Avec l'aide de l'architecte Harrison, elle fut donc redessinée par le suédois Dag Hjalmar Hammarskjöld (1905-1961) deux fois secrétaire général des Nations Unies en 1953 et en 1957, et inaugurée comme « Salle du Silence » en novembre 1957.
La Chambre de Méditation est une petite salle ouverte au public, située à proximité de l'entrée au rez-de-chaussée du Palais de Verre. Pour y accéder, il faut passer une porte de verre surveillée par deux policiers, parcourir presque dans l'obscurité un couloir de six mètres et tourner à droite où se trouve l'entrée.
La pièce est insonorisée et elle ne comprend pas de fenêtres, elle est en forme de tronc de pyramide appuyé sur un côté, et la base la plus petite est recouverte par le dessin que l'on trouve reproduit ci-après. Le trapèze qui constitue le sol de la Chambre a lui aussi les dimensions suivantes : base large (qui est le seuil d'entrée) longue de six mètres, base plus petite longue de trois mètres et hauteur de neuf mètres. Prolongeant idéalement les deux côtés obliques du trapèze au-delà de l'espace de la fresque, ils se croisent pour défi¬nir le sommet d'un triangle dont la hauteur par rapport à la base, par une sim¬ple représentation géométrique se déduit comme étant de 18 mètres.
Le nombre 18 vient donc trois fois souligner la plénitude de sa signification 3 x 6 ; 9 x 2 et la hauteur mentionnée ci-dessus. Eliphas Levi, l'un des plus grands occultistes, enseigne que dix-huit « est le nombre du dogme religieux qui est tout entier poésie et mystère »(18) , définition qui s'adapte parfaitement à un lieu consacré officiellement au silence et à la méditation. Ce qui rend encore plus original cette cabale numérique, c'est l'angle formé par les prolongements mentionnés ci¬dessus, qui représente très exactement la dix-neuvième partie de l'angle droit. Le nombre 19, que l'on ne repère que dans un espace virtuel « au-delà » de la fresque, est le numéro de Dieu, dont la lumière est la représentation : « c'est l'existence de Dieu prouvée par l'idée même de Dieu », affirme E. Levi .(19)
Dans le centre géométrique de la salle se trouve un bloc monolithique de magnétite parfaitement équarri, cadeau du roi de Suède à Hammarskjöld, qui pèse 6,5 tonnes et dont les dimensions sont environ de 1,70m x 1,20m x 0,60m. Il s'agit d'un gigantesque aimant naturel, posé sur un socle mis en contact avec la roche de la fondation de façon à former un corps unique avec la Terre. La « Chambre » est faiblement illuminée pour faire ressortir la lumiè¬re d'une source lumineuse cachée qui, du plafond, projette une rai de lumière sur la surface plate et usinée de la pierre.
La chambre de la Méditation, conçue sur la volonté de Dag Hammarskjöld comme lieu de culte du « Dieu que l’homme adore sous de nombreux noms et de multiples formes ».
Le magnétisme du bloc, exalté - au dire des constructeurs - par sa connection à la Terre, la présence de la lumière qui se reflète sur les mille cris¬taux de la surface polie, le profond silence de l'ambiance se refléteraient, au dire du constructeur, dans « une augmentation de conscience » du sujet médi¬tant. Le « Bulletin de la Bonne Volonté Mondiale » de juillet 1957, expression pure de la pensée de la Théosophie, consacrait un numéro spécial à la « Chambre ». On soulignait dans l'article qu'à côté de l'autel de magnétite « on se sent comme si l'on était en présence de quelque talisman de métal noble et de grande importance ». De cette influence, poursuivait-il, devait donc commencer le « nouveau point de force dans la pensée religieuse ».
