Dans le chapitre intitulé "Libéralisme économique et économie de marché selon la pensée sociale catholique" du recueil Eglise et Economie, voici ce qu'écrit Ildefonso Camacho :
J'avais écrit il y a très longtemps une "critique du néo-libéralisme économique", mais il me semble que la citation de Camacho "plante" extrêmement bien la question à résoudre : comment réguler la mondialisation économique dans une situation de compétition inter-étatique ?Le consensus sur un modèle d'économie mixte pour dépasser le capitalisme libéral s'impose sans cesse davantage dans les années 1950-1960. Les pays appliquant e modèle trouvent en lui une voie de stabilité sociale et de bien-être économique, qui semble définitive. En même temps toutefois, les disparités entre Nord et Sud s'approfondissent à l'encontre des espoirs qu'avaient suscitées en bien des pays en retard le processus de décolonisation et les initiatives prises pour aider ces pays. L'économie mondiale est passées par une phase de succès soutenu grâce à la reconstruction qui a fait suite à la Seconde Guerre mondiale. En même temps, certes, l'interdépendance entre les économies nationales devient de plus en plus profonde. Ce qui explique qu'on commence à parler, avec raison, de système économique mondial, unique système dans lequel s'intègrent progressivement toutes les économies nationales. Et dans ce système mondial se retrouvent tous les problèmes du capitalisme libéral du XIXe siècle. Les agents économiques se meuvent désormais dans un marché chaque jour plus ouvert, avec des frontières de moins en moins rigides. A ce niveau, les gouvernements des États ne sont plus les instances régulatrices capables de veiller aux intérêts généraux de la société et de corriger les dysfonctions des marchés, ils sont réduits à la condition d'agents particuliers défendant les intérêts de chaque pays dans le marché mondial. Il manque une instance régulatrice mondiale qui assumerait à l'échelle de la planète la fonction qu'avait naguère chaque gouvernement dans les frontières de son État.
Je ne m'attarderai pas sur les raisons de la nécessité d'une telle régulation : elle doit être réguler pour que soient évités les excès du capitalisme sauvage et ses conséquences dramatiques sur les conditions de vie des travailleurs.
Comme le laisse entrevoir la dernière phrase de l'extrait cité, l'Église propose - bien que ce soit peut-être là outrepasser son rôle - la régulation de la mondialisation par la communauté internationale, et en particulier par les organisations internationales. Cf. en particulier les paragraphes §370 à §372 du Compendium de la Doctrine Sociale de l'Église (CDSE) :
Je ne suis pas convaincu que "le machin" [ l'ONU - NdR ] (comme disait De Gaulle) ou ses avatars soient capables de porter la résolution du problème évoqué. Si tel est néanmoins le cas, comment - selon vous - les choses devraient-elles se passer concrètement : comment l'ONU (ou une autre institution internationale : G8, OMC, OMT par exemple) pourrait-elle devenir ou faire émerger une instance régulatrice mondiale ?c) Le rôle de la communauté internationale à l'ère de l'économie globale
370 La perte par les acteurs étatiques de leur rôle central doit coïncider avec un plus grand engagement de la communauté internationale dans l'exercice d'un rôle décisif sur le plan économique et financier. En effet, une conséquence importante du processus de mondialisation consiste dans la perte progressive d'efficacité de l'État-nation dans la conduite des dynamiques économiques et financières nationales. Les gouvernements des différents pays voient leur action dans le domaine économique et social toujours plus fortement conditionnée par les attentes des marchés internationaux des capitaux et par les requêtes toujours plus pressantes de crédibilité provenant du monde financier. À cause des nouveaux liens entre les opérateurs globaux, les mesures traditionnelles de défense des États apparaissent condamnées à l'échec et, face aux nouvelles aires de la compétition, la notion même de marché national passe au second plan.
371 Plus le système économique et financier mondial atteint des niveaux élevés de complexité fonctionnelle et d'organisation, plus le devoir de réguler ces processus apparaît prioritaire, pour les finaliser à la poursuite du bien commun de la famille humaine. L'exigence apparaît clairement de voir, à côté des États-nations, la communauté internationale assumer cette fonction délicate, à l'aide d'instruments politiques et juridiques adéquats et efficaces.
Il est donc indispensable que les institutions économiques et financières internationales sachent trouver des solutions institutionnelles plus appropriées et qu'elles élaborent les stratégies d'action les plus opportunes afin d'orienter un changement qui, s'il était subi passivement et livré à lui-même, provoquerait des résultats dramatiques surtout au détriment des couches les plus faibles et sans défense de la population mondiale.
Au sein des Organismes internationaux, les intérêts de la grande famille humaine doivent être représentés de manière équitable; il est nécessaire que ces institutions « en évaluant les conséquences de leurs décisions, (...) tiennent toujours dûment compte des peuples et des pays qui ont peu de poids sur le marché international mais qui concentrent en eux les besoins les plus vifs et les plus douloureux, et ont besoin d'un plus grand soutien pour leur développement ».
372 La politique aussi, tout comme l'économie, doit savoir étendre son rayon d'action au-delà des frontières nationales, en acquérant rapidement une dimension opérationnelle mondiale pouvant lui permettre d'orienter les processus en cours à la lumière de paramètres non seulement économiques, mais aussi moraux. L'objectif de fond sera de guider ces processus en garantissant le respect de la dignité de l'homme et le développement complet de sa personnalité en vue du bien commun. Remplir cette tâche comporte la responsabilité d'accélérer la consolidation des institutions existantes, ainsi que la création de nouveaux organes auxquels confier cette responsabilité.763 De fait, le développement économique peut être durable s'il se réalise au sein d'un cadre clair et défini de normes et d'un vaste projet de croissance morale, civile et culturelle de l'ensemble de la famille humaine.
Il me semble que l'Union Européenne devrait mettre cette vision politique au coeur de ses préoccupations. L'Europe se cherche une forme institutionnelle : elle devrait déjà se chercher un but. Car ce n'est pas la structure qui donnera son poids politique à l'Europe, mais sa capacité d'entrainement. On débat beaucoup pour savoir si l'Europe doit être fédérale, confédérale, communautaire ou autre. Mais rarement on se demande à quoi elle va bien pouvoir servir. Mais l'influence internationale se mesure au rayonnement de ses idées...
A vos crayons !
Christophe






