Sentiment de toute puissance et création artistique

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Isabelle47
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Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par Isabelle47 »

Notre société actuelle nous offre de nombreux exemples de "sentiment de toute puissance"; se prendre pour Dieu est une illusion des mieux partagée, hélas, que ce soit dans le milieu médical, technique, scientifique, politique, idéologique, etc.
Ce manque total d'humilité, pour ne pas dire de réalisme (et de véritable humanité) est la cause de nombreuses catastrophes.
La création artistique, qui n'occasionne pourtant pas de si grands désastres, ferait-elle partie de cette illusion?
Je pense à une certaine euphorie qu'il peut y avoir à créer un univers, que ce soit par l'écriture, la musique, l'architecture, la peinture.
En revanche, on peut aussi s'accorder à penser que certains artistes ( Mozart, Van Gogh. Michel-Ange...) sont inspirés par "quelque chose qui les dépasse" dont ils ne seraient que le medium.
Où se situeraient les limites?
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lmx
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Re: sentiment de toute puissance et création artistique

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Bonjour

c'est une bonne question, difficile à traiter. Je pense que pour y voir plus clair il faut voir en quoi les différentes sortes d'art diffèrent.
On a d'abord l'art sacré essentiellement symbolique et liturgique. Il sert une fin au delà de lui même.
Dans cette conception l'art a une fonction et une utilité, servir l'activité humaine la plus haute, c'est-à-dire la contemplation auquel tout doit être ordonné.
L'artiste qui peint la forme sacrée qui est symbolique (et donc non représentatif) car le symbole vise à exprimer des réalités supérieures invisibles à l'oeil nu doit respecter des canons et des normes (donnés par les Conciles). Le sensible doit permettre à travers ce qu'il signifie de traverser le visible, d'où il suit que l'oeuvre n'est jamais une fin en soi.
L'artiste doit aussi se préparer intérieurement car la réalisation de son art a une dimension sacrée. C'est le St Esprit qui doit peindre à travers lui. Finalement, l'artiste s'efface derrière ce qu'il peint, et par conséquent ne signe pas l'icône.

Joseph Ratzinger (Benoit XVI) expose la conception très métaphysique de l'art de l'icône et son utilité pour notre temps dans "L'esprit de la liturgie."
J'ai parlé des icônes ici http://www.cite-catholique.org/viewtopi ... 36&t=18520


Et puis il y a l'art profane, c'est l'art pour l'art, où l'esthétique et la jouissance esthétique domine. Certains comme le philosophe Regis Debray disent que c'est l'art véritable. Cette forme d'art qui n'est plus un art sacré mais un art profane qui utilise des motifs religieux, domine à la Renaissance.
Ici il n'y a plus de respect de normes et de canons liturgiques. Plus de principes qui guident son art et qui empêchent la dissolution de l'art dans le n'importe quoi comme l'art moderne.
L 'artiste cherche à s'exprimer dans les formes qu'il peint, à être le plus ingénieux possible, bref à être "créatif". L'art devient une fin en soi, une compétition même, il s'individualise et l'artiste peut ainsi devenir une sorte de démiurge créateur que le public peut admirer.
C'est un peu schématique, mais on voit que l'absence de principes guidant la création conduit fatalement à la corruption de l'art et à la supercherie de l'art moderne.
Isabelle47
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

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Merci lmx de votre réponse.
Je suis d'accord avec vous en ce qui concerne "la supercherie de l'art moderne" et la vacuité de l'art pour l'art.
L'art de l'icône m'intéresse particulièrement et j'adhére tout à fait à la définition de Benoit XVI.
"Contempler dans le sensible ce qui va au-delà du sensible" devrait être la définition et le sens même de tout acte artistique digne de ce nom.
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lmx
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

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C'est un art tout particulièrement intéressant dans la mesure où la matière en tant qu'elle est complètement dépendante de la forme intelligible se trouve exhaussée. Comme il le dit, l'icône libère de la fermeture des sens , parce que l'icône sensible n'est pas là pour elle même mais parce qu'elle est là pour être un pont vers la réalité intelligible. Le sensible pris dans l'opération de signification trouve un rôle métaphysique qui l'anoblit considérablement.
D'une manière générale toute expression humaine, toute chose, dès lors qu'elle sert une fin plus haute qu'elle même se trouve exhaussée et anoblie par elle.
Et même si l'occident n'a malheureusement pas vraiment connu l'art de l'icône, l'art médiéval est encore authentiquement sacré.


L 'art de la renaissance est l'art de la modernité dans le sens où il exprime à sa manière le processus d'autonomisation des "champs" (la politique à l'égard de la morale, la théologie de la philosophie, l'art de la métaphysique) qui le caractérise, mais loin de rendre sa noblesse à l'art et aux corps qu'il exprime, il tend à les corrompre dans la mesure où ceux-ci se montrant pour ce qu'ils sont dans leur réalité purement extérieure, ne sont plus symboliques, et donc n'expriment plus l'invisible.


Indépendants on ne perçoit plus dans la matière que sa contingence, et son éventuelle laideur qu'il faut masquer. En s'autonomisant la matière se ferme sur elle même et devient opaque, et là commence le sensualisme, et le puritanisme qui est une réaction à cette matière et à ces corps devenus encombrants alors qu'ils doivent pourtant eux aussi être transfigurés.

C'est aussi une époque où on tend à séparer l'humanité de Jésus de sa divinité et à se concentrer sur ses aspects purement temporels. On "historicise" Jésus. On ne voit plus la croix que comme un instrument de torture, on ne perçoit plus que les souffrances. On tend aussi à séparer complètement et à autonomiser le monde du divin, puisque celui-là n'exprime plus rien d'autre que lui même. Là peut commencer l'agnosticisme l'homme prenant conscience qu'il n'a pas besoin de Dieu pour penser le monde.
Bref, la démonstration de Benoît XVI est brillante.

Malgré tout l'art des églises baroques qui succède à la renaissance a aussi ses qualités en ce qu'il exprime la joie et associe à la liturgie céleste.


La conclusion de Benoit XVI à propos de l'art qui devient tout simplement impossible est implacable.

