Journal de Julien Green

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etienne lorant
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Re: Le Journal de Julien Green

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18 novembre 1968
A Florence, visité le couvent Saint-Marc. Le grand cèdre dans le jardin, les petites cellules, dont chacune a sa fresque, toutes celles de gauches consolantes (pour les jeunes moines ?) toutes celles de droites, sérieuses, tragiques (crucifixion pour les adultes à la piété plus solide, c'est là mon idée, je ne sais si elle est juste). Le 'Noli me tangere', avec son Christ immense, tout droit avec les bras en croix, les apôtres comme foudroyés à ses pieds. Les cellules de droite voient le grand cèdre. La bibliothèque où Savonarole fut arrêté par les enragés du temps, les 'Arrabbiati', chaque époque a les siens. Les deux petites cellules de Savonarole dont l'une est une vraie caisse de résonnance, les livres en caractères minuscules sur son prie-Dieu. Le grand banc de chêne dans un corridor aux murs blancs, et puis au mur, un grand crucifix de bronze. Si j'avais été moine là, j'aurais été plus sûr de mon salut.

Note personnelle: Je me contenterai d'essayer de trouver quelques photos et de les placer ici.

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«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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Re: Le Journal de Julien Green

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5 et 7 décembre 1968
"Lundi, avec Anne à la maison Sainte Odile, rue Saint-Guillaume, en face des Sciences Po, pour voir une religieuse américaine de passage à Paris. Elle nous attendait debout à la porterie, toute petite maintenant et son voile noir laissant passer ses cheveux blancs, touchante par la fidélité de son affection. Elle a quatre-vingt-dix ans et m'a fait sauter tout enfant sur ses genoux. Nous ayant d'abord bien embrassés, elle nous mène par un somptueux escalier Louis XIV à un couloir étroit que nous suivons jusqu'à une petite pièce encombrée de fauteuils et dont le parquet brille comme un miroir. C'est en anglais qu'elle nous parle, avec cet accent de Philadelphie qui me reporte aux bons jours de la rue de Passy, aux éclats de rire, à la joie qu'il y avait dans cet appartement un peu sombre. Que de souvenirs échangés...
Un glaucome l'a privée d'un œil et l'autre est menacé, "mais je verrai clair au paradis !" nous dit-elle. J'admire cette merveilleuse assurance du salut, cette foi inébranlable, inentamée par le siècle... Elle était née protestante. Comment est-elle devenue catholique ? demande Anne. "Je ne sais plus. Si. Il y avait chez Miss Hess une très bonne catholique avec qui je m'entretenais, c'est tout".
--
A la campagne. Je me souviens que notre amie de la maison Sainte-Odile nous disait: "Nous autres convertis, nous avons une fois qui n'est pas celle des catholiques nés dans le catholicisme. Souvent, nous tenons plus fermes qu'eux." "C'est qu'il nous a été difficile de passer d'une Église à l'autre, et nous nous raccrochons à notre fois, alors qu'eux la laissent plus facilement partir."

Note personnelle.
Je me rappelle quelques lignes laissées par Julien Green qui s'est lui-même converti au catholicisme, dès l'âge de seize ans. Une opinion éclairée d'un commentateur: s'il reconnaît que son milieu la préparait (principalement sa mère), Julien Green affirme surtout qu'une conversion commence bien avant qu'elle ne se manifeste à la conscience et qu'elle n'est jamais vraiment achevée, car c'est une lente métamorphose que Dieu fait de notre âme selon sa divine volonté. Aussi se poursuit-elle dans la nuit de la misère du pécheur, sans cesse pourchassé par Satan dont la présence hante Julien Green. Enfin, pour l'écrivain Green, l'acte de création littéraire, totalement mystérieux, participe à ce travail de conversion que Dieu opère dans le fond de l'âme et par lequel l'auteur se découvre à lui-même celui qu'il doit être. Personnellement, j'ai écrit - en me basant sur des mots de l'auteur, que ce Journal fut un instrument de veille en ce monde, qui lui permit souvent de "renflouer l'épave spirituelle". La question que je me pose, c'est pourquoi un protestant converti serait plus armé pour la lutte qu'un catholique... Je suis moi-même converti, converti de la tiédeur de ma jeunesse catholique, et aussi d'une effroyable tentation de rationalisme. Il m'arrive souvent de dire avec le saint Curé d'Ars: quand bien même, on me prouverait de manière absolue que Dieu n'existe pas, je ne saurais m'empêcher de le prier.
«Cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ mais bien pour les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’ëtre associés au mystère pascal ». ( Gaudium et Spes, le Concile Vatican II )
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Re: Le Journal de Julien Green

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Comme le texte lu hier mentionnait la conversion de Julien Green à l'âge de seize ans (un an après le décès de sa mère), j'ai fouiné un peu (fouiner: terme de bouquiniste se rapportant à un 'fouillis' de bouquins !) dans mes petites réserves et j'ai retrouvé le passage de "Jeunes années", dans lequel l'auteur rapporte ce tournant de sa vie, tel qu'il s'en souvient. Le récit démarre sur les rapports assez froids que Julien avait entretenu avec son père et ensuite une découverte capitale dans la chambre paternelle.

