Consommer

Epistémologie - Logique - Écoles - Ontologie - Métaphysique - Philosophie politique
Renaud
Quæstor
Quæstor
Messages : 231
Inscription : mar. 30 août 2005, 5:02

consommation et jouissance

Message non lu par Renaud »

Ave Maria

A Charles,

Normalement le comportement humain relève d'un désir inconscient omniprésent, c'est le désir de consommer et jouïr. Ces deux verbes ont un territoir commun dans leur signification. Il semblerait effectivement, que l'attitude du "primate" que nous sommes restés quelque part soit dictée par le désir (l'un des plus forts) de consommer et jouïr. Il faut, je crois, laisser planer dans le flou les différentes acceptions du verbe jouïr.
D'ailleurs, point n'est besoin de gloser beaucoup sur le "cogito" surdéveloppé, à base de sciences Psy, que déploient sans compter, tous azimuts, les états-majors du marketing des grands groupes, des mulinationales, etc, qui constitue l'essentiel de leur chiffre d'affaire. C'est la base de quelque 50% de l'économie contemporaine, jusqu'à mettre en danger l'environnement, réchauffer l'atmosphère et faire vivre (si cela ne change pas) de plus en plus mal une grosse moitié de nos contemporains.
Sachez répondre au désir enfoui en nous de consommer (alias jouïr) et vous menerez tout le monde par le bout du nez. Le "génie" du marketing, c'est de cultiver des besoins "nouveaux" (être les premiers sur le "marché" (8 fois sur 10 marché artificiel) et alimenter le chiffre d'affaire et les marges. Rien de bien nouveau de ce côté-là.
Cordialement
Renaud
Exupère
Quæstor
Quæstor
Messages : 240
Inscription : jeu. 25 août 2005, 16:03
Localisation : Toulouse

Message non lu par Exupère »

Charles,
Charles a écrit : Si jamais notre consommation était le mode sacrificiel de régulation de notre violence, cela infirmerait peut-être toute une part de la thèse de Girard.
En corollaire tu affirmes donc que si nous cessions d'être une société de consommation qui jette ses objets, nous redeviendrons violents?

Je sais bien que Girard dit que le sacrifice ne fonctionne que lorsqu'il y a un caché, un non-dit derrière que nous ne pouvons pas saisir. Tu crois donc vraiment que lorsque l'on jette nos lames de rasoir après 4 usages, nous sacrifions cet objet? Que c'est une façon d'évacuer notre violence? Que dire alors du recyclage, de la récup? On jette sans réparer, mais on ré-utilise pour re-construire... il n'y a plus l'acte de consumer alors.

Pourrais-tu développer un peu et surtout faire le lien avec la thèse de Girard sur violence et sacré.

Merci
Ex
- Quiconque donc écoute les paroles que je viens de prononcer et les met en pratique ressemblera à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc -
Mt 7, 24
Exupère
Quæstor
Quæstor
Messages : 240
Inscription : jeu. 25 août 2005, 16:03
Localisation : Toulouse

Message non lu par Exupère »