"l'art est aujourd'hui le terrain d'expérimentation de mondes auto-créés, d'une créativité vide qui ne s'ouvre plus au Creator Spiritus - à l'Esprit créateur. L'homme dans la tentative de se substituer à l'Esprit, ne parvient à créer qu'une réalité arbitraire, dérisoire, où transparaît surtout l'absurdité de sa propre création." p107
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ti'hamo
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

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...mais à vous lire on aurait l'impression que seuls existent d'une part l'art sacré et d'autre part l'art pour l'art idolâtre et mauvais en soi. N'est-ce pas un peu trop binaire... et de toute façon inexact ?

Toutes les sculptures d'une cathédrale ne sont pas de l'art sacré : tous les petits feuillages et les petites figures sont là aussi pour elles-mêmes, et pour l'amusement et le plaisir ET de l'artiste ET du passant. Et ça n'est qu'un exemple.

Se rappeler tout de même que la finalité de l'art, c'est l'œuvre d'art. L'art sacré y entremêle une dimension supérieure, mais qui n'annihile pas cette dimension plus naturelle de l'œuvre comme finalité de l'acte artistique (la preuve, c'est qu'il peut y avoir des œuvres belles et profanes, et des œuvres d'inspiration sacrée mais dont la part purement artistique est inachevée, ou ratée : ce sont deux aspects entremêlés mais distincts). Et dans cette œuvre, qui est la finalité de l'acte artistique, il y a d'abord et avant tout une certaine description de la beauté, une certaine résonnance, une résonnance particulière avec la beauté - donc avec la source de toute beauté, une harmonique particulière et propre à chaque œuvre qui s'exprime et se fait entendre dans cette œuvre là et dans aucune autre.

L'art, c'est d'abord cela.
(on pourrait dire qu'alors tout art est sacré, car laissant entrevoir ou entendre quelque chose d'une beauté qui a sa source en Dieu, mais le terme "sacré" ne conviendrait sans doute pas vraiment ici)


Ce n'est pas "l'art pour l'art", c'est l'art pour l'œuvre : et c'est la définition de l'art.
“Il serait présomptueux de penser que ce que l'on sait soi-même n'est pas accessible à la majorité des autres hommes.”
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lmx
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

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Schématique oui, fondamentalement inexact je ne pense pas.
Toutes les sculptures d'une cathédrale ne sont pas de l'art sacré : tous les petits feuillages et les petites figures sont là aussi pour elles-mêmes, et pour l'amusement et le plaisir ET de l'artiste ET du passant. Et ça n'est qu'un exemple.
C'est exact il y a aussi de l'ornement.

Se rappeler tout de même que la finalité de l'art, c'est l'œuvre d'art.
C'est précisément ce qui différencie l'art sacré de l'art profane. Je sais qu'il est très difficile de nos jours d'entendre que l'art doit avoir une finalité et une utilité qui ne peut que l'anoblir, et que l'art de la renaissance n'est pas un art sacré, mais qu'il est un art profane qui utilise des motifs religieux et qu'il est qualitativement inférieur à l'art de l'icône. Il y a eu Kant, Hegel et aujourd'hui Debray qui nous dit que la Renaissance a inventé l'art parce qu'en bonne occidental moderne pour lui ce qui fait l'art c'est sa gratuité, idée ne faisant que confirmer la rupture qu'il se produit dans la conception de l'art avec la renaissance.
Il m'a fallu du temps pour accepter cette idée mais j'ai pu ainsi reconnaitre la supériorité intrinsèque de l'icône byzantine sur l'art de la renaissance, et du même coup reconnaitre le déclin métaphysique et spirituel qui se produit à cette époque.
Comme je l'ai dit l'art sacré est un art essentiellement liturgique, il n'a pas sa finalité en lui même, ni dans l'artiste lui même. Ainsi la finalité de l'icône est entièrement extrinsèque, supérieure à son opération, et comment une opération pourrait avoir une finalité en elle même ? C'est sans le savoir se prendre pour Dieu dont l'acte créateur a sa raison en lui même, sauf qu'aujourd'hui on le théorise et on le justifie. Et par là même on permet aux artistes de contempler leur talent, leur individualité, leur sentiment de puissance, bref le reflet de leur moi dans leur art, qui doit au contraire s'effacer complètement dans l'art de l'icône.
"La Renaissance fait un nouveau pas : elle "émancipe" l'homme. Nous assistons alors au développement d'une esthétique au sens moderne du terme, d'une beauté qui ne renvoie plus à une réalité au delà d'elle même. Dans ce miroir, l'homme découvre sa dimension prométhéenne, il se découvre autonome. L'art lui renvoie l'image de sa grandeur..." explique Joseph Ratzinger (Benoit XVI) .

Difficile donc de reconnaitre que l'artiste doive dans une conception sacré de l'art s'exprimer le moins possible, laisser son individualité déchue, son vieil homme de côté.


L'icône est donc belle parce qu'elle respecte la norme posée par le Concile, donc la norme supra individuelle, qu'elle incarne dans ses formes sensibles. Tout n'est pas beau en lui même, il ne suffit pas que l'artiste, le philosophe ou l'esthète dise ce qui est beau et ce qui ne l'est. C'est ainsi donc que pour refléter le Beau, il faut un terme intermédiaire et qui réside précisément dans le canon. L'icône est donc sacrée parce qu'elle incarne des principes métaphysiques et elle reflète le Beau parce qu'elle respecte la norme du concile. En ce sens l'art est objectivement sacré et la volonté de l'artiste n'y fait rien. C'est une nécessité capitale pour le sujet religieux qui contemple l'icône que de pouvoir vérifier qu'il n'utilise pas n'importe quoi comme support pour sa prière, l'art de l'icône en tant que sacramental devant permettre à son spectateur d'user de la forme comme d'un tremplin, d'être emporté vers ce qui est signifié objectivement, vers Dieu et donc pas n'importe où.
Aussi donc, convaincu du pouvoir de l'opération de signification, je suis certain qu'une forme corrompue, laide, comme on les voit dans l'art moderne ne peut avoir qu'une influence néfaste pour qui la regarde.