La signification ésotérique de la scène décrite est en revanche plutôt immédiate : dans la partie réservée à l'homme, « au-delà » de la fresque, le centre est la « pierre cubique » qui en maçonnerie représente le haut initié, le point culminant de la « transmutation de l'homme animal en homme dieu »(20) , qui s'oppose à la « pierre brute », représentation du profane, l'homme animal, destiné à ne jamais rien comprendre des sublimes secrets. Le haut initié, illuminé par Lucifer, dont la préfiguration est la source lumineuse cachée, reflète sa lumière dans l'espace de la pièce, image du monde.
La Chambre comprend 10 places assises devant l'autel. Le chiffre 10 pour les initiés est le symbole de la perfection, il « est parfait et divin parce qu'il réunit dans une nouvelle unité tous les principes exprimés de un à neuf »(21) . Ils sont donc les parfaits, c'est-à-dire les initiés, les uniques dignes de s'asseoir devant l'autel, à regarder le sommet de la pyramide, derrière le panneau de cette fresque vers lequel convergent les lignes de la pièce, s'arrê¬tant un instant pour en méditer les mystères.
La fresque 12,60m x 1,80m) qui domine la Chambre de la Méditation est l'œuvre du sué¬dois Bo Beskow (1906-1989), l'artiste préféré de Dag Hammarskjöld.
Cette composition de saveur picassienne est vraiment curieuse : les trian¬gles du tableau sont au nombre de 22... Les intersections du serpent qui s'accrochent avec beaucoup d'autorité sur l'axe du monde sont au nombre de 10, tandis que les polygones de la composition sont au nombre de 72...
À tout ceci s'ajoute l'évident rappel à l'autel du sacrifice des religions antiques, tout comme l'important concept de polarité, qui dans la doctrine gnostique constitue le fondement même du monde. Il faut se rappeler que, physiquement, la polarité du magnétisme est de par sa nature indivisible.
Les initiés à la Cabale - et donc de la maçonnerie - affirment que le monde serait constitué de dyades, copies d'éléments complémentaires entre eux, lumière-ombre, chaud-froid, haut-bas, masculin-féminn, vie-mort, vrai¬-faux, être-néant, etc, dont la représentation est l'arbre séphirotique (22) . La loge maçonnique est un miroir fidèle de ces concepts, par exemple, dans les deux colonnes placées à l'entrée du temple maçonnique Jachi-Boaz, sur le sol en damier blanc et noir, dans le soleil et dans la lune qui dominent sa face orientale, etc... La même fresque considérée avec son soleil blanc et noir en contraste avec la lune est là pour se rappeler à eux.
Or, pour celui qui n'est pas initié, beaucoup de ces dyades sont identifiables par la saine raison comme étant contraires entre elles et en s'excluant donc l'une l'autre, suivant toutes les concepts du bien et du mal. Il en va tout autrement pour celui qui refuse la raison comme instrument d'enquête de la vérité : ceux-là considèrent en effet, ces dyades non comme des contraires, mais comme de simples polarités opposées, indivisibles entre elles, partie d'une réalité plus élevée, dans le cadre de la quelle elles deviendraient conciliables.
C'est le jeu illusioniste de considérer des dyadres vraies (par exemple jour-nuit, opposées entre elles) pour soutenir des dyades fausses (par exemple vrai-faux, contraires entre elles). C'est la coincidentia oppositorum qui se réalise dans le domaine de pertinence du haut initié, de celui qui se considère qu'il s'est placé au-delà du bien e du mal, dans un état pareil à l'état divin.
La pierre en outre donne une impression de stabilité et de compacité, rappelant par là une autre dyade fondamentale de la maçonnerie : solve et coagula. « L'homme commun », informe et brut, étant dissous, le Sage se coagule, solide et éternel. L'inscription que l'on trouve au Rockefeller Center y fait allusion « Sagesse et connaissance seront la stabilité des temps ». Et cette même doctrine théosophique qui a inspiré ces deux œuvres rappelle qu'il s'agit de la sagesse des « Masters of Wisdom », c'est-à-dire des mages.