Charles a écrit : Girard affirme que nous ne sommes plus dans un type de société régie par les mécanismes sacrificiels qu'ils décrit dans son oeuvre, du fait des nos institutions judiciaires et de l'influence du christianisme.
Oui.
Charles a écrit : Si pourtant nous sommes une société religieuse au sens qui est développé par Girard : de garantir la cohésion sociale par le sacrifice... alors cela signifie que le christianisme n'a pas apporté la solution définitive que dit Girard, mais que le sacrifice s'est seulement déplacé, comme c'est dans son essence même de se métamorphoser au gré des substitutions de la victime (sacrifier un homme, un animal, objet, un monde...).
Pour cela il faudrait que ce sacrifice consumériste ait un caractère collectif et préventif/curatif dont nous ayions au moins en partie conscience. Ca ne me semble pas être le cas.
Charles a écrit : Et le corollaire peut être effectivement celui que tu dis. Il me semble que j'ai lu un texte d'un économiste qui allait dans ce sens, au sujet de la guerre et de l'économie de guerre - où le marché est constament en extension du fait de la destruction des biens produits (les armes et munitions) et de toutes les autres destructions. L'idée maîtresse étant que la surproduction, la saturation du marché, est la crise archétypique de toute économie. Il faut donc pratiquer une saignée pour rajeunir le marché, lui rendre un avenir. Or ce mécanisme là, de soustraire une partie du tout pour revivifier le tout, est précisément celui du sacrifice.
Oui, sur ce point-ci tu as raison. C'était aussi une des idées maîtresses de K. Marx.
Charles a écrit : C'était seulement une question que je me posais, mais pas du tout une analyse ou quoi que ce soit de très déterminé. Juste une interrogation au sujet de cet étrange consumérisme qui signifie la même chose que holocauste...
Voici une autre piste: serions-nous aussi consumériste si nous étions encore chrétiens? N'est-ce pas justement notre dé-christianisation toujours plus évidente à mesure que les générations anciennes, les plus imprégnées de christianisme à defaut d'être les plus coyantes, disparaissent pour laisser place aux jeunes qui sont en majorité réellement et totalement dé-christianisés?

Si nous avions le goût du travail, de l'effort, si nous avions conscience que réparer ces objets nous rapprochait de Dieu, alors nous consommerions moins et organiserions le travail différemment.

Il se peut donc que tu aies raison, et que Girard ait aussi raison. N'oublions pas que R. Girard a écrit ses oeuvres aux USA, pays encore profondément chrétien, et dans les décennies 1960-1970-1980 principalement. A-t-il idée de la façon dont on a sorti Dieu du coeur et des âmes de jeunes en France aujourd'hui? Certes une partie de cette jeunesse revient vers le Christ et ils sont nombreux; mais combien! 30% au plus, grâce à la natalité bien supérieure des mères catholiques.

En Christ
Ex
- Quiconque donc écoute les paroles que je viens de prononcer et les met en pratique ressemblera à un homme prudent qui a bâti sa maison sur le roc -
Mt 7, 24
Avatar de l’utilisateur
VexillumRegis
Senator
Senator
Messages : 951
Inscription : ven. 21 mai 2004, 22:32
Localisation : Provence

Message non lu par VexillumRegis »

Juste une question.

R. Girard aborde-t-il la théorie de la satisfaction vicaire de saint Anselme dans son oeuvre ?

- VR -
Christian
Senator
Senator
Messages : 928
Inscription : dim. 05 déc. 2004, 10:25
Localisation : Londres

Message non lu par Christian »

Les termes consumer et consommer semblent avoir été parfois confondus. Le sens de l'un et l'autre est la destruction.
En quoi cette destruction nous est nécessaire, quel est son rôle, que se passerait-il si l'on ne consommait pas. qu'est-ce que l'on consomme ?
C’est un titillant problème, mon cher Charles. Sans avoir la prétention de le résoudre, je verserai au dossier en vrac et trop hâtivement les idées suivantes :

:arrow: L’être humain fait partie de ce monde, il doit en consommer des éléments pour survivre. S’il quitte la planète, il doit emporter avec lui de ses ressources. On identifie les entités d’un autre monde au fait qu’elles ne consomment pas. Pour manifester qu’Il n’est pas un esprit, Jésus partage le repas des disciples à Emmaüs. La consommation témoigne de notre intime et essentielle relation à la Terre. Le problème me paraît moins la quantité de ce que nous consommons que la perte de conscience de ce lien que la consommation établit entre nous et notre environnement. Nous ne le voyons plus comme une absorption bénéfique, mais seulement comme un mal que nous causons.

:arrow: La consommation, cependant, est le versant sombre de l’économie. Les socialistes ne s’y sont pas trompés. Ils abandonnent volontiers aux gens la propriété des rares objets de consommation que leur économie est capable de produire. Ces objets fragilisent ceux qui les possèdent par leur vocation à s’user, à se détériorer et disparaître. La production, en revanche, manifeste la créativité et la puissance de l’être humain. Les socialistes en réservent le contrôle à leur petite élite.