En occident où l'on a malheureusement pas connu le second concile de Nicée que Benoit XVI souhaite que l'on redécouvre, la sacralité de l'art s'exprime dans la mesure où la forme sensible et matérielle incarne des principes métaphysiques (ex : des nombres considérés comme objectivement beaux s'incarnant dans la cathédrale), et parce qu'elle incarne des formes objectivement sacrées comme la croix qui sacralisent l'espace. "L'art sans la science", (science théologique et métaphysique) n'est rien.
Il y aussi en occident toute une conception de l'art que Dante a clairement laissé entrevoir et qui implique comme pour l'art de l'icône une expérience contemplative, une vision de la forme intelligible qui doit s'exprimer analogiquement dans l'oeuvre. Donc non tout n'est pas sacré, l'art d'un athée dans cette conception, aussi beau soit-il ne sera jamais sacré.

L'art de l'icône est un art déconcertant mais je ne peux qu'inviter à lire les traités sur la théologie de l'icône qui bouscule toute notre conception moderne et occidentale de l'art et dont Benoit XVI en donne un excellent aperçu dans son livre, en montrant aussi au passage toute l'utilité d'un tel art en ce qu'il implique pour sa compréhension une vision intégralement chrétienne de la réalité. Alors certes, son livre n'a pas valeur dogmatique, mais quel "plaisir" d'être en accord avec un tel théologien.

Je ne suis pas entrain de condamner les autres formes d'art, j'aime beaucoup la musique du 19è siècle, certains compositeurs du 20è où on ne trouve strictement rien de sacré, et pour tout dire je ne pourrais pas me passer de ces compositeurs.
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ti'hamo
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

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...mais justement : les œuvres belles dont vous parlez, sont objectivement belles, et c'est bien là la finalité première d'une œuvre d'art.

Une œuvre d'art sacré a, en plus, une finalité supérieure mêlée à celle-ci - mais la finalité sacrée n'efface pas la finalité purement artistique ; et les canons d'un Concile fixe la norme pour que l'art soit réellement sacré, de même que la norme est fixée en liturgie pour que la musique soit réellement musique sacrée,
mais ces canons ne fixent pas la norme de ce qui est beau, et n'épuisent pas l'infinité de possibilités d'atteindre et d'exprimer cette beauté.

Il n'y a pas seulement d'un côté l'art sacré de l'icône et de l'autre un art dévoyé et idolâtrique :
. il y a d'abord l'art, l'acte artistique en lui-même, qui vise à la beauté de l'œuvre d'art ; acte de création artistique qu'on retrouve déjà dans les peintures rupestres et jusqu'à nos jours dans les vraies œuvres d'art véritable, le véritable art moderne au vrai sens du terme.

. et il y a le sacré qui vient s'incarner et animer des œuvres humaines : art sacré, chant sacré, rites.


Dit autrement : le fait que le grégorien soit mélodique et harmonieux ne doit rien au fait qu'il soit sacré ; mais cette beauté et cette harmonie sont nécessaires pour qu'il puisse être mélodie sacrée, portée vers Dieu et portée à Dieu.




D'autre part, l'effacement de l'auteur dont vous parlez est tout à fait possible et envisageable dans l'art profane, si celui qui œuvre est suffisamment honnête et clairvoyant pour reconnaître ce qui ne vient pas de lui - comme tout don, dont (oui, dondon) on reconnaît humblement la valeur en même temps qu'on reconnaît le recevoir, sans raison ni mérite, et qu'il nous revient de le faire fructifier ;
de même, dans la création artistique, l'artiste honnête est bien forcé de reconnaître ce qu'on nomme "inspiration" et qui est vécu, justement, comme quelque chose venant d'un autre, venant d'ailleurs que soi, quelque chose que l'on découvre et que l'on reçoit sans mérite ni effort (l'effort, non négligeable et assez frustrant, consistant ensuite dans la mise en œuvre technique visant à façonner et incarner la vision entrevue et contemplée dans l'inspiration).

Ce n'est pas, il me semble, le sacré qui, en soi, donne tout cela. C'est plutôt l'art qui se prête d'autant mieux au service du sacré qu'il porte déjà tout cela en lui :
l'ouverture à autre chose, le sentiment d'être dépassé, habité, inspiré par un autre, la conscience d'être dépassé par son propre don, donc de n'en être que le réceptacle, l'instrument, et non l'auteur, l'évocation de réalités plus hautes, l'indicible mis à la portée de tous, la capacité à exprimer, à faire voir, ce que des mots et des explications, ce que la réflexion sera toujours impuissante à faire entendre.

L'art est aussi un langage qui permet de faire entendre bien plus que ne le permettent les simples mots. L'art, le bel art, dira et permettra de comprendre toujours bien au-delà de ce que permettent des mots. En cela il est comme "pré-sacré".


L'œuvre d'art est le signe visible, ou perceptible, que quelque chose est à l'œuvre qui est plus que le résultat d'une technique, signe visible ou perceptible que la beauté qui s'y incarne à traversé l'artiste et son instrument, qu'ils étaient nécessaires, mais qu'elle-même venait d'ailleurs, qu'elle n'était ni dans l'artiste ni dans l'instrument, mais que l'artiste a simplement su l'entendre et l'instrument la restituer ; signe que la source de toute beauté n'est pas de ce monde et nous dépasse.
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Ce n'est pas, il me semble, le sacré qui, en soi, donne tout cela. C'est plutôt l'art qui se prête d'autant mieux au service du sacré qu'il porte déjà tout cela en lui

Je pense que cela restera un point de désaccord entre nous.

Ce qui fait l'art sacré, c'est la sacralité des éléments, canons, théologies, modes opératoires, qui donnent à la forme de pouvoir "capter" le divin, les éléments consacrés par la tradition et les canons soutenant une relation ontologique avec ce qui est signifié, l'oeuvre peut alors devenir comme l'icône un sacramental.

Impossible donc de dire que tout ce qui est beau est un sacramental.

