Boris a écrit :
Popeye a écrit :Vous avez raison de souligner que même l'apostat doit être aimé en tant qu'il est un homme ; mais nullement en tant qu'il est un pécheur : son péché est odieux, haïssable.
Il faut effectivement faire la part des choses :
-
l'Homme, même pécheur est toutjours aimable (par exemple une personne homosexuelle)
- le péché, l'apostasie, l'hérésie sont hautement haïssable et condamnable (par exemple la pratique de l'homosexualité)
C'est pour cela qu'il faut prier pour les pécheurs car ils peuvent se convertir et être sauvé.
(...)vos fratres orare pro me ad Dominum Deum nostrum.(Liturgie Catholique Romaine)
Je sais que j'ai raison, et je sais aussi que vous me faites dire le contraire de ce que je dis. Petite catéchèse :
1/ La haine du mal découle de l’amour du bien :
« De même que tout être se trouve en consonance ou harmonie naturelle avec ce qui lui convient -ce qui est l’
amour naturel-, de même, à l’égard de ce qui s’oppose à lui et le détruit, tout être manifeste une dissonance naturelle, qui est
haine naturelle. Ainsi donc, dans l’appétit animal ou dans l’appétit intellectuel, l’amour est une espèce de consonance de l’appétit avec ce qui est saisi comme lui convenant ; la haine, au contraire, est une sorte de dissonance à l’égard de ce qui est perçu comme opposant et nuisible.
Or tout ce qui convient, en tant que tel, a raison de bien ; pareillement, tout ce qui s’oppose, en tant que tel, à raison de mal. Par conséquent, de même que le bien est l’objet de l’amour, ainsi le mal est l’objet de la haine. » (Ia IIæ Q.29 a.1).
«
L'amour, avons nous dit à l'article précédent,
consiste en une certaine convenance de l'aimant à l'aimé, et la haine en une sorte d'opposition ou de dissonance. Or, en toutes choses, il faut considérer ce qui s'accorde avant de considérer ce qui oppose ; car si une chose s'oppose à une autre, c'est parce qu'elle est de nature à détruire ou empêcher ce qui s'accorde.
Il s'en suit nécessairement que l'amour précède la haine et que rien ne peut être objet de haine sinon parce qu'il est contraire au bien que l'on aime. C'est ainsi que toute haine est causée par l'amour ». (Ia IIæ Q.29 a.2).
«
L'amour et la haine sont contraires quant ils portent sur le même objet. Mais quant ils sont sur des objets contraires, ils ne sont plus contraires, ils sont corrélatifs et s'engendrent l'un l'autre : aimer une chose et haïr son contraire relèvent d'un même principe. Ainsi l'amour d'une chose cause la haine de son contraire. » (Ia IIæ Q.29 a.2 sol.2).
2/ De la haine du mal à la haine du méchant :
1/ La haine pour le péché :
« L'amour est dû à notre prochain selon ce qu'il a de Dieu, c'est à dire selon la nature et la grâce. Mais l'amour ne lui est pas dû selon ce qu'il a par lui même et par le diable, à savoir le péché et le défaut de justice. Et ainsi il est permis de haïr dans notre frère le péché et tout ce qui un manquement à la justice divine. C’est pourquoi il
est permis de haïr chez son frère le péché et tout ce qui est manquement à la justice divine, mais on ne peut haïr sans péché la nature et la grâce de son frère. Haïr chez son frère le péché et le défaut de bien, cela relève de l'amour du prochain : c'est pour la même raison que nous lui voulons du bien et que nous haïssons son mal. » (IIa IIæ Q.34 a.3 ).
2/ La haine pour le pécheur :
«
Dans les pécheurs on peut considérer deux choses : la nature et la faute. Par leur nature, qu'ils tiennent de Dieu, ils sont capables de la béatitude, sur la communication de laquelle est fondée la charité, nous l'avons dit. Mais leur faute est contraire à Dieu, et elle est un obstacle à la béatitude.
Aussi, selon leur faute qui les oppose à Dieu, ils méritent d'être haïs, quels qu'ils soient, fussent-ils père, mère ou proches, comme on le voit en saint Luc (XIV 26). Car
nous devons haïr les pécheurs en tant qu'ils sont tels, et les aimer en tant qu'ils sont des hommes capables de la béatitude. C'est là véritablement les aimer de charité, à cause de Dieu. » (IIa IIæ Q.25 a.6).
