par Cinci » lun. 09 juin 2014, 4:02
Silica,
Ne pas croire que des hommes isolés changent tout dans une histoire aussi large.
C'est probablement ce qui fait le charme des études en histoire. Il est comme problématique ou assez difficile de démêler exactement l'apport individuel véritablement significatif du ''grand homme'' sur le déroulement des choses, non pas tout mais à savoir si tel grand drame eût été évité pour vrai si tel bonhomme n'aurait pas été là, ou si c'est un autre avec un caractère différent qui ... et etc. Il y a tellement de facteurs qui entrent en ligne de compte.
Dans l'affaire Jésus ... il serait assez difficile de penser que la personnalité propre du héros ici n'y aurait pas été pour ''quelque chose'' dans le développement de plusieurs aspects du christianisme. Il est dur de penser que, substituant (on dispose ici d'une machine à voyager dans le temps) n'importe quel rabbin actuel de New-York au Jésus dont Flavius Josèphe pouvait parler, l'on eût obtenu quand même le christianisme comme nous le connaissons de nos jours.
Le cas Napoléon :
«La contagion est assez puissante pour imposer aux hommes non seulement certaines opinions mais encore certaines façons de sentir. C'est elle qui fait mépriser à une époque telle oeuvre, le
Tannhaüser par exemple, et qui, quelques années plus tard, le fait admirer par ceux-là même qui l'avaient le plus dénigré. Par le mécanisme de la contagion et très peu par celui du raisonnement se propagent les idées et les croyances. C'est au cabaret, par affirmation, répétition et contagion que s'établissent les conceptions actuelles des ouvriers. Les croyances des foules de tous les âges ne se sont guères crées autrement.
Le prestige
Si les opinions propagées par l'affirmation, la répétition et la contagion possèdent une grande puissance, c'est qu'elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé
prestige.
Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s'est imposé principalement par la force irrésistible qu'exprime le mot
prestige.
[...]
Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu'exerce sur notre esprit un individu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et emplit notre âme d'étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination.
[...]
Napoléon, au zénith de sa gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense; mais ce prestige, il en était doué déjà en partie au début de sa carrière. Lorsque, général ignoré, il fut envoyé par protection commander l'armée d'Italie, il tomba au milieu de rudes généraux s'apprêtant à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés. Taine donnera, d'après les mémoires des contemporains, un curieux récit de cette entrevue :
Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu'on leur expédie de Paris. Sur la description qu'on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d'avance : un favori de Barras, un général de Vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu'il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet; c'est dehors seulement qu'il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinnaires; il convient avec Masséna, que
ce petit b ... de général lui a fait peur. Il ne peut pas comprendre l'ascendant dont il s'est senti écrasé au premier coup d'oeil.
Cette étonnante puissance de fascination explique ce merveilleux retour de l'île d'Elbe; la conquête immédiate de la France par un homme isolé, luttant contre toutes les forces organisées d'un grand pays, qu'on pouvait croire lassé de sa tyrannie. Il n'eut qu'à regarder les généraux envoyés qui avaient juré de s'emparer de lui. Tous se soumirent sans discussion.
Napoléon,écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, comme un fugitif de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime : l'ascendant d'un homme s'affirma-t-il jamais plus étonnement? Mais d'un bout à l'autre de cette campagne qui fut sa dernière, combien est remarquable l'ascendant qu'il exerçait également sur les Alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les écrasât !
Le général Vandamme, soudard révolutionnaire, plus brutal et plus énergique encore qu'Augereau, disait de lui au maréchal d'Ornano en 1815, un jour qu'ils montaient ensemble l'escalier des Tuileries : «Mon cher, ce diable d'homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C'est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l'approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d'une aiguille pour me jeter dans le feu.»
Source : Gustave Le Bon,
Psychologie des foules, 1895 p.143
Silica,
[quote]Ne pas croire que des hommes isolés changent tout dans une histoire aussi large.[/quote]
C'est probablement ce qui fait le charme des études en histoire. Il est comme problématique ou assez difficile de démêler exactement l'apport individuel véritablement significatif du ''grand homme'' sur le déroulement des choses, non pas tout mais à savoir si tel grand drame eût été évité pour vrai si tel bonhomme n'aurait pas été là, ou si c'est un autre avec un caractère différent qui ... et etc. Il y a tellement de facteurs qui entrent en ligne de compte.
Dans l'affaire Jésus ... il serait assez difficile de penser que la personnalité propre du héros ici n'y aurait pas été pour ''quelque chose'' dans le développement de plusieurs aspects du christianisme. Il est dur de penser que, substituant (on dispose ici d'une machine à voyager dans le temps) n'importe quel rabbin actuel de New-York au Jésus dont Flavius Josèphe pouvait parler, l'on eût obtenu quand même le christianisme comme nous le connaissons de nos jours.