"Un jeudi après-midi que je travaillais dans sa chambre à je ne sais quoi, l'idée me vint tout à coup d'aller dans la salle de bains. Je me mis à penser à ma mère et il me sembla que d'une façon inexplicable elle était présente. Comment décrire ces impressions que les mots ne peuvent que maladroitement désigner ? Dès qu'on essaie d'en parler, elles paraissent s'évanouir dans un sorte de brume où le langage ne les atteint pas. J'attendis un moment devant le meuble où mon père rangeait ses chemises, puis par une impulsion subite, j'écartais un des rideaux. Sous une des chemises, à moitié dissimulé, comme un objet qu'on veut garder pour soi, un livre attira mon attention.
C'était un abrégé de toute la doctrine catholique à l'usage des nouveaux convertis, par le Cardinal Gibbons, de Baltimore. je commençai à le lire. Immédiatement ? Je ne sais pas, je ne me rappelle plus, mais, ce que je puis affirmer, c'est que dans l'espace de dix à quinze jours", j'avais dévoré le livre entier. Depuis le premier mot jusqu'au dernier, je crus tout ce qui était contenu dans ces pages, je le crus avec force et avec joie. Il me sembla qu'alors que je mourais de soif, une eau fraîche m'était versée d'une source intarissable, une eau délicieuse qui répandait la joie. Ce que je voulais savoir, je le savais enfin, ce que je voulais croire m'était prodigué, je regrettais seulement qu'il n'y en eût pas plus. Cette eau plus enivrante que le vin me transforma d'un seul coup, je devins catholique de désir, sans hésitation aucune, dans un immense élan vers Dieu."

Je cesse de recopier ici. La suite, c'est que le père du petit Julien lui avoua être catholique 'depuis le 15 août dernier' et qu'il s'occupa de lui faire connaître un religieux qui "s'occupa de son instruction"... Ayant bien connu le pasteur qui habitait mon quartier (il est aujourd'hui reparti en Suisse), j'ai eu la surprise un jour qu'il me demande si je croyais en la Présence Réelle... C'est par lui que j'ai appris, au moins en partie, ce qui différencie les catholiques des protestants. A la question posée, je répondis que je n'étais pas théologien, mais fondamentalement, si le Seigneur a dit : là où deux où trois se réunissent en mon nom, je suis au milieu d'eux", comment croire qu'Il est absent lorsque les croyants se réunissent pour célébrer le jour où Il a dit: "Ceci est mon corps, et ceci est mon sang" ? J'appris aussi que Marie ne saurait être distinguée des autres femmes (ah bon ?). Mais le plus important, je n'en sus rien avant des années: la non-existence du purgatoire est une chose terrible. C'est très simplificateur aussi de dire que la foi seule peut nous sauver. Julien Green se rendit vite compte, après son adhésion à la foi catholique, que commettre des péchés peut séparer de Dieu en dépit de la foi déclarée. Jusqu'alors, c'était simple: je suis protestant, j'ai la foi, je suis donc sauvé (et en quelque sorte peu importent les mauvais penchants auxquels je cède si souvent, puisque j'ai toujours la foi...)
Mon ami pasteur essaya, mais en vain, de me faire quitter l'Église catholique (et sans le savoir) il m'en rapprocha. Dommage, car il y avait chez lui une porte ouverte et une entraide que je ne trouvais pas lors de réunions avec d'autres catholiques.
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27 janvier 1969
A propos de la foi, quelqu'un me redit cette phrase spécieuse et suspecte qui est en circulation depuis quelque temps, à savoir que 'beaucoup se figurent avoir la foi et ne l'ont pas', formule propre à semer le doute: c'est d'ailleurs son objet. La réponse est que la preuve de la foi, c'est le changement radical de la vie.
30 janvier 1969
La phrase malfaisante sur ceux qui croient avoir la foi sans l'avoir, s'accompagne de cette autre, qui est vraie et semble continuer la première, qui est fausse : 'beaucoup pensent n'avoir pas la foi, qui l'ont malgré tout'. C'est en mélangeant le vrai au faux qu'on fait passer le faux.
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Re: Le Journal de Julien Green

