La double et haute porte en bois franchie, j'entrai dans une très grande pièce aux dimensions presque cubiques, haute de plafond, et quasiment vide. Une vieille moquette grise râpeuse recouvrait le sol. Le mur du fond était fermé d'un grand rideau beige clair opaque, derrière lequel on entrevoyait une sorte de grande grille - je comprendrais plus tard que cette ouverture donnait perpendiculairement sur l'autel d'une chapelle extérieure ouverte, elle, au public, ici était leur chapelle privée. L'autel central placé le long de ce mur était gardé à droite et à gauche par deux majestueuses statues blanches de Marie et de Joseph, juchées sur de hauts piédestaux. Sur l'autel, surélevé et mis en valeur, la jolie pièce d'orfèvrerie qui trônait au centre de la table attirait immanquablement tout regard : elle était dorée, brillante comme un soleil aux rayons concentriques, au centre duquel se trouvait un coeur rond et pur, entièrement blanc, comme un oeil sans sa pupille mis en valeur au foyer de cet objet d’orfèvrerie fine.
Au milieu de la pièce se trouvaient six chaises de bois en paille, réparties en arc de cercle dont le point central était le soleil au coeur pur posé sur l'autel, et baissant les yeux, je voyais enfin, de dos, les soeurs agenouillées, prosternées, ou assises en direction de l'autel, dans une grande immobilité" et un grand recueillement. Les six chaises espacées le long de cet arc de cercle contrastaient avec le grand volume de la pièce, comme pour montrer l'humilité et la simplicité de ces soeurs devant Celui qu'elles adoraient.
Elles ne m'avaient sans doute pas entendu entrer, sur la pointe de mes pieds sales et abîmés, faisant le moins de bruit possible, je m'assis sur le seul petit banc posé tout contre le mur du fond derrière elles, pas certain d'être suffisamment digne de rester là, et commençai à prier intérieurement.
Ce fut presque instantané.
(...) Je n'ai pas de mots pour décrire la suite, car les mots ne peuvent décrire ce que j'ai vu. Les mots ne peuvent qu'abîmer, blasphémer. Je vais forcer ces mots pour essayer de transmettre ce que j'ai vu - ou plutôt vécu -, mais sachez qu'ils sont bien en deçà de l'expérience réelle, bien ternes face à cette énergie invisible que j'avais sous les yeux.
Rien ne peut exprimer l'Être.
Il emplissait la pièce de sa présence, tellement grand que celle-ci m'apparaissait plus haute encore qu'elle n'était vraiment. J'étais figé sur place, sans pouvoir faire un mouvement ni produire une pensée, comme captivé tout entier, corps et âme, par l'arrivée du Roy. Il dégageait une immense puissance, d'un calme et d'une douceur absolue, immobile, en paix, face à moi, d'une grande bonté et bienveillant. J'avais l'impression d'être plongé au coeur de ce que j'imaginais être un réacteur de fusion nucléaire dans lequel ni les yeux ni les sens du corps ne pouvaient voir ou sentir l'énergie pourtant immense des radiations qui en émergeaient, mais que quelque chose d'instinctif en moi ressentait comme irradiant et traversant tout au plus profond de la matière. L'absence totale de mouvement et de bruit contrastait de façon radicale avec la quantité de puissance déployée dans la pièce.
J'étais au coeur !
Les yeux du corps ne voyaient rien, et pourtant je le voyais de façon plus certaine encore que si ma rétine s'était imprégnée de ses radiations photoniques., que je captais pourtant visiblement autrement. Ce devait être les yeux de mon âme qui le voyaient car il n'y avait ni forme, ni contours, ni couleurs, ni surfaces, ni textures. Juste de l'énergie. Sa communication - ou communion peut-être devrais-je dire - avec mon être était globale, entière, parfaite. Il avait pris possession de tous mes sens en les court-court-circuitant et se communiquait à moi de façon totale et directe, sans cette déformation intermédiaire et grossière des sens ni même en passant par mon entendement : il ne parlait pas
via mon intelligence, mais directement au coeur, à chacune de ces fibres intérieures de vie qui tissaient mon être. Il avait établi une sorte de résonance harmonique avec mon être.
L'état de bien-être et de paix dans lequel il me plongeait était maximal et me ravissait, mêlé d'un sentiment très doux en forme de crainte devant une telle grandeur et une telle puissance, qui aurait pu signifier mon écrasement si elle n'avait été intégralement bienveillante. J'aurais voulu que ça ne s'arrête jamais : je n'ai pas souvenir d'avoir connu dans ma vie une telle paix intérieure ni un tel bien-être. Peut-être était-ce cela la joie, profonde et vraie. Rien au monde ne vaut cet état. J'étais entièrement à lui, fasciné devant une telle présence massive, à la fois craintif et rassuré, sans pouvoir bouger ni faire le moindre mouvement, saisi par sa venue, délicieusement écrasé par sa puissance d'amour.