Le cas Napoléon :
«La contagion est assez puissante pour imposer aux hommes non seulement certaines opinions mais encore certaines façons de sentir. C'est elle qui fait mépriser à une époque telle oeuvre, le [i]Tannhaüser[/i] par exemple, et qui, quelques années plus tard, le fait admirer par ceux-là même qui l'avaient le plus dénigré. Par le mécanisme de la contagion et très peu par celui du raisonnement se propagent les idées et les croyances. C'est au cabaret, par affirmation, répétition et contagion que s'établissent les conceptions actuelles des ouvriers. Les croyances des foules de tous les âges ne se sont guères crées autrement.
Le prestige
Si les opinions propagées par l'affirmation, la répétition et la contagion possèdent une grande puissance, c'est qu'elles finissent par acquérir ce pouvoir mystérieux nommé [i]prestige[/i].
Tout ce qui a dominé dans le monde, les idées ou les hommes, s'est imposé principalement par la force irrésistible qu'exprime le mot [i]prestige[/i].
[...]
Le prestige est en réalité une sorte de fascination qu'exerce sur notre esprit un individu, une oeuvre ou une doctrine. Cette fascination paralyse toutes nos facultés critiques et emplit notre âme d'étonnement et de respect. Les sentiments alors provoqués sont inexplicables, comme tous les sentiments, mais probablement du même ordre que la suggestion subie par un sujet magnétisé. Le prestige est le plus puissant ressort de toute domination.
[...]
Napoléon, au zénith de sa gloire, exerçait, par le seul fait de sa puissance, un prestige immense; mais ce prestige, il en était doué déjà en partie au début de sa carrière. Lorsque, général ignoré, il fut envoyé par protection commander l'armée d'Italie, il tomba au milieu de rudes généraux s'apprêtant à faire un dur accueil au jeune intrus que le Directoire leur expédiait. Dès la première minute, dès la première entrevue, sans phrases, sans gestes, sans menaces, au premier regard du futur grand homme, ils étaient domptés. Taine donnera, d'après les mémoires des contemporains, un curieux récit de cette entrevue :
Les généraux de division, entre autres Augereau, sorte de soudard héroïque et grossier, fier de sa haute taille et de sa bravoure, arrivent au quartier général très mal disposés pour le petit parvenu qu'on leur expédie de Paris. Sur la description qu'on leur en a faite, Augereau est injurieux, insubordonné d'avance : un favori de Barras, un général de Vendémiaire, un général de rue, regardé comme un ours, parce qu'il est toujours seul à penser, une petite mine, une réputation de mathématicien et de rêveur. On les introduit, et Bonaparte se fait attendre. Il paraît enfin, ceint de son épée, se couvre, explique ses dispositions, leur donne ses ordres et les congédie. Augereau est resté muet; c'est dehors seulement qu'il se ressaisit et retrouve ses jurons ordinnaires; il convient avec Masséna, que [i]ce petit b ... de général lui a fait peur[/i]. Il ne peut pas comprendre l'ascendant dont il s'est senti écrasé au premier coup d'oeil.
Cette étonnante puissance de fascination explique ce merveilleux retour de l'île d'Elbe; la conquête immédiate de la France par un homme isolé, luttant contre toutes les forces organisées d'un grand pays, qu'on pouvait croire lassé de sa tyrannie. Il n'eut qu'à regarder les généraux envoyés qui avaient juré de s'emparer de lui. Tous se soumirent sans discussion.
Napoléon,écrit le général anglais Wolseley, débarque en France presque seul, comme un fugitif de la petite île d'Elbe qui était son royaume, et réussit en quelques semaines à bouleverser, sans effusion de sang, toute l'organisation du pouvoir de la France sous son roi légitime : l'ascendant d'un homme s'affirma-t-il jamais plus étonnement? Mais d'un bout à l'autre de cette campagne qui fut sa dernière, combien est remarquable l'ascendant qu'il exerçait également sur les Alliés, les obligeant à suivre son initiative, et combien peu s'en fallut qu'il ne les écrasât !
Le général Vandamme, soudard révolutionnaire, plus brutal et plus énergique encore qu'Augereau, disait de lui au maréchal d'Ornano en 1815, un jour qu'ils montaient ensemble l'escalier des Tuileries : «Mon cher, ce diable d'homme exerce sur moi une fascination dont je ne puis me rendre compte. C'est au point que moi, qui ne crains ni dieu ni diable, quand je l'approche, je suis prêt à trembler comme un enfant, et il me ferait passer par le trou d'une aiguille pour me jeter dans le feu.»
Source : Gustave Le Bon, [i]Psychologie des foules[/i], 1895 p.143