:arrow: Toute fécondité humaine passe par une violence : défloration, creusement, labourage, etc. Seul le Dieu de la Bible est fécond sans violence (par Sa seule Parole, de la Genèse à l’Annonciation). Or la technique décuple l’impact de notre violence humaine. Sa magie est une magie noire, qui ne trouve sa source que dans la seule volonté de puissance, si elle n’est pas mise au service d’autrui. C’est l’humilité exigée du producteur devant le consommateur. Nous pouvons tout produire, mais il faut que cela serve, et la seule évidence que nous ayons de l’utilité de notre savoir et de notre technique est qu’un consommateur est prêt à payer de sa poche le bien ou le service produit. L’économie administrée découple ce lien entre production et consommation par l’invention de ‘services publics’. Le consommateur doit être la mesure de nos prétentions économiques.

:arrow: L’autre limite est la pollution. Nos poubelles sont notre Versailles. Elles témoignent de l’extraordinaire puissance de nos stés modernes. Nos ancêtres, il est vrai, ne jetaient rien. C’est bonnement qu’ils n’avaient rien de trop, et pas assez le plus souvent. A Moscou, au début des années 90, j’étais quasi le seul à descendre une poubelle. Ailleurs, tout était récupéré, déchets, plastiques, emballages, pour les usages les plus ingénieux. Nous devrions nous féliciter d’avoir échappé à la pénurie. Le reproche à mon avis n’est pas que nous soyons capables de produire en abondance, mais que nos excès et nos déchets ne puissent servir à aucune autre espèce.
En fait, nous sommes la seule espèce dont tous les déchets ne servent pas à une autre (ce qu’on appelle ‘biodégradable’). Il existe en Allemagne un labo qui travaille sur le sujet. Par exemple, ses chercheurs ont pris un brevet sur un emballage de crèmes glacées. Il n’est pas seulement biodégradable, ce qui est la moindre des choses, mais il contient des graines de plantes en voie de disparition. L’approche n’est plus de culpabiliser les gens parce qu’ils jettent des déchets (reflexe naturel des êtres vivants qui marquent leur territoire), mais de les encourager à jeter. Il n'y a plus de destruction, il y a production de bout en bout.

:arrow: L’économie est le processus d’humanisation de la nature (c'est-à-dire, en fait, sa divinisation, puisque nous sommes crées à l’image de Dieu, retournement de la vision des primitifs, qui veulent se fondre dans la nature alors que nous espérons l’amener à nous). Le cycle production/consommation est justement ce travail d’inscription de nos projets humains dans la nature, qui les reçoit et devient toute entière œuvre humaine. Mais cette œuvre reflète alors l’âme humaine, son génie comme sa vilénie.

Voilà des idées à la volée. Je ne sais si elles font sens. En tout cas, je ne vois rien de sacrificiel. Certains économistes ont travaillé sur la compétition économique comme illustration de la rivalité mimétique, sans beaucoup apporter, à mon avis, tant à la pensée girardienne qu’à la compréhension de l’économie.

Cordialement

Christian
Avatar de l’utilisateur
Balade
Barbarus
Barbarus

Re: consommation et jouissance

Message non lu par Balade »

Renaud a écrit :Il semblerait effectivement, que l'attitude du "primate" que nous sommes restés quelque part soit dictée par le désir (l'un des plus forts) de consommer et jouïr.
Il n'y a rien de primate chez aucun homme. N'oubliez pas que vous êtes ici sur un site chrétien.
Avatar de l’utilisateur
Olivier JC
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 1352
Inscription : mer. 16 avr. 2008, 23:57
Localisation : Bordeaux

Re: Consommer, consumer et holocauste

Message non lu par Olivier JC »

Si jamais notre consommation était le mode sacrificiel de régulation de notre violence, cela infirmerait peut-être toute une part de la thèse de Girard.
Il me semble que c'est précisément ce que Girard avance, non ? Ou alors, je l'ai lu chez un de ses disciples (mais je ne me souviens plus où :-D ).

