Sofia a écrit :Désolée pour l'abus de l'expression "coupés de Dieu". Je note bien que ce n'est pas exact.
Il n'y a pas à être désolé de quoi que ce soit, je disais juste cela pour préciser un point, et puis nous sommes là pour aiguiser nos questionnements n’est-ce pas ?
Sofia a écrit :Tel est le drame de l’enfer : Dieu ne peut pas prendre acte de notre « non ». En effet si Dieu pouvait prendre acte de notre « non », alors il pourrait soit nous supprimer l’être, comme le disent certains, et notre âme n’existerait plus.
Je croyais que c'était justement parce que Dieu prend acte de notre non qu'on se retrouve en enfer. Je ne vois pas ce que veux dire le père Garrigues, du coup.
Tu fais bien de me poser de telles questions Sophia, ça m’oblige à revoir des trucs que j’ai déjà lus mais que je n’ai pas encore intégrés. Plutôt que de dire simplement que le P. Garrigues comprend cette expression de « Dieu prend acte de notre choix » comme d’un état ou il subirait notre volonté (ce qui est faux d’ailleurs car on n’impose rien à Dieu, j’y reviendrais), je vais tenter ici d’élaborer une réponse un peu plus poussée…
Tout d’abord, je dois donner ici une explication sur le livre du père Garrigues : Celui-ci est le fruit d'une réflexion pour laquelle Dieu – qui est l'amour et la bonté infinie – n’est pas en mesure de concevoir le mal moral, dans un premier jet on peut dire qu’il le constate dans le « présent »*** de la liberté de l’être spirituel qui le commet.
***Nota : Je met le mot « présent » entre guillemet car sur un plan métaphysique le temps chronologique n’a pas d’importance : sur le plan de l’être (ce qui est ou n’est pas) nous pouvons (essayer !) d’imaginer que dans leur relation à Dieu chaque choses créés par Dieu (les « étants ») se trouverait comme dans un éternel présent à lui même. Pour donner un exemple partons de toi : 1. Au niveau du temps chronologique tel que nous l’expérimentons Sophia est bien située fin XXème, début XIXème siècle. 2. Mais sur un plan métaphysique (de l’être, de la création) Sophia a été voulue de toute éternité par Dieu, comme dans un éternel présent.
Mais j’arrête – pour l’instant – ce nota qui pourrait nous conduire assez loin de notre préoccupation actuelle. Il suffit pour l’instant de savoir que l’exercice normal de notre liberté s’effectue entre un bien et un bien supérieur. C’est le premier péché, en choisissant un bien détourné de sa finalité bonne (donc un mal moral) qui habituera notre liberté à choisir non seulement entre un bien et un autre bien mais aussi entre le bien et le mal (Image du péché d’Adam et Eve : l’homme mange du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, il s’approprie le droit de décider par lui-même la mesure de ce qui est bon ou mauvais).
Et donc
la possibilité de choisir le mal « surprend » Dieu pour ainsi dire. Lui qui est le vrai, le bien et le bon dans ce que ces attributs ont d’absolu ne peut pas comprendre que l’une de ses créatures puisse se détourner de lui avec comme conséquence de s’annihiler elle même.
Mais reprenons à partir du livre :
Jean-Miguel GARRIGUES, [i]Dieu sans idée du mal[/i], pp. 188-189 a écrit :Si Dieu ne connaît pas le mal moral comme le mal physique, en concevant par avance sa permission (NDLR : Ce qui serait grave car cela justifierait les théories sur les âmes prédestinées ou non par Dieu, comme celle du jansénisme), comment le connaît-il donc ? Jacques Maritain a approché ce mystère par étapes progressives. Il a d’abord montré que le mal moral ne peut être connu par Dieu que dans l’acte même de la liberté qui commet le péché. « Ce moment lui-même où la créature prend l’initiative du rien, et par là même demande pour ainsi dire la permission de faire le mal, précède la permission qu’on lui donne – le non-vouloir porter remède à ce néantissement –, et donc n’est pas connu en cette permission ; il ne peut être connu que dans la volonté libre actuellement déficiente ou nihilisante.
