Xavi a écrit :Alors, ce n’est plus que de l’abstraction, le contraire de l’incarnation et de la reconnaissance de l’action de Dieu dans l’histoire.
Non, justement, c'est tout le contraire : c'est la volonté de témoigner de l'action de Dieu dans l'histoire. C'est pourquoi ces récits sont historiques (mais non historiographiques), et non mythologiques.
Il faut se replacer dans le contexte où ils ont été écrits : une rédaction qui a commencé vers -1000, qui s'est poursuivi pendant 500 ans, et qui a été largement retravaillée pendant l'exil à Babylone. Quand la rédaction a commencé, on est précisément au tout début de l'alphabet paléo-hébraïque, c'est à dire de la constitution d'une écriture propre aux hébreux, distincte du phénicien, et bien sûr des écritures mésopotamiennes et égyptiennes.
Israël a eu pour particularité d'avoir la révélation que leur dieu n'était pas un dieu spécifique à leur peuple, mais le Dieu de tout l'univers, qui avait élu Israël parmi tous les peuples (ce qui entraîne toute la problématique de l'élection). C'est très original, comme pensée ! Chez les Babyloniens, quand Marduk crée le monde et l'humanité, les hommes sont babyloniens (et Marduk est dieu tutélaire de Babylone). Chez les égyptiens (qui ont plusieurs mythes de création), les premiers hommes sont de facto égyptiens. Idem encore chez les grecs, les chinois, les japonais...
Chez les hébreux, c'est très original : Israël n'est pas le peuple issu d'Adam, mais issu de l'un de ses descendants (Jacob), des générations après. Et non seulement Israël n'est qu'un peuple parmi tous les autres, mais en plus c'est un petit peuple, ballotté entre les grandes puissances qui l'entourent !
Dans le récit de la Création, on retrouve bien sûr des éléments communs aux mythes connus alors (notamment égyptiens). Mais il est remarquable de voir à quel points ces mythes sont épurés, à quel point on a cherché à en retirer tous les éléments proprement mythologiques, justement.
Vous rejoignez ici le courant « moderniste » et je regrette que vos cours vous aient si rapidement influencé en ce sens, mais si vos bases antérieures n’ont pas résisté et que vous avez été convaincu par les enseignements reçus, vous ne pouvez que continuer à réfléchir sur les bases nouvelles que vous indiquez vous-même comme un changement radical.
Je récuse l'appellation de "moderniste" : le modernisme est une doctrine qui a été condamnée fermement par l'Eglise, et qui n'est certainement pas la mienne. Je cherche clairement à m'inscrire dans la Tradition.
Par contre, il me semble évident qu'on ne peut pas ignorer tout l'apport des sciences historiques, archéologiques et exégétiques, et notamment ce que l'exégèse historico-critique nous apprend sur l'histoire de la Bible elle-même. La Bible est un recueil de textes inspirés, rédigés et retravaillés par des hommes en pleine possession de leurs moyens. Elle n'a pas été envoyée par fax, ni dictée par un ange à Moïse. C'est un corpus qui a une histoire, et cette histoire nous apprend énormément sur ce qu'il dit.
Je ne peux que vous dire mon désaccord : les Ecritures et la Genèse en particulier prétendent bien, à leur manière et selon leur perspective, à « rendre compte de la manière concrète, historique, dont les choses se sont passées ».
Oui. Mais cette perspective n'est pas celle de nos livres d'histoire d'aujourd'hui. Quand on lit l'histoire de la Révolution Française, on peut aller au cimetière de Picpus voir la tombe des carmélites guillotinées. Quand on lit les évangiles (qui ne sont pas des livres d'histoire, mais qui parlent d'événements historiques), on peut aller à Jérusalem et aux alentours voir les lieux dont il est question (St Paul insiste beaucoup sur ce côté historique). Quand on remonte dans les livres prophétiques, on peut rechercher par l'archéologie des traces des événements historiques décrits.