Depuis l'inauguration de la « Chambre de la Méditation », à l'occasion de la Vème Assemblée Générale des Nations Unies, les travaux commencent et se terminent par une minute de silence imposée à tous les délégués, où chacun, en méditation, se place sous le symbole de la « prière » au dieu de toutes les choses représenté dans la « Chambre de la méditation ». Depuis la VIIème Assemblée cette minute est devenue une norme obligatoire.
Dans l'antichambre réservée aux visiteurs, en effet, D. Hammarskjöld fit écrire : « puisqu'ici se rencontrent des personnes de plusieurs croyances, il n'était pas possible d'utiliser des symboles auxquels nous sommes habitués dans notre médiation [...] il existe des choses simples qui parlent le même lan¬gage à tous », et il poursuivait : « l'autel est vide [...] non pas parce que Dieu n'existe pas, non pas parce qu'il s'agit d'un autel au dieu inconnu, mais parce qu'il est consacré au Dieu que l'homme adore sous différents noms et sous des formes multiples ». Kofi Annan, dans un message adressé le 10 septembre 2001 dans l'église de la Sainte Famille de New York ... en commentant ces paroles disait : « Je pense que ces mots renferment l'esprit séculaire des Nations Unies. Ceci n'est pas antireligieux. Et même, c'est le contraire. Les Nations Unies ont besoin du soutien de toutes les religions. » (23)
Il n'est pas difficile d'identifier ce dieu avec celui de la maçonnerie. Il suffit de se tourner vers l'enseignement docte d'Albert Pike, qui écrit dans son livre « Morals and Dogma » :
« Le Chrétien, le Juif, le Musulman, le Bouddhiste, le disciple de Confucius et de Zoroastre peuvent s'unir comme des frères et se retrouver dans
la prière au seul dieu qui est au-dessus de tous les autres dieux. » (24)
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Signalons au passage que dans cette même Chambre se sont unis, tous deux en second mariage, l'actuel Secrétaire Général des Nations Unies Kofi Annan (1938- ), fonctionnaire pendant plus de trente ans des mêmes Nations Unies, prix Nobel de la Paix 2001, avec Nane Lagergren, avocate et artiste suédoise.
Dans cette « Chambre de la Méditation » les « Planetary Citizens » (Citoyens de la Planète), organisation d'avant-garde du mouvement New Age, se réunissent deux fois par semaine pour « prier » sous la direction d'un président d'assemblée :
« Les Nations Unies, affirme le président Donald Keys, sont l'instru¬ment de Dieu ; être un instrument de Dieu signifie être un messager divin qui porte le drapeau de la vision intime et de la manifestation externe de Dieu. Un jour le monde mettra cela à profit et adorera avec une énorme fierté l'âme des Nations Unies comme vraiment la sienne propre et en vertu de cette âme il sera omni-aimant et omni-apaisant. » (26)
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18. Luigi Troisi, « Dizionario massonico », Foggia, éd. Bastogi, 1987, p. 136.
19. Ibid., p. 137
20. Cf. Heliophilus, Le Secret maçonnique, dans « Conoscenza », revue de la Communauté gnostique d'Études d'Ésotérisme, Florence, janvier-février 1973, p. 13.
21. L. Troisi, op. cit., p. 137
22. Pour approfondir ce point, cf. dans les « Actes du 4ème Congrès d'Études Catholiques », Rimini, La Tradition Catholique, 1996, l'allocution « La cabale, racine occulte de la philosophie et de la poli¬tique moderne, ou le suicide de la Chrétienté ».
23. Voir sur le site de l'O.N.U.
http://www.un.org/News/Press/docs/2001/sgsm7950.doc.htm (6/2002).
24. A. Pike, « Morals and Dogma... », cit., Vol. III, p. 153.
26. Cité par : W. Jasper, « Global Tyranny step by step », op. cit., p. 212.