NDLR : Dans la tradition thomiste le mal moral n’est pas définit selon un compromis social – et donc relatif – mais est lié au réel des choses. Donc ici la volonté déviante d’une personne, en se détournant de Dieu, se détourne du même coup de la source de son être (mais pas totalement car Dieu de son côté la soutien dans son être, dans son acte d’exister, sinon cette créature serait anéantie).
Jean-Miguel GARRIGUES, [i]Dieu sans idée du mal[/i], p. 189 a écrit :Par la suite Jacques Maritain est allé plus loin en montrant que Dieu ne connaît pas d’abord le mal moral comme la privation de notre acte libre et faillible à la manière d’une des privations possibles de mal physique inclues par avances dans ses idées créatrices.
En effet avant de priver l’humanité de son innocence et de son intégrité, le péché de l’homme créé par Dieu en état de grâce prive la volonté divine de quelque chose qu’elle a réellement voulu. Dans sa volonté antécédente Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Il veut de même que tous mes actes soient bons. Si je pèche, quelque chose que Dieu a voulu et aimé ne sera éternellement pas. Cela de par ma première initiative.
Dieu connaît donc le mal moral de deux manières :
1. A partir de nos actes libres, comme nous venons de le dire. Donc par le constat d’une absence d’intégrité dans ses créatures, donc sur le plan de l’être
2. Mais aussi et surtout dans la contradiction de son dessin bienveillant envers sa créature qui se détourne de lui, contrariant ainsi sa volonté divine
Jean-Miguel GARRIGUES, [i]Dieu sans idée du mal[/i], p. 190 a écrit :[…] Mais le péché de notre liberté, le mal proprement dit, est inconcevable à Dieu. En effet à la racine de l’acte mauvais il y a, comme nous l’avons vu, une contradiction de la volonté bienveillante de Dieu, un tenir pour rien l’Amour qu’il est, une non-considération de lui-même en tant que norme de notre bien ultime, un endurcissement par rapport à la motion de sa grâce. Il ne suffit donc pas de dire que Dieu connaît le mal moral dans l’acte peccamineux de la liberté. Dans les dernières années de sa vie, Jacques Maritain a tenté d’exprimer le mystère ultime de la « connaissance » du mal par Dieu : Dieu atteint notre péché, et en ce sens seulement il « connaît » ce qui lui reste inconcevable, dans une acceptation rédemptrice de l’inadmissible. Ce refus de l’amour divin à la base de tout péché est pour Dieu, dit Jacques Maritain, « l’inadmissible à accepter. En respectant avec une magnanimité absolue le libre arbitre de ses créatures et leur initiatives de néant, et en permettant le péché en vue d’un bien supérieur par lequel il le surcompensera, c’est à l’inadmissible à Dieu que Dieu consent, non pour le subir (comment subirait-il n’importe quoi ?) mais pour s’en saisir victorieusement ».
C’est donc ainsi – dans une vision théologique située dans la tradition thomiste et augustinienne – que le P. Garrigues, à la suite de Maritain, comprends une formule telle que « Dieu prends acte de notre péché » : Par la surcompensation de l’éventuel refus de l’une de ces créatures par un bien que nous ne sommes pas en mesure de décrire. Dieu « accepte », respecte, la possibilité d’un « non » de la part de l’une de ses créatures dans la mesure où ce bien qu’il a voulu pour elle de toute éternité rejaillira d’une manière ou d’une autre – sous une forme que nous ne connaissons certes pas –, mais Dieu ne reprend pas ce qu’il a promis de donner.
Excuses-moi pour mes explications embrouillées, et puis je te donne ici ce que j’ai cru comprendre, ce qui peut très bien se révéler erroné. Bien à toi.
Olivier C
Je suis un simple serviteur, je ne fais que mon devoir.