Non pas seulement haïr le péché, mais aussi le pécheur, non à raison de sa nature, mais de son péché : la haine se porte à la personne, à raison de son péché.
«
Le prophète haïssait les impies, en tant qu’impies, en détestant leur iniquité, qui est leur mal. C’est la haine parfaite dont il dit (Ps. CXXXIX 22) : “Je
les haïssais d’une haine parfaite”.
Or, détester le mal d’un être et aimer son bien ont une même motivation. Aussi cette haine parfaite relève-t-elle de la charité ». (IIa IIæ Q.25 a.6 sol.1).
La « haine parfaite » n’est donc pas haine du péché ou impiété, mais haine du pécheur ou impie. Cette haine se porte donc aux hommes et aux démons. Pourquoi ? Parce que le péché n’est pas seulement acte mais encore habitus qui se surajoute à la nature. Or l’habitus est un état, « exis » comme disent les grecs. En cet état est la détermination habituelle de l’homme, que le langage contemporain qualifie improprement « d’existentiel », « habituel » étant le mot juste. Et cela vaut tout autant de l’habitus entitatif. Et c’est pourquoi la doctrine de S.Thomas consiste formellement à aimer l’homme pour sa nature et à l’haïr pour ce qu’il devient : un vicieux. Or les vertus et les vices déterminent et finalisent la nature. Or la fin est première dans l'ordre d'intention, et c'est pourquoi notre nature n'a de réelle valeur que parée des vertus surnaturelles. Et c'est aussi pourquoi le vicieux, enténébré dans son péché, est haïssable, sa corruption recouvrant sa nature. Si donc la nature continue d'être aimable si l'on fait abstraction du péché qui la couvre, n'en demeure pas moins que dans le concret cette nature n'est que vertueuse ou vicieuse, et si vicieuse, mauvaise donc haïssable.
3/ Tempérament :
Quant à la pratique chrétienne de la charité fraternelle, qui est miséricorde en tant qu’elle s’étend au pécheur, comme c’est l’évidence pour autant qu’on parle bien d’un pécheur en état de voie (pérégrinant ici-bas, donc pouvant encore se convertir) et non pas en état de terme (damné et irrémédiablement enfermé dans la haine de Dieu), S.Thomas distingue deux cas.
« Aristote remarque que
quand des amis tombent dans le péché, il ne faut pas leur retirer les bienfaits de l’amitié, aussi longtemps qu’on peut espérer leur guérison. Il faut les aider à recouvrer la vertu, plus qu’on ne les aiderait à recouvrer une somme d’argent qu’ils auraient perdue ; d’autant plus que la vertu a plus d’affinité avec l’amitié que n’en a l’argent.
Mais lorsqu’ils tombent dans une extrême malice et deviennent inguérissables, alors il n’y a plus à les traiter familièrement comme des amis. C’est pourquoi de tels pécheurs, dont on s’attend qu’ils nuisent aux autres plutôt que de s’amender, la loi divine comme la loi humaine prescrivent leur mort. Cependant, ce châtiment, le juge ne le porte point par haine, mais par l’amour de charité, qui fait passer le bien commun avant la vie d’une personne. Et pourtant, la mort infligée par le juge sert au pécheur, s’il se convertit à l’expiation de sa faute ; et s’il ne se convertit pas, elle met un terme à sa faute, en lui ôtant la possibilité de pécher d’avantage. (IIa IIæ Q.25 a.6 sol.2).
« Lorsqu’ils tombent dans une extrême malice et deviennent inguérissables, alors il n’y a plus à les traiter familièrement comme des amis. » C’est l’enseignement même du Christ : « Si ton frère vient à pécher, va le trouver et fais-lui des reproches seul à seul. S’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. S’il ne t’écoute pas, prends encore avec toi une ou deux personnes pour que toute affaire soit décidée sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse d’écouter, dis-le à l’Église, et s’il refuse d’écouter même l’Église, qu’il soit pour toi comme le païen et le publicain. En vérité je vous le dis : tout ce que vous lierez sur la terre sera lié au ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre sera délié au ciel. » (Mt XVIII 15-18). Va le dénoncer à l’Église, et s’il ne l’écoute pas, qu’elle le lie en un jugement de condamnation. C’est le principe même de l’excommunication et de l’anathème.