Je suis sûr d'une chose : la chose a déjà été affirmée dans le cadre de la théorie du désir mimétique.

+
MOTUS IN FINE VELOCITOR
Avatar de l’utilisateur
Olivier JC
Tribunus plebis
Tribunus plebis
Messages : 1352
Inscription : mer. 16 avr. 2008, 23:57
Localisation : Bordeaux

Re: Consommer, consumer et holocauste

Message non lu par Olivier JC »

Si la fécondité du sacrifice s'entend du retour à la paix sociale, il me semble qu'il n'existe à l'heure actuelle aucun sacrifice efficace. Je ne suis même pas certains qu'il y ait véritablement de sacrifice ayant des effets pacificateurs, ou alors à plus que très court terme.
MOTUS IN FINE VELOCITOR
jeanbaptiste
Pater civitatis
Pater civitatis
Messages : 3085
Inscription : mer. 30 avr. 2008, 2:40

Re: Consommer, consumer et holocauste

Message non lu par jeanbaptiste »

Je vous conseille la lecture de Hannah Arendt et particulièrement "La condition de l'homme moderne" dans lequel elle explique en quoi la consommation relève de notre vie privé, animale, le lieu des nécessités (se nourrir etc.), contrairement à l'espace public qui est l'espace des libertés, et à pour but de faire durer (histoire, construction de batiments mémorables et durables etc.). C'est un résumé grossier. Hannah Arendt explique que la société, en bonne société de consommation, voudrait faire de toutes les choses un bien consommable. L'idéal serai pour les libéraux consuméristes un monde de consommation perpétuelle dans lequel nous pourrions aller jusqu'à consommer des maisons, comme nous consommons un yaourt !

C'est un très vilain résumé, lisez l'ouvrage !

À ce sujet voici un entretien avec une amie très chère, Élise Pellerin pour ne pas la nommer, qui traite en partie de ce sujet :

« Jean-Baptiste, je voulais m’entretenir avec toi sur un sujet qui revient souvent dans nos conversations : celui de la modernité. Je sais que c’est un thème sur lequel tu te poses bien des questions ; mais je voudrais mettre à plat les choses en te demandant ce soir comment définis-tu ce concept de modernité?

Cela va être compliqué ! On pourrait essayer de donner une date de naissance à la modernité, mais le problème, c’est que chaque retour sur un événement renvoie à un événement qui l’a précédé. Si l’on veut situer la naissance de la modernité au XIXème avec l’explosion des techniques, on se rend vite compte que les racines sont plus éloignées dans le temps ! Je vais limiter la modernité au monde qui apparaît en gros au XIXème siècle, c’est-à-dire qu’elle correspond à toutes les périodes post-ancien régime…

Cela m’intéresse : ne crois-tu pas que la « révolution française », formule que je place à desseins entre guillemets, constitue le socle fondateur de cette modernité ? Je veux parler non seulement de l’événement, mais surtout d’un phénomène qui cristallise un long processus, et qui engendre une structure idéologique inédite dans laquelle nous baignons toujours.

Oui, évidemment, il y a certains éléments fondamentaux de la modernité qui sont largement antérieurs à la révolution française, mais sur le plan politique celle-ci représente un moment de rupture, en tous cas pour l’occident : il y a quelque chose qui commence, très nouveau. La révolution française représente une rupture avec l’idée même de tradition.

Tu rejoins ce que je voulais dire en parlant d’un long processus qui aboutirait à cet événement, et modifierait profondément les structures de la civilisation occidentale. Je pense que tu évoques Hannah Arendt en parlant de la faillite de l’idée de tradition ?

Oui, et pas seulement, même si elle représente ma principale référence sur ce plan. Mais pour en parler judicieusement il faut avoir comme elle des compétences d’historien que je n’ai pas. Je vais clarifier mon idée sur la modernité en résumant mon propos en une seule phrase : « nous avons mangé les fruits du passé sans faire advenir de nouveaux printemps ».