Du côté de l'artiste cela nécessite comme le rappelle Benoit XVI avec les théologiens de l'icône un acte de contemplation, et donc que le sujet soit informé par la foi de l'Eglise. Le sujet dans l'art de l'icône devant préalablement se purifier intérieurement doit peindre avec l'oeil du coeur (non le coeur moderne sentimental),
pas avec l'oeil de la chair.
D'où l'on peut considérer que la peinture (l'écriture) de l'icône est un véritable acte rituel, l'opération humaine se faisant le support de la grâce divine. Aussi, la subjectivité, l'égo, parasitant l'action divine a-t-elle le moins de place possible dans la rédaction d'une icône. C'est pourquoi toute icône véritable est dit-on peinte par le St Esprit (non faite de mains d'hommes/achiropite).
On trouve une conception similaire dans les traités d'esthétiques hindous où tout ce qui vient du sujet, tout ce qui est donc accidentel est un défaut, inhérent certes à tout ce qui implique la participation d'une opération humaine, mais un défaut quand même que le sujet peut et doit par l'expérience contemplative atténuer le plus possible.

On retombe donc la distinction établie entre le sacré et le profane par les historiens de la religion, l'action authentiquement sacrée étant celle qui se veut participante de l'action divine dans le monde, donc un support pour celle-ci.

Pour toute ces raisons l'oeuvre d'un athée ne pourra jamais être véritablement sacrée.

Sans ces critères objectifs, on risque de retomber dans une conception artistique profane et moderne, intéressante par de nombreux côtés, mais différant objectivement de l'esprit et de la méthodologie qui préside à la réalisation d'une oeuvre sacrée.
C'est donc de façon légitime que Benoit XVI oppose l'art sacré à la finalité contemplative avec l'art de l'icône "qui vient de la prière et qui mène à la prière", et "l'art religieux en général".


Pour finir, je ne dis pas qu'il y a un art sacré et un art dévoyé et idolâtre de l'autre, mais qu'il y a d'un côté un art objectivement sacré dont la sacralité lui est conféré par une méthodologie, une conception "rituélique", un fondement théologique qui s'incarne dans l'oeuvre, une finalité qui réside dans la contemplation, et de l'autre, un art en puissance de tomber dans "l'idolâtrie", dans le prométhéisme, du fait du libre arbitre qui s'y installe et donc des conceptions plus ou moins douteuses que l'artiste risque de se faire de l'art et de la beauté, de son esprit de soumission au monde et aux modes et donc des conceptions de son époque qui viendront parasiter l'oeuvre ainsi que de ses opinions plus ou moins intelligentes qui viendront aussi influencer son opération etc .
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par ti'hamo »

. Nous nous sommes mal compris : je ne dis pas que l'art soit sacré en soi, par lui-même, je dis que l'art est prédisposé à servir le sacré, à être investi de cette grâce. Que l'œuvre d'art ouvre sur plus haut et plus grand que l'Homme, et que l'œuvre sacrée ouvre sur Dieu ; que l'œuvre d'art appelle l'homme à la contemplation, et l'œuvre sacrée à la contemplation des mystères divins.

La contemplation de la création, de même, est contemplation de la beauté et de l'être, et sans être directement contemplation des mystères surnaturels, elle n'en est pas moins rattachée à Dieu.


Or je trouve que dans la façon que vous avez de présenter les choses est méconnu ou passé sous silence la bonté et la beauté propre de l'art, la finalité propre de l'art, la bon té et la beauté propre de l'œuvre,
et que ce serait comme méconnaître la beauté et la bonté de la création et des créatures au motif que nos pensées ne devraient être tournée que vers Dieu directement.


Mais, de même que toute vérité vient de Dieu, toute beauté a sa source en Dieu (ce qui n'empêche que Satan sait mal user de la vérité comme de la beauté).

Oublier cela, ce serait laisser entendre que l'art serait en soi malsain, et qu'en faire de l'art sacré permettrait seul de l'élever et d'en faire une activité bonne. Je dirais qu'on peut retrouver là des discussions et des conceptions sur les rapports entre la nature et la grâce, entre naturel et surnaturel, entre Dieu et sa création, ou encore cela n'est pas sans lien avec la nature des écritures saintes - œuvres de la main de l'homme mais inspirées, inspirées par Dieu et non pas dictées.

Penser que ce qui vient du sujet parasite l'œuvre, ce serait oublier complètement ces rapports entre nature et grâce, c'est oublier que nous sommes nous-mêmes œuvres de l'art divin et, si nous l'acceptons, artisans coopérant à la beauté et à la bonté du monde.


Il y a une beauté et une bonté propres, et une finalité propre à l'art, qu'on ne peut oublier quand on parle d'art.
(et la finalité de l'art, c'est l'œuvre créée, dans sa beauté propre et unique) (c'est bien pourquoi il n'y a pas de canons en matière d'art et de beauté)
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par Isabelle47 »

Je suis très intéressée de vos réponses.
Je suis fascinée depuis toujours par les icônes- quoique n'étant pas de confession orthodoxe; je comprends un peu mieux pourquoi maintenant. (Merci des références bibliographiques. Si vous en possédez d'autres, je suis intéressée!)
J'adhère à la définition de "représentation de la chair transfigurée".
Pour ce qui est de l'art "post-renaissance", la définition de Benoit XVI ("création vide qui ne s'ouvre plus au Creator Spiritus" renvoyant l'artiste à "l'absurdité de sa propre création" me semble juste mais néanmoins sévère (ou trop radicale).
Même si l'homme découvre dès la Renaissance "sa dimension prométhéenne", peut-on vraiment affirmer qu'il n'y aurait plus, dès lors, d'artistes "inspirés", donc plus d'art "sacré"?

Quant aux compositeurs du XXè s., j'ai toujours pensé qu'Olivier Messiaen nous faisait entendre "ce qui va au-delà du sensible". Mais il s'agit d'une écoute purement "naïve de ma part que je ne saurais pas argumenter (je ne suis pas musicologue!)

Ti'Amo, je vous rejoins sur l'idée de la beauté manifestation divine,
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par lmx »

Penser que ce qui vient du sujet parasite l'œuvre, ce serait oublier complètement ces rapports entre nature et grâce, c'est oublier que nous sommes nous-mêmes œuvres de l'art divin et, si nous l'acceptons, artisans coopérant à la beauté et à la bonté du monde.


non pas !

