Suliko, vous parlez d'Europe occidentale... mais dans votre discours, cela ne concerne qu'un certain type d'Europe occidentale : les pays plutôt situés au Nord (la France étant un cas à part), et proches des Protestants. Si vous allez en Espagne, en Italie (notamment en Italie du Sud), en Grèce, ou dans les endroits à fort particularisme local (je pense au Pays Basque ou à la Corse), les choses sont différentes.
En France, et dans les pays limitrophes du Nord (Belgique, Suisse essentiellement), le catholicisme est fortement marqué par l'étouffement pseudo-janséniste du début du siècle. Ainsi, pour beaucoup, "faire Carême" correspond à la grand-mère qui ne mangeait pas de viande mais qui mangeait du poisson, qui jeûnait éventuellement les mercredi et vendredi, mais qui ne pouvait aps s'empêchaer de dire du mal sur le dos de ses congénères sur le parvis de l'Eglise (c'est un peu caricatural mais je préfère en pas compter el nombre de personnes nées dans les années 50 qui ont quitté l'Eglise à cause de telles grands-mères !).
Le ramadan est connu mais est considéré par nos contemporains lettrés comme un usage d'une autre époque, quelque chose qui finira par passer.
Si vous dites à quelqu'un que vous avez commencé le carême, en vous étonnant sans cesse que d'autres ne comprennent pas, vous vous heurterez à l'incompréhension mâtinée d'agressivité, au mieux à l'indifférence. Par contre, si vous le dites avec le sourire, comme quelque chose qui va vous renforcer, une sorte de marathon spirituel afin de vous rendre meilleur(e), les gens posent des questions, s'intéressent, s'interrogent. Dans mon village, c'est la première fois que je le dis aussi facilement en rigolant. J'ai même posté sur mon profil facebook le lien vers la retraite de Carême des dominicains de Lille. Je n'ai eu que de bons retours, et certaines de mes copines non-croyantes voire non baptisées se sont inscrites à la retraite des Dominicains !
Mais cela ne touche malheureusement que certaines personnes qui ont déjà un état d'esprit moins matérialiste que la moyenne. Mon curé me faisait part de son désarroi : il vient d'arriver sur la paroisse et il est consterné, non pas par le manque de connaissance du christianisme, mais essentiellement par le fait que le spirituel n'intéresse personne. Les gens qu'il rencontre sont hermétiques, et il ne voit pas de porte d'entrée. Nous habitons une commune nantie, où les gens ont tendance à ne travailler que 8 mois par an (saison touristique) et ils passent le reste du temps à penser à comment dépenser leur argent. Généralement, ils partent à Dubaï, au Club Med, en Martinique, au Mexique, et ce pendant un mois entier, avec toute la famille (les enfants ratent l'école, ce n'est pas grave !). Dans ces milieux très exposés au consumérisme, de fait, le spirituel ne tient que peu de place. Ce n'est que loresqu'un drame vient frapper les familles, ou qu'une de leur certitude est ébranlée, que la porte s'entrouvre et que l'on peut enfin gratter la surface.
Notre évangélisation passe par notre manière d'être : si vous vivez des épreuves terribles et que vous gardez le sourire, forcément, on vous posera des questions (ainsi, lorsque notre fils a été atteint de leucémie, quand les gens nous posaient la question, nous disions que la foi nous portait, même si cela n'empêchait nullement l'angoisse, la fatigue, le doute ; quand mon mari est rentré joyeux des obsèques de son papa il y un peu plus d'un mois, il a répondu que le prêtre, lors de la cérémonie, avait su trouver les mots qu'il fallait et que, en étant croyant, ce deuil se faisait dans la paix et dans la joie). Le fait que, dans notre village, mon mari comme moi, ne colportions jamais de rumeurs, soyons aimables avec tous, répondions aux sollicitataions des uns et des autres avec le sourire, fait que nous passons déjà pour de "bons chrétiens", ce qui est déjà un véritable challenge, croyez-moi ! Ma mère, handicapée, évangélise chez elle : la majorité des personnes qui viennent l'aider au quotidien sont des personnes d'origine culturelle très différentes.
On sème dans la joie : le Seigneur verra ce qu'Il peut en tirer.
Par contre, je m'interroge sur notre capacité à irriguer les milieux populaires : plus aucun prêtre ouvrier, plus de prêtres dans les cités, des sites catholiques trop "intellectuels" pour le commun des mortels. Or, la soif de Dieu est grande dans ces endroits, bien plus que dans les milieux favorisés. Mais les catholiques, dans leur grande majorité, n'habitent pas là. Les Evangéliques eux, ratissent. C'est toujours mieux que rien mais bon, il s'agit d'un christianisme fortement dévoyé quand même ! Quand on tape "islam" sur un moteur de recherche, on tombe sur des choses construites, faciles à comprendre, avec des vidéo, bilingues arabe-français... Une suele radio catho propose une antenne en langue arabe : radio Espérance... Et c'est une radio, et on ne la capte pas partout. Il faudrait des sites catho attirants, pas intellectuels, pas polémiques, faisant la part belle à la joie de connaître le Christ, avec des vidéos de convertis, des témoignages, des explications toutes simples sur le pourquoi de certains points de morale.
Il y a bien eu quelques clips "bref, je suis catho" mais cela ne concernait encore que des jeunes universitaires. Ceux qui n'ont ni la chance ni l'opportunité de vivre une vie universitaire pleine de rencontres, de sorties, de rigolades, ne peuvent pas s'y reconnaître. Il n'y a rien, absolument rien pour ceux qui ne parlent pas bien le français, pour ceux qui ont un sweat à capuche ou un bonnet enfoncé sur les yeux, pour ceux qui n'ont que la télé comme "sortie dans le monde", pour ceux dont les parents sont absents ou déficients, pour ceux qui ont une culture extravertie (c'est pour cekla d'ailleurs que les Evangéliques sont plus forts que nous). Les monastères feraient un tabac mais les monastères ne sont aps dans les cités non plus, et il faut savoir qu'ils existent pour y aller et penser qu'on peut y être accueilli...
Bref, on a encore du boulot ! Tant mieux
Fraternellement.
Cécile