Tu veux dire que nous sommes en position d’être des héritiers…

… mais nous ne préparons aucun héritage ! Nous n’avons rien à transmettre. Ou plutôt, nous ne voulons pas transmettre. Pour tenter une première définition, la modernité serait l’attitude d’une civilisation qui vit sur ses acquis et ne prépare pas un terreau favorable pour les générations futures.

Pourtant, nous vivons dans les sociétés occidentales un moment où les préoccupations « écologiques » et de « développement durable » n’ont jamais autant pesé sur l’ « économie » et la vie des états. Finalement, on voit que le monde, en tant que patrimoine, est surtout conçu comme un écosystème naturel à préserver, plus que comme un système humain de relations et de pensée que l’on devrait habiter et poursuivre ?

Oui ! D’autant plus qu’avec ces préoccupations écologiques, on a vu apparaître des conceptions de l’homme comme plus grand prédateur, animal dangereux pour la vie, et finalement, on jugerait préférable qu’il disparaisse en tant qu’homme. L’idéal de vie que propose la modernité est un mode de vie « animal », c’est-à-dire centré sur le cycle vital de consommation et de procréation, de génération et de corruption, de satisfaction des désirs. L’homme n’est plus appellé à construire un monde qui va durer, et donc à habiter une terre dans laquelle il prend conscience de sa dimension de mortel et s’inscrit dans une histoire : il est appellé à s’occuper de sa vie biologique, de ses pulsions et de ses désirs : le monde humain est réduit à la sphére du monde animal, la sphère immédiate de la satisfaction des instincts désirants.

Ce qui explique le fait que nous ne pouvons plus préparer l’avenir, puisque l’homme n’est plus inscrit dans une histoire, appelé à poursuivre un monde qui existerait après lui : « après moi, le déluge ! » - ce qui était finalement le cri de guerre plus ou moins avoué de mai 68. Dans ce cadre, l’idée de tradition n’a plus de sens, pas plus que celle d’immortalité qui implique un désir de transmettre et un sentiment de responsabilité envers le monde qui va durer au-delà de nous.

Je voudrais que l’on en revienne à la révolution française, et peut-être, à l’idée même de révolution. Il me semble que ce concept renferme en lui la clef d’un basculement décisif, que pour ma part, je place à la source de ce que j’appelle « modernité ». C’est le moment où la structure du temps collectif se déplace depuis un schéma chrétien, avec une tension de progrès vers une eschatologie et une résolution finale - qui est le fruit de la grâce du salut, vers un schéma paganisé où le messianisme est politique, et où la révolution, le « grand soir » représente un mythe fondateur.

La modernité rompt avec la tradition médiévale, dont le travail de sape commence dès le XIVème siècle : ce long processus philosophique aboutit à mes yeux à la fin du XVIIIème siècle, avec Kant et Hegel qui à mon sens révolutionnent la conception du « monde » pour l’un sur le plan de l’individu – avec les questions de la connaissance et de la morale, pour l’autre, sur le plan du collectif avec une grande pensée de l’histoire dont je pense qu’elle marque encore profondément notre espace politique. Avec ces deux pensées, l’homme n’a plus besoin de Dieu ni du secours de la tradition principalement supportée par l’Eglise romaine.

Il me semble que notre pensée politique reste hégélienne, et ce aussi par le biais de Marx et des idéologies qui en découlent, dans le sens où elle aspire à la réconciliation, passant par une phase négative de « révolution ». Toute l’idée de la gauche politique est dans cette conviction qui nie la présence intrinsèque, dans la nature humaine, du mal et de la mauvaise intention. La gauche procède par bonne volonté vers une réconciliation temporelle. Mais ça ne marche pas. L’idée que la politique pourrait résoudre les conflits est absurde, elle en est plutôt le grand chef d’orchestre !