J'ai approché à le toucher l'endroit où Dieu règne en maître, présent, rayonnant au milieu de ses créatures. Les six soeurs de la rue de la Visitation en adoration intense, prosternées en silence dans cette grande pièce-chapelle.
Quelle immense miséricorde en effet que de me laisser entrer dans ce sein, à ce point névralgique de la communion entre l’Éternel et l'Homme.
J'étais présent, j'ai tout vu !
Il m'a laissé regarder, tout sale que je suis. Sans entrer. Juste regarder.
J'en ai pleuré beaucoup.
Toute la puissance de Dieu était dans cette pièce.
(Carnet de compostelle, page 20, 1er mai jour de l'Ascension)
(...) Ce qu'il me fit voir ensuite dépassait mon entendement. Il me montra l'amour. Me le fit ressentir tout entier. Il me fait voir et ressentir comme si j'en étais moi-même sujet et acteur - bien que je n'en étais que simple spectateur - ce qu'était l'amour parfait, l'union d'amour entre le Créateur et ses créatures (Note personnelle : il parle ici de l'union du Christ avec les six soeurs, ses épouses selon la tradition catholique). A travers son contact, j'avais connaissance parfaite de cet amour comme par osmose : sa communication avec moi était entière, à la fois faite de concepts, d'actes, de ressenti intégral, de compréhension holistique, comme si par conductivité à sa présence directe je faisais intégralement parti de cet ébat, je participais à leur nature unie.
(...) Mes yeux ne voyaient rien. Rien ne bougeait dans la pièce. Il y régnait un silence et une immobilité absolue, délicieusement écrasés sous l'emprise divine des rayons bienfaisants de l'immense soleil d'amour présent qui emplissait la chapelle en l'irradiant de l'intérieur. Et pourtant, le foyer le plus ardent du monde était là, sous mes yeux, à l'oeuvre, la force fondamentale autour de laquelle s'enroule l'Univers depuis sa création, en pleine action. J'étais au bord du lit conjugal dans lequel l'Époux et ses épouses s'unissaient dans une extase de bonheur inénarrable, le point de rencontre névralgique entre le divin et l'humain enfin réunis, l'énergie d'amour qui divinise toute matière en l'élevant vers son Dieu vivant.
(...) Lorsque la chapelle se remit à s'animer, après un temps indéterminé de cette extase, ce fut pour les sublimes chants et psaumes des Vêpres dont le Magnificat raisonnait avec une force, une pureté de voix et une beauté particulièrement intense, et qui me permirent de réatterrir en douceur dans le monde sensible.
(...) Je compris à la façon dont les soeurs s'occupèrent du "soleil" placé au centre de l'autel que celui-ci était un ostensoir et que son coeur rond et blanc était une hostie consacrée - corps de notre Seigneur Jésus. Il fut remis avec beaucoup de dévotion et de soin dans le Tabernacle. Je venais de vivre sans le savoir, ni même savoir ce que c'était, ma première adoration du Saint-Sacrement pendant laquelle le corps du Christ présent dans l'hostie consacrée est présenté à l'adoration des croyants. Ce fut un choc pour moi : j'associais évidemment immédiatement la venue du Roy de gloire à sa présence eucharistique dans l'hostie consacrée dont pour la première fois de ma vie
j'expérimentais la présence réelle. Ce "dogme", auquel je croyais comme tout chrétien catholique, de la transsubstantiation du pain - transformation réelle de la matière du pain en corps du Christ - devenait plus que réel conceptuellement : il devenait expérimental ! Le Christ est présent. Il est une personne. Une personne vivante. On peut le rencontrer. Lui parler. Face à face. Et il est étonnamment "accessible", facile à trouver. En fait c'est lui qui me cherchait, lui qui m'a amené là, qui est venu le trouver si délicieusement. J'ai mis quarante-trois ans à me laisser trouver, rustique que je suis, homme à la nuque raide et à la face rugueuse... Je ne le quitterai plus. Baptisé et croyant, pratiquant depuis ma plus tendre enfance, ma vraie conversion date, en fait, de ce 1er mai 2008. Le monde a basculé pour moi, il s'est violemment éclairé de l'intérieur, il me fallait désormais tout changer, rebâtir ma vie sur d'autres fondations, sur mon rocher.