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4 février 1969
Lu le livre d'Urs von Balthasar sur soeur Elisabeth de la Trinité. Il y a sur la prédestination des pages qui me frappent comme quelque chose qui me serait tout à coup révélé. L'Église est prédestinée et si l'on est dans l'Église, qui est universelle, on est sauvé. Le salut personnel ne devrait pas nous tourmenter.C'est un problème réintroduit dans le courant de nos idées, sans doute au XVIème siècle. La même religieuse cite une parole admirable qui est une des plus belles définitions possibles de la foi: "C'est le face à face dans les ténèbres". Tout est dit en quelques mots. Je ne sais si cette carmélite aura la popularité de sainte Thérèse de Lisieux Elle part trop haut pour qu'on puisse la suivre, elle vole comme une flèche vers la Sainte Trinité.

Note personnelle: Il doit s'agir de ce livre: H. Urs von Balthasar, Élisabeth de la Trinité et sa mission spirituelle. Ed. du Seuil, 1959 (ouvrage réédité). Un peu difficile pour moi, je le crains, mais il peut intéresser d'autres. Elisabeth de la Trinité a été béatifiée en 1984, le 25 novembre. J'ai retrouvé l'homélie du Pape Jean-Paul II prononcée en cette occasion:

Presque contemporaine de Thérèse de l'Enfant-Jésus, Élisabeth de la Trinité fait une expérience profonde de la présence de Dieu, qu'elle mûrit de manière impressionnante en quelques années de vie au Carmel. accomplie, appréciée de ses amis, délicate dans l'affection des siens. Voici qu'elle s'épanouit dans le silence de la contemplation, rayonne du bonheur d'un total oubli de soi ; sans réserve, elle accueille le don de Dieu, la grâce du baptême et de la réconciliation; elle reçoit admirablement la présence eucharistique du Christ. A un degré exceptionnel, elle prend conscience de la communion offerte à toute créature par le Seigneur.

Nous osons aujourd'hui présenter au monde cette religieuse cloîtrée qui mena une « vie cachée en Dieu avec Jésus-Christ » (Col 3, 3) car elle est un témoin éclatant de la joie d'être enraciné et fondé dans l'amour (cf. ép. 3, 17). Elle célèbre la splendeur de Dieu, parce qu'elle se sait habitée au plus intime d'elle-même par la présence du Père, du Fils et de l'Esprit en qui elle reconnaît la réalité de l'amour infiniment vivant.

Élisabeth a connu elle aussi la souffrance physique et morale. Unie au Christ crucifié, elle s'est totalement offerte, achevant dans sa chair la passion du Seigneur (cf. Col 1, 24), toujours assurée d'être aimée et de pouvoir aimer. Elle fait dans la paix le don de sa vie blessée.

A notre humanité désorientée qui ne sait plus trouver Dieu ou qui le défigure, qui cherche sur quelle parole fonder son espérance, Élisabeth donne le témoignage d'une ouverture parfaite à la Parole de Dieu qu'elle a assimilée au point d'en nourrir véritablement sa réflexion et sa prière, au point d'y trouver toutes ses raisons de vivre et de se consacrer à la louange de sa gloire.

Et cette contemplative, loin de s'isoler, a su communiquer à ses sœurs et à ses proches la richesse de son expérience mystique. Son message se répand aujourd'hui avec une force prophétique. Nous l'invoquons : disciple de Thérèse de Jésus et de Jean de la Croix, qu'elle inspire et soutienne toute la famille du Carmel ; qu'elle aide beaucoup d'hommes et de femmes, dans la vie laïque ou la vie consacrée, à recevoir et partager les « flots de charité infinie » qu'elle recueillait « à la fontaine de vie ».

Alors qu'elle porte son regard sur ces trois hautes figures, l'église désire aujourd'hui professer la foi apostolique au règne du Christ, affirmer qu'elle croit que vraiment il règne.

Car le Christ « est ressuscité d'entre les morts pour être parmi les morts le premier ressuscité » (1 Co 15, 20). Dans l'histoire des hommes vaincus par la mort, il a, le premier, remporté la victoire sur la mort. C'est une victoire pour lui - et en même temps c'est une victoire pour nous.