J’ai lu récemment un livre d’entretien d’un philosophe bien oublié, Julien Freund, et j’ai été frappée par sa pensée du conflit. Julien Freund explique que l’hégélien, socialiste, pacifiste Jean Hyppolite avait refusé de diriger sa thèse car l’idée centrale en était qu’il n’y a « de politique que là où il y a un ennemi ». Julien Freund critique très justement les droits de l’homme qui sont l’héritage le plus lourd de la révolution française. Il développe une pensée du conflit comme nécessaire et essentiel. Mais cela demanderait des heures de développer tous ces points. Il faudrait aussi parler des effets pervers de la morale kantienne, mais je ne suis pas assez qualifiée pour cela.

En définitive, la gauche nait avec la modernité. Mais en porte-t-elle tous les maux pour autant ? Question provocante sur laquelle nous réfléchirons peut-être bientôt.
»
jeanbaptiste
Pater civitatis
Pater civitatis
Messages : 3085
Inscription : mer. 30 avr. 2008, 2:40

Re: Consommer, consumer et holocauste

Message non lu par jeanbaptiste »

Elle est un phénomène social et relève de désirs qui sont déconnectés des besoins biologiques et personnels. Il s'agit effectivement de désirs, mais pas instinctifs, tout au contraire.
Je n'ai pas beaucoup de temps, je vais vous répondre rapidement au sujet de la consommation. Je suis d'accord avec vous !

La consommation contemporaine ne relève plus de la vie, ni d'un besoin biologique, en effet ! La société contemporaine propose un mode de rapport au monde (le monde n'est pas la nature ici) que je dirais "calqué" sur la vie animale. Tout devient consommation, alors que pendant longtemps pour l'homme la consommation ne relevait que du domaine privé et des nécessités. Une sorte d'interpénétration du privé et du public, une "publicité" du privé etc.

On créé donc des besoins, des désirs etc.

Tout à fait d'accord. Si la société contemporaine relevait juste du monde animal, nous serions redevenus des animaux. Or, nous sommes actuellement dans une situation anxiogène et dangereuse :

Anxiogène, parce que nous calquons un rapport animal sur un monde humain qui n'est pas que cela. Ça ne colle pas etc.

Dangereux, car nous avons, nous hommes, une responsabilité envers la nature que n'ont pas les animaux (et le problème écologique, celui de la guerre nucléaire etc. en sont des preuves flagrantes). En rêvant de redevenir des animaux, nous nous dédouanons de nos responsabilités sans pour autant faire disparaitre les dangers que nous devons éviter en tant qu'hommes.

En ce qui concerne Freund, le sujet est plus complexe et je crains de manquer de temps. Je tiens juste à vous préciser que Freund est un catholique dont la pensée politique fut extrêmement marquée par Aristote ;)
jeanbaptiste
Pater civitatis
Pater civitatis
Messages : 3085
Inscription : mer. 30 avr. 2008, 2:40

Re: Consommer, consumer et holocauste

Message non lu par jeanbaptiste »

Je ne maitrise pas suffisamment l'auteur pour pouvoir vous en donner une image que je jugerai honnête. J'ai lu l'ouvrage "Qu'est-ce que la politique" (dispo uniquement en occasion) tiré de sa thèse "L'Essence du politique" (récemment réédité sans tapages, et même mollement !). À part sa thèse, quasiment aucun de ses ouvrages ne sont réédités. Sauf peut-être ceux sur Max Weber dont il fut la première personne à en parler sérieusement en France.

Il est le défenseur d'une politique que l'on dirai "réaliste". La politique est action (au sens grec), elle la poursuite du bien commun etc. En ce sens la question de la guerre est inévitable. Et les idéologies doivent être combattues, y compris les idéologies "pacifistes", celles qui seraient capables de tuer l'humanité entière pour amener sur terre, et par leurs mains, la paix éternelle et parfaite.

Il professe la distinction claire de la politique avec la morale, le sacré, le droit etc. Cela ne signifie pas qu'un discours moral n'a pas le droit de s'appliquer sur la politique ! Bien au contraire ! Cela signifie que chacun reste à sa place, et est donc libre vis-à-vis de l'autre etc.

