Il s'agit de l'Évangile de Jean. Toutefois, quand c'est un professeur retraité de la faculté de théologie de l'université de Montréal qui analyse, j'aime mieux avertir que l'on pourrait se réveiller en territoire étranger. Ce n'est pas nécessairement mauvais. Le seul risque c'est juste d'avoir l'impression ne n'avoir jamais lu encore cet Évangile. Une sensation neuve ...
Ici je vais tirer les extraits de Crois-tu ça? L'ouvrage est d'André Myre et a été publié chez Novalis en 2013.
Entrons sans plus tarder dans le premier extrait et c'est la fameuse rencontre de nuit entre Nicodème et Jésus.
(à suivre)«... au cours de ce premier long dialogue, l'évangéliste va montrer un Jésus qui ne se fie pas à Nicodème, parce qu'«il le connaît de l'intérieur». Nicodème est un scribe du parti des Séparés, comme tel il s'agit donc d'un dirigeant des Judéens, les ennemis mortels de Jésus. Pas surprenant qu'il vienne voir Jésus de nuit : le rédacteur du prologue dirait qu'il fait partie des ténèbres qui n'ont jamais acueilli le Dire de Dieu. L'entretien est ponctué de trois «Écoutes bien ce que je te dis» (amen-amen) , qui accentuent le conflit entre l'autorité du système représenté par le scribe et la parole personnelle de Jésus. Pour la première fois, lectrices et lecteurs prennent contact avec le langage du Jésus du livre des signes.
Nicodème s'adresse à Jésus en lui donnant le titre de «rabbi». Tout comme «maître», c'est une désignation que l'évangéliste ne reprend jamais à son compte car elle ne convient pas à Jésus. Celui-ci n'est pas un enseignant, ni un scribe, ni un membre d'une confrérie d'interprètes autorisés de la tradition. Il ne fait pas partie du système et ne fait pas école. Il trace un chemin de vie, en l'offrant à celles et ceux qui découvrent en eux-mêmes les ressources intérieures pour le suivre, que cela plaise ou non aux responsables officiels. Le titre de «rabbi» ne convient donc pas à Jésus, et, de plus, dans la bouche de Nicodème, il est pur sarcasme. Jamais un Judéen n'attribuerait ce titre à un illettré de Galilée (7,15)
- Parmi les Séparés, il y a un homme du nom de Nicodème,
un dirigeant des Judéens. Il vient voir Jésus de nuit :
- Rabbi, nous le savons, tu es un maître venu de Dieu,
car personne ne peut faire les signes que tu fais si
Dieu n'est pas avec lui. (3,1)
L'évangéliste place donc l'entretien avec Nicodème sur le même pied que l'Interrogatoire que les délégués des Judéens avaient fait subir à Jean (1, 19-27). L'échange est rude sous des apparences très polies.
Dès ses premiers mots, le scribe reste fidèle à sa profession : avec les siens, il est quelqu'un qui sait. Il sait qui est Jésus, il est autorisé à se prononcer sur lui, et il se croit capable d'interpréter les signes qu'il fait. Sous des dehors très affables, il vient d'établir les règles du jeu : il a la responsabilité de juger du cas de Jésus, à qui il va faire subir un interrogatoire. La joute peut commencer. Jésus y va de trois amen-amen successifs, qui introduisent des répliques à l'attaque implicite de Nicodème. Cette introduction contient déjà l'essentiel de sa réponse : il dit les choses d'autorité, il ne se cache pas derrière l'Écriture, et, de façon caractéristique, il va parler au «je». Cela signifie clairement qu'il n'a rien d'un «rabbi» ou d'un «maître» patenté. Nicodème, qui prétendait, avec ses collègues, «savoir» qui était Jésus, se trompait. Passons au fond des choses sérieuses.
L'évangéliste (Jésus) commence par faire passer un test au scribe -qui-sait : il lui propose une sorte d'énigme. Celle-ci n'a pas été choisie au hasard. Elle porte sur la naissance, laquelle est un facteur déterminant vis-à-vis du futur poids social de quelqu'un. Pour une large part, elle détermine ce que sera la vie de l'enfant : famille, métier, partenaire de vie, entourage, etc. En présentant implicitement Jésus comme étant né d'en haut, l'évangéliste situe Nicodème en bas, et s'il est d'en bas, il n'a rien à voir avec le Règne (Royaume) de Dieu, lequel est évidemment d'en haut. L'auteur vient donc de renverser la pyramide social. Le scribe est inférieur à l'illettré, et lui qui prétendait «savoir» ne sait rien. La preuve en est qu'il cherche à se tirer de l'énigme par la pirouette d'une moquerie assez pitoyable. L'évangéliste est évidemment ironique, mais il n'est pas en train de s'amuser. Il cherche à libérer les siens d'un système étouffant, à l'intérieur duquel ceux qui «savent» imposent leur lecture de la vie aux autres. Sous les dehors d'une joute élégante, c'est la dure lutte pour la liberté qui s'exprime dans cet entretien.
- - Écoute bien ce que je te dis :
A moins de naître d'en haut, il est impossible à quiconque
de voir le Règne de Dieu.
-Mais comment naître d'en haut quand on est vieux? On ne
peut tout de même pas rentrer dans le ventre de sa mère
puis renaître?
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André Myre, Crois-tu ça? Un commentaire contemporain de l'Évangile de Jean, Montréal, Novalis, 2013, 504 p. [C'est publié aux Éditions du Cerf en Europe] Note : le texte de l'Évangile de Jean est une traduction personnelle d'André Myre.