Il faut se rappeler simplement que l'opération de la nature est défaillante à cause du pêché originel, et ce qu'est
une activité sacrée.



Prenons St Maxime, celui qui a peut-être le plus parlé de la sainteté, de la déification et qui en livre une véritable phénoménologie. En bon théologien grec il nous donnera une vision de la nature et de la grâce à l'exact opposée de celle de bon nombres de protestants.
Il explique longement que la sainteté est l'enlèvement de l'opération naturelle de la volonté qui ainsi renoncée à elle même peut se faire le canal de l'action divine, du souffle divin. De sorte que la volonté opérant alors divinement elle se trouve accomplie et exhaussée. Cela n'implique donc aucune destruction de la volonté au contraire ! Elle se trouve "surnaturalisée", parfaite par la grâce qui ne détruit rien.
Ainsi Lars Thunberg au sujet de St Maxime explique :
"ce surpassement volontaire n'est pas une annihilation de la volonté humaine mais le seul véritable accomplissement de celle-ci"

Aussi commençons par voir qui est le saint, que se passe-t-il en lui, et comment opère-t-il ou plutôt comment n'opère-t-il plus humainement et donc comment sa nature se trouve-t-elle par là exhaussée

"un coeur qui peut être dit pur est celui qui n'a selon aucun mode aucun mouvement naturel vers quoi que ce soit. Entré en lui, comme sur une feuille que l'extrême simplicité à rendue bien lisse, Dieu écrit ses propres Lois"

"la circoncision du coeur en esprit (Rm 2,29) est l'enlèvement totale des opérations naturelles selon les sens et le noûs autour des choses sensibles et intelligibles par la venu de l'Esprit qui immédiatement transfigure totalement le corps et l'âme pour ce qu'il y a de plus divin"

"le noûs (l'esprit) qui a reçu l'union directe à Dieu a complètement vacante la puissance d'intelliger et d'être intelligé selon la nature"

"par la déposition de la nature, ils ont (les saints) réalisé l'essence de l'âme et atteint ainsi le Christ vivant, ou pour mieux, dire Celui-ci est devenu l'âme de leur âme en manifestant à tous par toutes leurs oeuvres,
paroles et pensées, que celles-ci, ne venaient pas d'eux, mais que le Christ se substituait lui même à eux selon la grâce"

"la divinisation ... (illumine) la nature par la lumière surnaturelle et en la hissant, au dessus de ses propres limites, selon la surabondance de la gloire"

"C'est pour cela que Dieu nous a faits : pour que nous devenions communiants à la nature divine, participants de son éternité, et que nous paraissions semblables à Lui selon la divinisation qui vient de la grâce"

J-C Larchet commente :

on peut donc dire que la divinisation de l'homme qui est opérée par Dieu suppose la cessation ou la mise en repos de l'activité naturelle de toutes ses puissances, autrement dit, la déposition de toutes les opérations naturelles humaines.

C'est ce renoncement qui fait qu'on peut dire comme le père Irénée Hausherr que : "De notre déification, nous ne sommes que les instruments, Dieu seul est l'auteur". Coopération oui, mais coopération qui implique que Dieu nous investisse totalement, qu'il nous déifie. On ne devient pas l'ami de Dieu si l'on reste indépendant de lui et si on se suffit à soi-même.

Tout ceci donc n'est que la condition de possibilité et l'achèvement de la divinisation, la renonciation à l'opération propre de la volonté qui se trouve ainsi investie par l'action divine celle-ci trouvant dès lors un support pour agir dans le monde. Telle est la définition proprement dite d'une action sacrée.
L'homme devient un buisson ardent, une nouvelle Marie qui enfante Dieu. Tout ceci est traditionnel et suppose qu'on reconnaisse que la nature puisse participer à la nature divine selon la lettre de Pierre, et qu'en cette participation réside notre accomplissement :
Selon la judicieuse remarque d'un autre théologien orthodoxe Jean Meyendorff
"l'homme n'est vraiment homme que lorsqu'il participe à la vie divine et qu'il réalise en lui même l'image de Dieu"


Ce serait tomber dans un surnaturalisme que de dire que la nature étant bonne on doit la laisser comme telle, et se serait oublier qu'elle a été affaiblie par le péché originel dans ses opérations, que la grâce ne l'illumine plus comme avant, que notre opération propre ne peut plus nous permettre de voir les choses comme elles sont, d'agir comme il faut, d'aimer comme il faut.

Quand St Jean de la Croix nie et rejette tout ce qui n'est pas Dieu, pour se concentrer sur Dieu uniquement, ce n'est pas parce que la nature est mauvaise, n'accusons pas un tel docteur de catharisme avant d'avoir analyser ses oeuvres et la tradition mystique dans laquelle il s'inscrit, mais il la rejette uniquement pour la retrouver plus tard en Dieu, et la voir comme Dieu la voit. Il veut cela parce qu'il ne peut pas l'aimer et la connaitre comme il faut.
Toutefois, dans un sens, il est plus radical que ses prédécesseurs car eux voyaient dans la nature un symbole permettant telle une icône de nous acheminer jusqu'à Dieu, lui refuse cela la trouvant inadéquate. Mais il reste qu'il est impossible d'accuser un tel docteur de dualisme.
D'un mode de perception horizontale et profane, il passe d'un monde de perception vertical et sacré participant de la connaissance divine, pour ainsi percevoir le multiple dans son essence même, non plus dans ce qu'il a d'accidentel et de contingent ce que tout le monde voit et que cherche à imiter l'artiste profane de la renaissance, mais bien pour le voir dans sa racine même. Ainsi peut-il voir combien est-elle vraiment belle, car il ne suffit pas de le dire pour qu'elle soit belle, il faut qu'on le sache vraiment et donc que cette connaissance se réalise dans l'intellect
Telle est la véritable "contemplation naturelle" que la Tradition place souvent avant l'union à Dieu.