Mais on ne peut pas remonter avant la fondation de Jérusalem : il y a une différence fondamentale entre avant et après David. Après David, les rédacteurs disposent de chroniques. Tous les rois font écrire des chroniques des événements de leurs règnes. Je ne pense pas que soit un hasard si l'alphabet proto-hébraïque apparaît à cette période-là.
Mais avant, le rédacteur doit interroger la mémoire des hommes, la tradition orale. Et plus on remonte dans le temps, plus cette mémoire est imprécise.
Quand on en arrive à s'interroger sur la création de l'homme et l'origine du mal, on ne trouve guère que des mythes. Il ne faut pas croire qu'Israël a réfléchi à tout ça isolément, coupé du reste du monde. Au contraire, toute l'histoire d'Israël montre un peuple installé sur une terre qui est un vrai carrefour de civilisations, une terre qui ne cesse de passer de la domination égyptienne à la mésopotamienne, et un peuple qui lui-même est tout le temps en train de voyager entre le Nil et l'Euphrate...
Il est normal et logique que l'on retrouve des éléments provenant notamment des mythes égyptiens et babylonniens / akkadiens.
Mais la différence fondamentale, c'est que la Bible ne raconte pas la création de l'humanité considérée comme étant égyptienne, ni de l'humanité considérée comme étant babylonnienne : elle raconte la création de toute l'humanité, avec toute la diversité de ses nations, parmi lesquelles Israël n'est qu'un petit peuple, qui peine d'ailleurs à émerger de la masse.
Il y a une volonté affirmée de faire un récit historique, aussi historique que possible. Mais il est évident qu'on ne peut pas lire la Genèse comme un manuel d'histoire du monde, ni même du Proche-Orient...
Peccator a écrit : Par contre, malgré leur côté symbolique, ils cherchent bien à ancrer notre présent dans une réalité historique.
Bien sûr, mais pas seulement dans la réalité historique « présente » et il n’y a pas que notre présent qui a une valeur historique pour notre foi qui s’inscrit dans une longue histoire qui passe historiquement par Adam et Eve, le péché originel, et le Christ.
Oui, notre foi est historique, et non mythique. Mais il est absurde d'espérer trouver dans la Bible des éléments permettant de placer la période d'Adam et Eve sur une frise chronologique. Cette période est dans les âges obscurs dont la mémoire humaine a conservé une trace, mais pas une historiographie.
Quand je dis "ancrer le présent dans une réalité historique", je refuse précisément une lecture purement symbolique : Adam, Abraham et Moïse sont historiques tout comme l'est Alexandre le Grand et César. Je ne pense pas que vous m'accuserez de niez l'historicité de l'empire romain si je dis que notre présent est ancré dans la réalité historique de l'empire romain.
La différence, c'est que nous avons une historiographie de Rome, et que nous avons une histoire de Rome. Notez que le récit de la fondation de Rome est étonnamment similaire à celui de la Genèse : il s'agit d'ancrer Rome dans l'histoire réelle, même si la réalité des faits n'est pas connue avec certitude (Romulus, Rémus, la louve...). Israël a suivi cette même façon de penser, mais bien avant Rome !
Ici, c’est le mot « fable » qui introduit une nouvelle ambiguïté.
Une fable est entièrement inventée et ne décrit pas un fait concret particulier de l’histoire concrète.
Vous avez raison, le terme de fable est une erreur. Mais dans l'histoire concrète, il n'y a pas eu de serpent qui parle : c'est un récit imagé, comme vous dites. Il ne faut pas le prendre au sens littéral.
Par contre, ce n'est pas un récit mythique, et vous avez raison de trouver "guère adéquat" le terme de "mythe" : il s'agit justement de chercher à démythifier le récit autant que possible. La lune et le soleil ne sont pas des dieux, pas plus que les eaux du ciel ou de la mer. En Genèse 2, un texte très ancien (beaucoup plus que Genèse 1), le récit est encore imagé, mais c'est parce que ce qui est décrit est impossible à décrire autrement dans la pensée particulièrement concrète de l'époque.
Ici encore, vous écartez la réalité historique du passé pour réduire la parole au seul présent. Cette perspective moderniste est très vite appliquée, chez beaucoup, aux Evangiles avec des effets destructeurs pour la base historique de notre foi.
