Chèr Pneumatis,
loin de moi toute velléité de débattre sur un quelconque fondamentalisme de votre part, ainsi que tout désir de ne voir que la science comme seul témoin de la vérité.
Seulement vous dites faire un discours épistémologique sur les diverses théories dites "scientifiques" concernant la formation de la Torah. Je suis d'accord, elles ont souvent une orientation, voire un fondement idéologique. Cependant on est bien obligé de ne tenir compte que de leur énoncé pour les juger... d'un point de vue épistémologique.
Dans ce même discours, vous partez du principe qu'une théorie peut être fausse, mais que la Révélation ne peut pas l'être. Je suis croyant : je comprends votre discours. Mais ce n'est pas un discours épistémologique. C'est un discours de
foi.
Et il s'en faut de peu pour qu' on en vienne à ce que j'appelais le "c'est vrai parce que je le crois". C'est ce qui se passe quand vous dites que si on croit que Moïse est le prophète de Dieu, alors il a pu écrire la Torah. Oui, vous avez raison. Mais on ne répond pas aux questions posées.
Je vous suis entièrement dans votre méfiance envers les théories qui prétendent décortiquer la manière dont auraient été composées, influencées, modifiées, retouchées les Ecritures. Pour autant, et je pense qu'au fond nous sommes du même avis, je pense qu'il est bon de scruter la Tradition avec la même exigence. Et s'il s'agit d'une vigilance raisonnée, il s'agira dès lors d'une exigence
rationnelle.
Et si la lettre n'avait pas d'importance, alors la tradition juive n'aurait pas conservé, avant le Christ et encore jusqu'à aujourd'hui, l'étude de la lettre, la conservation méthodique du signe quand bien même on doive remplacer, à l'oral, un mot par un autre pour en garder le sens. Là ça demande de connaitre un minimum les mécanismes de l'hébreu, mais la règle du qéré/qétiv dans la lecture de la Bible a sa raison d'être. Ne pas toucher à la lettre sacrée, ce n'est pas une invention de moi ou de quelques fondamentalistes : c'est toute la tradition juive qui le porte. Et cette tradition enseigne précisément dans la chaire de Moïse, selon Jésus. Voyez combien il est important de rédiger avec la plus grande minutie les versets de la Torah, tel qu'on l'apprend dans les écoles rabbiniques. Voyez comme la valeur numérique des lettres et des mots a de l'importance, comme le nombre d'occurences de telle lettre ou tel mot a de l'importance.
Ce point de vue est très technique, mais il a un présupposé: celui qui voudrait que dès l'origine de la Torah, une tradition unique, stable et uniforme, ait porté le texte jusqu'à nos jours dans une langue qui n'ait connu aucune variante ni aucune évolution.
Or une telle fixité dans la langue hébraïque n'est pas possible. L'étude de la lettre dont vous parlez, pour réelle qu'elle soit, et pour respectable qu'elle soit, n'a pu s'établir qu'à partir d'une certaine date dans l'histoire de la formation des textes saints.
Mais je ne suis pas si éloigné de vous, et vous le savez. Oui, la lettre a de l'importance dans la civilisation hébraïque, et c'est ce qui la différencie des autres. Mais ça ne l'a jamais empêché de voir naître en son sein des textes nouveaux (vous en conviendrez) ni de recombiner des textes anciens pour en faire de nouveaux, pour répondre à des besoins religieux nouveaux, tant en termes de théologie que de liturgie, par exemple.
Voyez enfin que si la Torah écrite était un simple aide-mémoire, alors son support n'aurait rien de sacré, on l'aurait rédigé dans une langue propice à la transmission orale, et pas d'un seul tenant, lettre à lettre, d'une manière totalement impossible à mémoriser ou même à lire pour le profane qui, rappelons-le une fois de plus, dans une culture orale, n'était pas habitué à l'écrit. Enfin, vous qui avez étudié la culture orale et les travaux de Pierre Perrier devriez certainement mesurer la distance qu'il y a entre la tradition orale des hébreux du temps de Moïse et ce fait tout à fait original, unique : le Livre !
Puisque vous parlez des travaux de Pierre Perrier, il ne me semble pas qu'il ait suggéré que les textes n'étaient pas sacrés : bien au contraire, et même lorsqu'ils sont rédigés dans une langue parlée, ils deviennent sacrés parce qu'ils demeurent des textes de référence. L'écrit est loin d'être absent de la civilisation orale, en tout cas chez les juifs.
Par ailleurs, les équivalences entre anciennes versions araméennes et grecques de la septante de l'Ancien Testament montrent bien que certains passages en hébreu pouvaient tout à fait avoir été retouchés tardivement.
Bien sûr, nous ne nous éloignons pas ici du respect du texte dans la civilisation juive, qu'ils soit oral ou écrit. Mais vous semblez faire une distinction entre l'époque du Christ et celle de Moïse: je ne vois pas pourquoi l'une se serait astreinte à véhiculer un texte plus immuable que l'autre. Les Hébreux après Moïse ont connu aumoins autant de raison de faire évoluer leurs textes que les juifs après Jésus.
Pour en revenir à la théorie documentaliste, qui est effectivement éculée, il n'en reste pas moins que la question de l'attribution de l'ensemble de la Torah à Moïse est un problème qu'aucune théorie n'explique.
Mettons que c'est un problème "inexplicable pour les connaissances actuelles", comme vous dites.
Ce n'est hélas pas très convaincant, au regard de la raison.
En ce qui concerne la foi, je garde Moïse comme témoin initial de l'alliance entre Dieu et son peuple. Et je considère la Torah comme découlant de sa prédiction, quelle qu'elle fût.