"Par l' enchantement de ce bocage, l'âme demande aussi à l'Époux maintenant pour ce temps-là, elle demande la grâce et la sagesse et la beauté que de Dieu possède non seulement chacune des créatures terrestres comme célestes, mais aussi celle qu'elles ont entre elles en leur sage correspondance, ordonnance, grâce et accord des unes aux autres, des inférieures entre elles comme aussi des supérieures entre elles, et entre les supérieures et les inférieures, ce qui est une chose qui fait à l'âme un grand enchantement et plaisir de la connaître." Cantique spirituel s39

Maitre Eckhart et Bossuet résument parfaitement ce qu'a fait St Jean de la Croix

"l'homme qui a ainsi laissé toutes choses en ce qu'elles ont de plus bas et là où elles sont mortelles, celui-là les retrouve en Dieu où elles sont vérité.

C'est pourquoi il est mis au milieu du monde, industrieux abrégé du monde, petit monde dans le grand monde, ou plutôt, dit saint Grégoire de Nazianze , « grand monde dans le petit monde, » parce qu'encore que selon le corps il soit renfermé dans le monde, il y a un esprit et un cœur qui est plus grand que le monde, afin que contemplant l'univers entier et le ramassant en lui-même, il l'offre, il le sanctifie, il le consacre au Dieu vivant : si bien qu'il n'est le contemplateur et le mystérieux abrégé de la nature visible, qu'afin d'être pour elle par un saint amour le prêtre et l'adorateur de la nature invisible et intellectuelle.

L'homme sanctifie le monde, comprenons : en cessant de le percevoir dans sa contingence, non pas en jouissant de sa beauté passagère, mais en le voyant tel qu'il est, ce qui suppose l'union à Dieu. Ce qui suppose une purification de la perception, une pneumatisation de l'intellect.

St Bonaventure nous dit aussi quelle est la véritable connaissance. Non pas la perception profane des formes que l'homme commun se fait, mais la perception que Dieu a des "espèces", des formes, qui en réalité ne diffèrent pas de Dieu même, puisque l'essence d'une chose en Dieu est Dieu même. Une telle perception constitue un mode de connaissance authentiquement sacré et non discursif que le contemplatif et l'artiste sacré cherche à percevoir en renonçant à son opération de connaissance en tant qu'elle opère humainement. C'est d'ailleurs pourquoi il est dit que l'iconographe peint avec l'oeil du coeur illuminé par le Christ, avec la faculté proprement contemplative de l'âme. Le véritable artiste peint avec la sainte Trinité qui lui donne les formes à contempler puis à reproduire, comme Dieu a donné à Moïse de percevoir le modèle incréé du tabernacle pour qu'il le fasse construire.

"Et pour cette raison, il est nécessaire que des espèces très claires soient auprès de lui et qu’il ne les reçoive pas d’un autre. Lui-même intérieur à toute âme, ce docteur (le Christ) resplendit par ses espèces très claires sur les espèces ténébreuses de notre intellect. Ces espèces enténébrées et mêlées d’obscurs phantasmes sont alors illuminées, afin que l’intellect comprenne "




Dire que le parfait artiste est celui qui est parfaitement renoncé, qui a crucifié son vieil homme et qui a atteint le stade spirituel, où n'étant plus jugé par rien "il juge de tout" comme dit St Paul, ce qui veut dire qu'il est investi totalement par Pneuma divin, n'implique aucune destruction de la nature, mais tout simplement son accomplissement.
(Il y a une erreur, croire qu'autonomiser le monde Dieu est lui rendre sa noblesse, mais c'est faux, cela ne fait que le rendre opaque et insensé)

C'est seulement obéir au Christ qui veut nous faire naitre d'en haut, nous accoucher de notre "homme intérieur", de notre personne profonde, c'est-à-dire qui veut accomplir notre nature. L'homme charnel, l'homme psychique (psychikos anthropos) profane/naturel/charnel que nous sommes doit être spiritualisé et non pas laissé comme tel sous prétexte que la nature est "bonne".
En voulant éviter le catharisme on tombe dans un autre dualisme.

Mais, dis-je, c'est non seulement l'homme mais la nature entière qui doit être accomplie comme l'explique Bossuet. Celle-ci, selon J-C Larchet théologien orthodoxe "étant si l'on peut dire, naturellement ordonnée au surnaturel". Conclusion qui n'aurait assurément pas plu à un Luther.

Or que veut l'artiste sacré, sinon rendre le sensible surnaturel, faire de lui un pont vers l'invisible, ce que suppose l'entière soumission de la nature à la surnature ?
Cette soumission qui permet l'exhaussement de la nature doit se faire par le renoncement à son opération en tant qu'elle humaine, de sorte que cette opération se fasse le canal du St Esprit. En d'autres termes, l'opération se fait participante de l'activité divine, ce qui suppose la parfaite soumission de celle-là à celle-ci; la parfaite transparence de l'homme qui est devenu comme l'air obscur pénétré par la lumière selon St Maxime.
Combien est-on loin de ces théologiens protestantes ! L'art sacré implique une vision du monde et une théorie des rapports entre la grâce et la nature à l'exact opposée de celle qu'on trouve dans une théologie comme le calvinisme.

Aussi je dirais que le dualisme réside au contraire dans l'art de la renaissance où d'une manière général débute la modernité est le processus d'autonomisation des champs et des sciences. Processus d'autonomisation où l'homme va découvrir sa puissance, son illusoire capacité à pouvoir connaitre le monde sans Dieu, et tout ceci va couper la nature de source transcendante et va du même coup même le rendre opaque.
Le dualisme réside en partie dans la façon d'appréhender la chose, pour elle même et en elle même.

Aime toute chose mais aime les en Dieu, c'est-à-dire que toute chose a sa finalité pour Dieu explique St Augustin qui aurait pu écrire exactement la même chose que ce qui est dit dans ce traité d'esthétique hindoue : "toutes les expressions humaines (...) sont dirigées vers une fin au-delà d'elles mêmes. Si elles ne sont pas déterminées ainsi, elles ne sont comparables qu'aux élucubrations d'un fou."