4/ Et c'est pourquoi :
« Avec Toi le méchant ne saurait habiter. Les insensés ne subsistent pas devant tes yeux ; Tu hais tout les artisans d’iniquité. Tu fais périr les menteurs. » (Ps V 7). « Dieu hait l’iniquité. » (Jdt V 17). « Je payerais de retour ceux qui me haïssent. » (Dt XXXII 41). « Je les ai pris en haine. » (Os IX 15). « J’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü. » (Ml I 3, Rm IX 13). « Mon héritage est devenu comme un lion dans la forêt ; il a élevé sa voix contre moi ; c’est pour cela que je l’ai haï. » (Jr XII 8).
5/ Conclusion :
« Rien de ce qui relève de la nature n'est péché, puisque le péché consiste à “s'écarter de ce qui est conforme à la nature”, selon S. Jean Damascène. Or il est naturel à tout être de haïr ce qui lui est contraire et ce qui travaille à sa destruction. Il semble donc qu'il n'y a pas de péché à haïr ses ennemis. » (IIa IIæ Q.34 a.3, obj.3).
« En sens contraire, il est écrit dans la Ière épître de S. Jean (I Jn II 9) : “Celui qui hait son frère est dans les ténèbres.” Or les ténèbres spirituelles sont les péchés. La haine du prochain ne peut donc exister sans péché. » (IIa IIæ Q.34 a.3, sed contra).
« La haine est opposée à l'amour, nous l'avons vu. C'est pourquoi la haine a raison de mal dans la mesure où l'amour a raison de bien. Or on doit aimer le prochain en considération de ce qu'il tient de Dieu, c'est-à-dire en considération de la nature et de la grâce ; on ne lui doit pas d'amour en considération de ce qu'il tient de lui-même et du diable, c'est-à-dire en considération du péché et du manquement à la justice. C'est pourquoi il est permis de haïr chez son frère le péché et tout ce qui est manquement à la justice divine, mais on ne peut haïr sans péché la nature et la grâce de son frère. Haïr chez son frère la faute et ses manquements au bien, relève de l'amour du prochain, car il y a une même raison pour vouloir du bien à quelqu'un et pour haïr le mal qui est en lui. Ainsi donc, si l'on considère de façon absolue la haine de son frère, elle s'accompagne toujours de péché. » (IIa IIæ Q.34 a.3, rép.).
« Les hommes ne s'opposent pas à nous en raison des biens qu'ils tiennent de Dieu. C'est pourquoi, sous ce rapport, nous devons les aimer. Mais ils s'opposent à nous
* quand ils se font nos ennemis, ce qui est une faute de leur part. À ce titre, nous devons les haïr. Nous devons haïr en eux le fait qu'ils sont nos ennemis. » (IIa IIæ Q.34 a.3, sol.3).
* Ce "nous" désigne ceux qui appartiennent à l’Église quant à l’âme et au corps.
La réponse, qui synthétise ce qu’il y a de vrai dans l’objection 3 et dans le sed contra, formule la doctrine thomasienne et catholique.
La haine naturelle n’est pas mauvaise en elle même, puisque tout mouvement naturel n’est tel que voulu par Dieu Auteur des natures. La haine n’est mauvaise que si on la considère de façon absolue, comme haine du bien ; nullement comme haine du mal. Car ce n’est qu’en tant qu’elle est haine du bien qu’elle a raison de mal. Mais en tant que haine du mal, elle n’est que le corollaire de l’amour du bien et a raison de bien. Une fois la synthèse opérée, S.Thomas pourra répondre directement à l’objection 3 par la solution 3 : « Les hommes ne s'opposent pas à nous en raison des biens qu'ils tiennent de Dieu. C'est pourquoi, sous ce rapport, nous devons les aimer. Mais ils s'opposent à nous quand ils se font nos ennemis, ce qui est une faute de leur part. À ce titre, nous devons les haïr. Nous devons haïr en eux le fait qu'ils sont nos ennemis. » Et parce que ce « nous » est ceux qui appartiennent à l’Église quant à l’âme et au corps, leurs ennemis sont les impies qui s’obstinent dans le péché et menacent de corrompre les simples. Ils sont ennemis de Dieu par leur obstination au mal ; du prochain par la menace de corruption qu’ils représentent. Par suite, la charité théologale ayant Dieu pour objet formel quo et pour objet matériel premier et le prochain comme objet matériel second, haïr de tels ennemis, pour autant qu’ils soient opiniâtrement endurcis, conformément à la précision donnée en IIa IIæ Q.25 a.6 sol.2, est pleinement conforme à la charité théologale. C’est la haine parfaite dont parle le prophète, au principe de la Sainte Inquisition, ad maioram Gloria Dei.
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