Pour bien comprendre cela il faut se rappeler que le politique est action, l'homme politique agit sans connaitre parfaitement les résultats de son action. C'est une prise de risque. Et parfois il faut risquer la guerre pour protéger un peuple etc. Cela ne rend pas la guerre plus belle, et plus juste, et d'ailleurs ce sont les conséquences de cette guerre qui feront de l'homme qui l'a provoquée (ou qui a décidé de se défendre et non de soumettre son pays) s'il est un monstre, un imbécile, ou un sauveur.

La morale, l'éthique etc. DOIVENT absolument continuer à porter un jugement sur ces actes, en toute légitimité, afin de limiter ce type de décisions en les rendant difficile à prendre.

La torture est un très bon exemple. Il ne faut pas légaliser l'usage de la torture ! Même si nous savons qu'elle est utilisée, même si nous savons qu'elle a parfois sauvée des milliers de vie, elle est inacceptable. L'homme est inapte à distinguer si nettement le bien et le mal qui a présidée à ce type de décisions, et qu'elles en sont les conséquences. Le jugement parfait et final sur chaque c'est le jugement de Dieu.
Le deuxième problème lié a ce type de légalisation fut très bien présenté par Hannah Arendt et son concept si mal compris de "banalité du mal". La banalité du mal c'est le moment ou une population passe, sans quasiment s'en rendre compte, de la loi "tu ne tueras point, et tuer te feras souffrir" à "tu tueras, et ne pas tuer te feras souffrir". Le livre les Bienveillantes montre parfaitement cela : les SS doivent tuer, leur honneur est en jeu, mais il souffre de vouloir ne pas le faire. Nous savons qu'il est parfois légitime de tuer : défendre sa famille contre un fou etc. Mais cet acte doit nous faire violence (même dans le cas où nous nous jugeons non coupable). Il y a beaucoup d'humanité chez la victime qui regrette d'envoyer son agresseur au tribunal.

Mais l'action politique doit pouvoir s'appliquer contre la morale. Cela ne la justifie pas, cela ne la rend pas plus digne, c'est un risque parfois nécessaire.

Voilà il me semble le sens du "réalisme" de Freund. Ce réalisme n'est pas un pessimisme, loin de là, Freund le dit lui-même :

«Répugner à la politique c'est donc ne plus croire en l'avenir, en l'homme. C'est mépriser l'humanité»

«Être un homme politique signifie inévitablement se compromettre avec la force (...) elle n'est pas une recherche d'idée ni une philosophie.»

L'action politique est prise de risque, elle conduit l'homme à devenir un salaud ou un héros selon les conséquences de cette action.

J'ai écris deux articles à ce sujet :
http://enarkeenologos.blogspot.com/2008 ... fisme.html
http://enarkeenologos.blogspot.com/2008 ... et-la.html

Tout cela est un peu brouillon. La politique ne doit pas être immorale ! La politique doit être pensée en dehors de la morale, mais la morale (qui doit se penser en dehors de la politique) dois pouvoir juger l'action politique ! L'erreur des pacifistes est d'avoir voulu faire une morale politique ET utopique (rêve de la réalisation du salut divin par les mains des hommes). C'est à mon avis la conception que Freund se fait du politique avec le fait que la fin du politique doit toujours être le bien commun. Et d'ailleurs, l'homme politique peut juger politiquement d'un acte politique sur ce critère.

Julien Freund considère également que toute politique est nécessairement, si elle est soucieuse de sa fin (le bien commun), conservatrice au sens strict : elle conserve ce qui fonctionne dans un régime politique, ce qui réalise sa fin propre. Le corolaire étant : toute bonne politique réforme ce qui ne réalise pas ou plus sa fin propre. En ce sens il est strictement contre les idéologies (qu'elles soient révolutionnaires ou passéistes).

Voilà un bien mauvais article. N'hésitez pas à me dire ce qui vous gêne, je ne suis cependant pas bien certains de pouvoir vous répondre correctement. Je ne suis pas (encore ?) un spécialiste de Freund ;)
Répondre

Qui est en ligne ?

Utilisateurs parcourant ce forum : Aucun utilisateur inscrit et 3 invités