"Toutes choses couvrent quelque mystère ; toutes choses sont des voiles qui couvrent Dieu." Pascal

La mission de l'artiste sacré sera de "dévoiler" et donc la finalité de son art ne pourra résider que dans la prière. Ce dévoilement évitera donc l'expression de l'accidentel qui recouvre la forme préalablement contemplé en Dieu, ce qui suppose d'éviter les représentations minutieuses comme à la renaissance qui détournent de l'essentiel. D'autre part, il faudra aussi réprimer en lui ce qu'il y a en d'accidentel, de corrompu à savoir son propre égo, son vieil homme, le proprium dont parle St Bernard et qui nous différencie de Dieu. Il faudra enfin renoncer à son opération propre qui ne peut que défaillir et qui ne peut qu'exprimer un défaut dans l'oeuvre.

Dans l'icône, c'est la personne intérieure de l'homme, la vérité qui rayonne en lui, que l'iconographe veut signifier comme l'explique Léonide Ouspensky et non pas le contingent et l'accidentel visible à l'oeil de chair et que représente l'artiste qui cherche à imiter par l'observation empirique.
L'accidentel n'est pas "mauvais", mais relatif, contingent éphémère et inutile à contempler pour le saint. En d'autres termes, l'accidentel n'est pas essentiel. Or c'est sur le contingent qui couvre Dieu, c'est sur l'aspect purement quantitatif et non qualitatif des choses que semble se fixer l'artiste de la renaissance. Il nous montre le sensible pour lui même, la nature pour elle même profane et sans grâce.
A contrario l'artiste sacré comme le contemplatif qui voit la nature dans ses racines principielles, veut soulever ce voile qui cache Dieu.
Sensible n'équivaut pas à accidentel. C'est ainsi que ce qui est accidentel n'a pas à être représenté dans une icône parce qu'elle signifie le monde sensible accompli, transfiguré et pénétré des énergies divines au sein duquel évolue l'homme divinisé spirituel invisible à l'oeil de chair et non pas le vieil homme qui va comme le dit St Paul en se corrompant. Il y a de l'essentiel dans le sensible mais rien de ça n'est présent dans l'art de la renaissance qui nous donne le monde pour lui même et que l'artiste par sa technique croit pouvoir dominer. C'est un art dont l'esthétique comme le dit Benoit XVI respire la nostalgie des dieux.

Au final, il y a tout simplement de l'art sacré qui implique effectivement le parfait renoncement de l'artiste et de l'art profane. Mais il y a aussi des actes objectivement sacrés et des actes objectivement profanes, comme il y a aussi des lieux sacrés et des lieux profanes ; tout comme il y a aussi selon la Bible un homme psychique (psychikos anthropos l'homme charnel) et un homme spirituel, un homme extérieur et un homme intérieur, (pneumatikos) qui en nous doit supplanter le premier.
Et si la mission du chrétien qui est aussi un prêtre est de sacraliser toute chose, de sanctifié l'ensemble de son existence, même les activités anodines, combien l'art mérite-t-il d'être sacralisé comme le fait l'iconographe qui en se renonçant se fait le support de l'artiste divin ?

Oublier cela, ce serait laisser entendre que l'art serait en soi malsain, et qu'en faire de l'art sacré permettrait seul de l'élever et d'en faire une activité bonne.


Je pense seulement qu'il faut maintenir une distinction qualitative et donc une hiérarchie. L'art profane a sa grandeur et sa fonction mais ce n'est tout simplement pas la même chose que l'art sacré dont l'art de l'icône est le type parfait.


Même si l'homme découvre dès la Renaissance "sa dimension prométhéenne", peut-on vraiment affirmer qu'il n'y aurait plus, dès lors, d'artistes "inspirés", donc plus d'art "sacré"?


Il me semble que la musique de Bach a quelque chose d'authentiquement sacrée. Il faudrait l'étudier plus minutieusement. Par ailleurs, Maxence Caron a écrit un livre sur Bach qui semble dire qu'il se déploie chez lui une esthétique authentiquement catholique.
Maintenant, je précise que je n'ai jamais dit que qu'un art qui n'est pas sacré est forcément laid et ne peux pas nous élever.

(Merci des références bibliographiques. Si vous en possédez d'autres, je suis intéressée!)


En référence sur l'art de l'icône il y a d'abord l'ouvrage de Paul Evdokimov sur lequel Benoit XVI s'appuie, mais je crois qu'il n'est plus réédité. Il y a aussi les ouvrages références de Léonide Ouspensky. Plus récent il y a ceux de Michel Quenot qui semble être un iconographe respecté.

Pour ce qui est de l'art "post-renaissance", la définition de Benoit XVI ("création vide qui ne s'ouvre plus au Creator Spiritus" renvoyant l'artiste à "l'absurdité de sa propre création" me semble juste mais néanmoins sévère (ou trop radicale).


Il parle de l'art d'aujourd'hui, de celui qui véhicule des conceptions grossières et qui en retour rendent l'art impossible.

L'art contemporain manifeste parfaitement ce qu'on dit certains historiens à propos du profane dans les sociétés traditionnelles. L'art contemporain est un art informe, chaotique, insensé. C'est là vision du monde de l'athéisme qui n'est qu'une succession d'instants, d'impressions, de sensations, auquel des constructions idéologiques et philosophiques toutes plus vaseuses que les autres viennent parfois donner un semblant de consistance. C'est art là n'est plus un symbole (symbolon) qui par définition rassemble mais un diabollos qui divise, fragmente.
Les pages du philosophe catholique Jean Borella dans la Crise du symbolisme religieux sur l'art contemporain et qui analysent le phénomène de la dégradation de l'art par la réduction de la réalité à son aspect matériel et par la neutralisation ontologique du sensible permettront de comprendre que le jugement de Benoit XVI n'est pas si sévère que ça.
En tout cas, ce qui est sûr c'est que la culture dans son ensemble véhicule les conceptions de son temps et qui tendent à structurer notre pensée. Raison de plus pour évangéliser la culture comme le voulait Jean Paul II et ne pas laisser l'athéisme penser le monde à notre place.
Isabelle47
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par Isabelle47 »

Merci, lmx, pour votre riche développement.
Je retiens l'idée de l'artiste comme canal entre naturel et surnaturel et son rôle de dévoilement impliquant le renoncement au vieil homme.