« C'est en Adam que meurent tous les hommes ; c'est dans le Christ que tous revivront. » (1 Co 15, 22.) Tous ceux qui lui appartiennent par la grâce et l'amour ont en eux la vie nouvelle : la vie du royaume que le Père a préparé « depuis la création du monde ».
Dans cette vie nouvelle s'épanouira la victoire du Christ sur tout ce qui est contraire au règne de Dieu dans la création visible et invisible. « C'est lui, en effet, qui doit régner jusqu'au jour où « il aura mis sous ses pieds tous ses ennemis ». Et le dernier ennemi qu'il détruira, c'est la mort. » (1 Co 15, 25-26.)

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Petit Matthieu
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Re: Le Journal de Julien Green

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etienne lorant a écrit :3O avril 1968
'Pierre Emmanuel élu à l'Académie. A la TV, une demoiselle l'interroge. Elle l'informe d'abord qu'elle n'a pas la foi, que lorsqu'elle mourra, tout sera fini. Il lui dit que non, que tout commencera. J'écris à Pierre Emmanuel un mot pour le féliciter d'avoir dit à cette personne qui se croit promise au néant qu'elle est indestructible, que cela lui plaise ou non."
Merci de m'avoir fait découvrir Julian Green, cher Etienne. C'est un personnage qui m'a l'air vraiment fascinant par son honnêteté et sa soif de Dieu. Cette phrase que j'indique en citation je viens péniblement de la vivre il y a quelques jours en me fâchant avec un ami à moi sur cette question là. J'ai l'espoir qu'un jour peut-être cela portera des fruits, qui sait ?
"Ce n’est que pour ton amour, pour ton amour seul, que les pauvres te pardonneront le pain que tu leur donnes."
Phrase finale de saint Vincent de Paul dans le film "Monsieur Vincent".
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Re: Le Journal de Julien Green

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Bien sûr que oui, cet ami s'en souviendra un jour d'épreuve. Car dans les jours d'épreuve, les hommes n'ont aucun souvenir des personnes qui ont toujours souscrit à ce qu'ils racontaient, mais de ceux qui ont réagi et tenu bon, quitte à se fâcher. J'ai parlé ainsi à un ami qui, après avoir perdu sa mère, s'est mis à boire. Il m'avait d'abord annoncé son projet "d'en finir" avec la vie ("Je vais me pendre !"), et je m'étais contenté de l'inviter à prendre un repas ensemble. Nous avions évoqué beaucoup de personnes rencontrées depuis que nous nous connaissions.

Mais en une autre occasion, comme je le voyais boire des journées entières dans un cabaret, je lui ai dit que ce n'était pas vraiment le bon chemin pour mieux se porter. Il s'est mis en colère en criant: "MAIS TU N'SAIS PAS QU'ON N'EST RIEN !"... Et il continue de boire et de se tuer à longueur de journées. La ville est petite et ne le voyant plus à un endroit, je me suis dit un temps: il s'est assagi... Mais non, il a seulement changé d'établissement... je suppose une querelle avec d'autres personnes qui auront abusé de lui. Les buveurs par désespérance sont la cible de tous les alcooliques sans le sou, en fin de mois...
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Re: Le Journal de Julien Green

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30 mars 1969
'Hier un prêtre me parle des catholiques contestataires qui se figurent que le christianisme, c'est eux. Le Christ, a été, disent-ils, l'allumette qui a tout fait flamber, mais il n'est qu'un personnage historique. Reste non pas une morale, mais une philosophie politique agressive qu'on veut faire passer pour de la religion'
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Rigueur morale extrême...

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Comment peut-on être aussi déprimé ? Au cours du mois de juillet 1958, J. Green écrit ces lignes, que je trouve un peu exagérées. Serait-on tombé si bas qu'il faille paraître dur pour demeurer sur le bon chemin ? N'est-il pas dans l'erreur de se juger lui-même ainsi ?

'20 juillet
L'univers du péché, je sais trop bien ce que cela veut dire. Quand les amis vous sourient et vous trouvent plus humain, on peut avoir la certitude qu'à moins d'un miracle, la partie est sérieusement compromise. On a tout simplement quitté le royaume de Dieu, et de nouveau on est chez le prince de ce monde, et bien accueilli. Alors il y a des minutes où l'on voudrait mourir."
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Re: Rigueur morale extrême...

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etienne lorant a écrit :Comment peut-on être aussi déprimé ? Au cours du mois de juillet 1958, J. Green écrit ces lignes, que je trouve un peu exagérées. Serait-on tombé si bas qu'il faille paraître dur pour demeurer sur le bon chemin ? N'est-il pas dans l'erreur de se juger lui-même ainsi ?

