étonnamment penser à celui des musulmans à propos de leur Coran : pour eux, à n'en pas douter, il est la parole de Dieu lui-même, dictée à Muhammad. Toute critique est inutile: elles ne sont pas dignes de foi. Son texte est vénéré comme une quasi-incarnation du Verbe : son style est dit inimitable, son sens nous dépasse parfois parce qu'il est divin, et toute analyse scientifique est sacrilège.
Je ne vois pas dans la Torah ce que les musulmans voient dans le Coran et ce n'est pas ce que j'en décris. Je suis conscient qu'une tradition a vu germer ces enseignements. Mais je n'oublie pas l'importance du signe. Je ne dis pas que c'est Dieu qui a écrit la Torah, je dis que c'est Moïse, sous l'inspiration de Dieu. Moïse a vécu, et lorsque son inspiration fut parvenue à maturité il écrivit providentiellement sous l'injonction ET l'inspiration de l'Esprit, la Torah qui fonda le peuple d'Israel. La révélation a ensuite encore murie dans son interprétation et toute la tradition orale qui l'a porté, mais pas dans sa forme écrite qui est fondateur de la tradition. Affirmer que Moïse a écrit la Torah ce n'est pas plus "fondamentaliste" que d'affirmer que Jean est l'auteur de l'évangile de Jean ou que Luc est l'auteur de l'évangile de Luc ! Si ce n'est que Luc a transmis un enseignement né de l'oralité sur Jésus, tandis que Moïse a fourni un enseignement né de l'oralité sur la Torah écrite par sa main, première figure de l'incarnation du Verbe. La fonction de son enseignement était principalement de faire connaitre le Livre, tout comme l'enseignement des apôtres a eu pour fonction de faire connaitre Jésus. Il ne faut pas confondre la méthode d'enseignement et son objet.
Libremax a écrit :L'auteur évite de mentionner les énigmes purement historiques ou archéologiques posées par les récits concernant Moïse, et les implications religieuses posées dès lors par une origine mosaïque de texte si éloignés des faits probables.
Il évoque la seule question de la double appellation de Yahvé/Elohim qu'il balaie d'un revers de la main, mais ne dit rien des nombreuses autres questions qui se posent à la lecture des textes, même si l' "hypothèse documentaire" n'est pas la seule explication envisageable.
Effectivement, je l'ai dit, je ne suis pas historien et ce n'était pas l'objet de cet article. Je n'omets pas : je référence même les auteurs des travaux scientifiques qui font référence en la matière. Simplement, comme je le signale en introduction, je ne tentais pas d'écrire un livre de réfutation historique, mais un article de réflexion sur une problématique purement épistémologique. Je me suis contenté d'un exemple, assez parlant et central pour la foi, des dérives auxquelles conduisent les hypothèses documentaires. Mon revers de la main était toutefois un peu argumenté il me semble (je lui consacre toute la dernière partie de mon article, soit un bon cinquième), au regard de votre défense a priori de la double origine Yahviste/Elohiste.
Libremax a écrit :Voilà ma crainte en lisant cet article: N'oppose-t-on pas, à nouveau, science et foi?
Non, juste UNE théorie opposée à la foi chrétienne.
Libremax a écrit :Nous sommes chrétiens; ni juifs ni musulmans. Nous croyons en un Dieu qui s'est manifesté dans l'Histoire en Jésus-Christ, qui a rendu témoignage aux Ecritures. A cet égard, toute la cohérence de notre foi ne peut pas faire autrement que de se soumettre à l'exigence humaine, donc scientifique entre autres, de la Vérité.
Or il n'est écrit nulle part que Moïse ait rédigé la Torah;
Il semble pourtant que Jésus lui-même (voir les versets cités dans mon article) le laisse entendre clairement. Je suis bien conscient qu'on peut parler de Moïse par métonymie avec toute la tradition qui découle de lui et c'est une hypothèse que j'ai faite évidemment. Mais cela n'est pas corroboré ni par ce que la révélation nous enseigne, ni par ce que la tradition nous a transmis à travers les siècles.
Libremax a écrit :le Pentateuque contient des incohérences et des divergences de style inexplicables pour un texte à auteur unique.
Inexplicable n'est pas un absolu définitif. Inexplicable pour l'instant, inexplicable selon la méthode employée et les connaissances actuelles. Pas inexplicable dans l'absolu. En outre, le minimum, au regard du contenu même de la révélation et de la traditions qui tendent à désigner Moïse comme l'auteur de la Torah, je trouve que d'ignorer ce fond parce qu'on rencontre des incohérences sur la forme, c'est un peu léger. Enfin, il semble que ce ne soit pas inexplicable pour tout le monde puisque la théorie documentaire ne fait pas l'unanimité y compris dans les milieux scientifiques.
Libremax a écrit :Par ailleurs, il est inexact de dire que les thèses historico-critiques n'apportent rien à la compréhension de la foi.
C'est vrai et ce n'est pas ce que j'ai dis. J'ai dit que les hypothèses documentaires sur la formation de la Torah n'apportaient rien à l'intelligence des Ecritures.
Libremax a écrit :Elles suggèrent que la Révélation s'est faite au coeur du peuple d' Israël à travers de témoins multiples et humbles. Elles suggèrent que l'Esprit est à l'oeuvre dans son peuple, et lui permet de méditer et de découvrir en son temps les mystères de la Miséricorde de Dieu.
Ce que nous apprennent avant tout les Nevi'im et les Ketouvim. La révélation au sein du peuple hébreu ne se résume pas à la Torah.
Libremax a écrit :Il ne s'agit pas de fixer telle théorie pour une certitude absolue. Il s'agit de sonder notre foi de tout notre être, sans oublier notre raison.
Là nous sommes d'accord !