Je vous remercie des références que vous indiquez à propos de l'art de l'icône.

Quant à l'art moderne, successions d'instants chaotiques, je suis d'accord avec vous- même si cela est déprimant de prendre conscience que cet "art" exprime l'état d'absurdité dans lequel l'homme semble avoir envie d'aller et se complaire.
Il exprimerait alors, dans ce cas (et pour revenir au titre du fil) un sentiment de toute puissance déconnecté de ce qui devrait faire sens, une recherche éperdue, une errance égocentrique et perdue d'avance (c'est le sentiment que j'ai en visitant ce genre d'exposition: du découragement et l'impression aussi d'être prise pour un gogo!)
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par PriereUniverselle »

Je reste très sensible à l'art sacré qui montre la beauté, l'inspiration divine à travers tous les arts que ce soit la peinture, l'architecture, la sculture, la musique, les chants religieux, les livres sacrés, les danses sacrées, le tout par le dépassement de l'artiste parfois dans l'ombre et l'humilité de l'anonymat des chefs d'oeuvres qu'il crèe sous cette inspiration.
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lmx
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par lmx »

Je suis heureux d'avoir pu vous éclairer.


Finalement il en va de l'art sacré comme de l'homme, qui n'a pas sa finalité en lui même mais en Dieu et qui en ce sens doit se faire "pont" vers l'au-delà, c'est-à-dire briser l'enfermement à laquelle la modernité le condamne en lui disant qu'il est autonome, indépendant, "maitre" de lui même, et s'ouvrir vers l'au-delà comme une icône.
Et qu'est ce que le saint sinon une véritable icône de Dieu ? Ce qui est la raison pour laquelle on peut vénérer saints et icônes sans idolâtrie, car ils ne sont pas "là" pour eux-mêmes, comme des substituts représentatifs, mais étant transparents à la Lumière divine, il sont là pour Dieu qui est la raison d'être et la fin de toute chose.

L'artiste est un canal comme vous dites justement, car il faut descendre le Ciel en lui. Et la "Lumière qui éclaire tout homme", le Rayon de Lumière qui soutient l'univers, le traversant complètement, il s'identifie par grâce à lui. C'est ça je crois être la lumière du monde (Matt 5:14), être un véritable christ dans le Christ.
C'est un art qui est donc indissociable d'une expérience chrétienne. Loin donc par ses canons d'étouffer l'artiste, c'est un véritable moyen de sanctification qui doit permettre d'exprimer sa personnalité profonde, l'homme invisible qui vit dans le coeur (1 P 3:4).
Quant à l'art moderne, successions d'instants chaotiques, je suis d'accord avec vous- même si cela est déprimant de prendre conscience que cet "art" exprime l'état d'absurdité dans lequel l'homme semble avoir envie d'aller et se complaire.
Le problème est que cette époque nie explicitement ou implicitement le sens, ce qui rend l'art impossible.
Car pour qu'il y ait objectivement du sens il faut un Sens, une Parole primordiale, Dieu. Pour qu'il y ait des formes objectivement signifiantes, il faut une Forme/Essence primordiale.
Mais en niant l'existence de Dieu, les philosophes ont pu réduire la réalité à sa pure structure physique et dire que le sens n'était qu'un "ajout" postérieur.
On peut, pour reprendre une image de Pierre Boutang, se représenter la réalité telle que ces philosophies athées néfastes la voient comme une feuille blanche avec des formes qui expriment la structure physique de l'univers seule jugée objectivement réelle et que l'homme viendrait par la suite colorier, c'est-à-dire y mettre du sens, de la culture. La culture ainsi réduite à une pure construction artificielle et arbitraire peut donc être déconstruite et reconstruite suivant l'idée que l'on se fait de la liberté et du bonheur.
Aussi voit-on théorie du genre séparer radicalement culture et nature en niant toute relation entre le fait d'être homme ou femme et la patrimoine génétique de la personne. Elle voit dans dans l'"homme" et la "femme" une pure construire culturelle et arbitraire sommant injustement les êtres de se déterminer en fonction de leur sexe. On devrait être libre de déterminer son orientation sexuelle comme on le voudrait, on devrait pouvoir librement décider d'être homme, femme transgenre nonobstant sa nature parce que la nature n'est vectrice d'aucun sens objectif que la culture qui est un pure artifice pourrait véhiculer et qui soit susceptible de déterminer la personne.
Conception d'une liberté aveugle qui institue l'homme comme un vrai démiurge qui peut alors créer du sens, une réalité arbitraire et finalement absurde. Cela se ressent dans l'art contemporain purement idolâtrique où des escrocs arrivent à passer pour des artistes. Sans Dieu pas de culture, pas d'archétypes, d'essences, de sens. Triste et pitoyable vision des choses.
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VianneyRB
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Re: Sentiment de toute puissance et création artistique

Message non lu par VianneyRB »

En tant que poète, je peux témoigner que j'ai parfois moi-même ce sentiment de toute puissance et que j'ai du mal à remercier Dieu de m'avoir si bien inspiré et que je compte plus sur moi-même que sur Lui, le Très-Haut, le Tout-puissant.

Si vous êtes vous même un artiste (au sens large, c'est-à-dire quelqu'un qui s'investit dans ce qu'il fait pour bien faire), il faut vous dire que le plus important est la force de la prière, demander pardon à Dieu, PUIS demander une amélioration dans sa vie quotidienne pour éloigner le péché de soi et se purifier. Comment cela s'exprime-t-il ?

Tout simplement par des phrases simples ("mon Dieu inspirez-moi", "mon Dieu aidez-moi") pour montrer qu'on ne L'oublie pas, qu'Il est prêt de nous et qu'Il est le vrai Amour et Inspirateur que nous aimons en retour. Mais cette prière n'est-elle pas égoïste ?

Elle peut l'être, si on le demande pour soi et non pour les autres, et pour Lui. Maintenant à vous de réfléchir et de voir comment vous pouvez être artiste dans votre vie.
Dieu puisse vous garder du péché comme il essaie de le faire pour moi.
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