Il me semble évident que Dieu n'est pas un gentil vieux monsieur qui se promène dans le jardin, qu'il n'a pas pris une boule de terre entre ses mains pour façonner une figurine à laquelle il a fait du bouche à bouche, et que le jardin n'était pas habité de serpents doués de la parole comme dans Harry Potter.
Le problème n'est pas de décrire la création de la planète Terre (une idée totalement inconcevable à l'époque !), mais de chercher à expliquer quand et comment le mal est entré dans le monde, et d'expliquer que c'est là un fait historique, puisque sinon il faudrait dire que le mal est inhérent à la Création (et donc soit créé par Dieu - un Dieu inique -, soit préexistant indépendamment de Dieu - dualisme).
Parce que cela s'est passé dans la création, donc dans le monde et le temps où nous vivons (le temps, la temporalité, par l'époque !), il est essentiel de s'inscrire dans une perspective historique. Parce que cela s'est évidemment passé il y a très longtemps, on va placer ça aussi loin que possible dans le temps, quitte à donner aux personnages de l'histoire une durée de vie très exagérée. Mais ce ne sont pas des livres de chronique détaillant les faits et gestes des différentes générations.
C'est ce qui fait toute la difficulté de ce genre, qui est historique sans reposer sur une historiographie : il s'agit de trouver le sens des événements historiques, sans pour autant les placer "réellement" sur un calendrier.
Il me semble donc tout à fait possible que les quatre fleuves de Genèse 2 soient non seulement des images tirées de la réalité concrète des auteurs de la Genèse, mais aussi des indications de l’endroit historique où vivaient Adam et Eve, des signes de leur réalité historique.
C'est là une recherche concordiste qui me semble faire violence au texte : on cherche à y lire ce que l'on veut y trouver, au lieu de chercher à comprendre l'intention des rédacteurs.
Je ne vois guère d’éclaircissements dans cette distinction entre historique et historiographique qui met davantage de brouillard que de lumière.
Je la trouve personnellement très éclairante, justement, parce qu'elle oblige à distinguer l'histoire de la chronologie. Je ne sais pas vous, mais quand j'étais à l'école, j'avais un mal fou à retenir les dates. Hors on ne pouvait pas faire d'histoire sans donner la date des événements dont on parlait.
Là, c'est précisément ce qu'on fait : on s'intéresse à l'histoire, mais on ne cherche pas à identifier la chronologie. On n'a pas de volonté historiographique (constituer la chronique des événements), mais sémiologique : il s'agit de montrer que l'histoire a un sens, une signification. C'est proprement génial, en fait.
La Bible n'est pas un récit purement symbolique, comme vous voudriez me le faire dire.
Elle montre au contraire que le dessein de Dieu s'exerce dans l'histoire, et ce dès "le départ" de l'histoire. Que le dessein de Dieu se révèle aussi par les signes de temps. La période de Jésus, la période d'Ezékiel, la période de David... ne sont pas des mythes fondateurs : ce sont des événements historiques.
Et même pour les périodes dont nous n'avons pas de traces historiographiques (Abraham, Jacob, Joseph, et même Moïse), il faut les lire comme des événements historiques. L'alliance de Dieu avec les hommes agit dans notre réalité, elle ne prend pas sa source dans des histoires purement imaginaires, mythiques, mais bien dans la réalité où nous vivons (nous et nos ancêtres : il ne s'agit pas du présent, mais de la temporalité tout entière).
Les « shaneh » traduit par « années » dans nos traductions modernes ne correspondent pas nécessairement davantage à nos années régulières de 365 jours que les six jours du début de la Genèse ne correspondent à nos journées de 24 heures.
Les 6 jours de la Genèse sont signe évident que ce récit n'est pas à lire comme une chronologie : ce n'est qu'à partir du 4e jour que sont créés les luminaires par lesquels on peut mesurer le passage du temps.
Mais il est aussi absurde de vouloir les faire coïncider avec les ères géologiques ou je ne sais quel calendrier cosmologique depuis le big bang que de vouloir les mesurer en journées de 24h.