'20 juillet
L'univers du péché, je sais trop bien ce que cela veut dire. Quand les amis vous sourient et vous trouvent plus humain, on peut avoir la certitude qu'à moins d'un miracle, la partie est sérieusement compromise. On a tout simplement quitté le royaume de Dieu, et de nouveau on est chez le prince de ce monde, et bien accueilli. Alors il y a des minutes où l'on voudrait mourir."
Dans la même veine, ou presque, je lis à la date du 2O octobre:
"Quand l'homme essaie de se faire un paradis, c'est en général pitoyable. Il réussit beaucoup mieux dès qu'il s'agit de fabriquer un enfer à l'usage du prochain"...

Avoir 58 ans ne m'a pas l'air de réussir beaucoup à l'auteur de "Vers l'invisible", Journal de 1958 à 1967... que dirait-il d'aujourd'hui ?!?
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Luis
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Re: Rigueur morale extrême...

Message non lu par Luis »

Et pourtant, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire, être "plus humain" ?
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Re: Rigueur morale extrême...

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Luis a écrit :Et pourtant, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire, être "plus humain" ?
Julien Green était d'origine protestante et avait beaucoup d'admiration pour les figures très austères, et 'Jansénistes'. A la réflexion, je pense qu'il devait passer par certaines crises comme nous en connaissons nous aussi quand nous nous disons que nous n'avons pas fait tout ce que nous pouvions faire.
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Re: Rigueur morale extrême...

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Je pense qu'il était simplement lucide. Il était conscient d'être pécheur et il y a bien de quoi se désoler, si on y pense vraiment.
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Fioretti de Julien Green

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Le péché et le désespoir du péché

Octobre 1958
Je viens de trouver la citation qui suit, dans "Vers l'invisible", le Journal de J. Green, en octobre 1958. Si je la place ici, c'est qu'elle exprime à peu près exactement ce que j'ai traversé au moment de ma conversion. Fondamentalement, ce que je n'ai jamais bien su exprimer jusqu'à ce jour, je le retrouve ici. En ce qui me concerne, j'écrivais que j'avais vu sur mon crucifix: 'un homme en train de donner sa vie parce qu'Il ne supportait pas que je demeure malheureux à cause du péché'. Je ne mettais pas le péché en évidence, mais sa conséquence - mon sentiment de malheur quasi permanent. Or, voici ce que Julien Green a lu dans un livre de Martin Buber:
"Ce que veut le mauvais instinct, ce n'est pas tellement de nous précipiter dans le péché, mais c'est de nous faire tomber dans le désespoir à travers le péché".
Je trouve cette déclaration vraiment précise et exacte, car la seule différence qui sépare nettement Judas de Pierre, c'est que Pierre a regretté d'avoir renié Jésus trois fois, tandis que Judas s'est laissé entraîner dans le désespoir. De même, sur la croix, ce qui différencie le bon larron du mauvais, c'est que ce dernier raille encore l'Innocent crucifié à son côté, tandis que l'autre, devant l'ignominie de la mise à mort de Jésus, change de cœur dans l'autre sens : il reconnaît que 'pour nous c'est juste', et il implore le Seigneur. Donc, basculement du 'tout est perdu pour moi' à la demande du salut.
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stephlorant
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Fioretti de Julien Green

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2 mai 1967

"A la campagne. Quittant la grande maison pour aller dormir dans la petite, j'ai été saisi d'admiration devant le ciel étoilé dans l'air glacial. Peu d'étoiles, mais si brillantes et si merveilleusement belles que j'ai pensé au langage au-delà du langage humain qui est celui du Ciel, langage sans paroles et dont rien ne peut donner une idée. Dans ma chambre, avant de me coucher, j'ai ouvert ma Bible et je suis tombé sur ces paroles: "Je suis la lumière du monde." Ce verset m'a toujours frappé par tout l'absolu qu'il renferme et le mystère dont il s'entoure. Quand j'étais enfant, ce mot de monde me faisait rêver à l'infini. Je voyais des centaines de royaumes baignés d'une lumière surnaturelle. Beaucoup de silence dans le verset où se retrouve le même langage que celui du Ciel, rapprochement qui m'a ravi. J'ai refermé le livre et je me suis endormi en paix. Et comme il arrive, car ces grâces ont leur prix, une journée inquiète a suivi, avec les tentations ordinaires...
In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum
http://www.youtube.com/watch?v=WDV94Iti5ic&feature=related (Philippe Herreweghe)
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